Entre nous (38)
Année 1994
Lundi 3
janv. 1994 Rentrée. Croix de Chavaux (retrouvé
nos marques)
- Comment
ça va ?
- Bof.
Moyen. Je marche sur un fil. Quand cela va bien d'un côté (avec toi), je dois me garer
de l'autre (avec lui). Et inversement.
- Tu as
des problèmes, encore ?...
- Non,
rien de précis, mais j'aimerais ne pas
avoir sans cesse à penser à l'autre. Quelquefois cela attaque sur les deux fronts en même temps. Je me réfugie alors dans la lecture.
L'écriture, il ne faut pas trop y
penser dans ces moments-là... Que me veut-on, à la fin ? je me dis. Peut-on me foutre la paix ? Est-ce que
je suis, moi, tout le temps à harceler ceux que j'aime ?
- Au
fait, bonne année, chérie.
Mardi 4
janv. Forum des Halles - FNAC puis achat
bonsaï, livre
- Moi ce
que j'aime, tu vois, ce que je cherche, c'est la liberté. La rue, la ville, marcher, le cinéma, les livres, écrire, les humains. Leur
parler, les écouter. Je ne me niche pas entre deux bras. Je ne supporte plus aucune prison. J'aime être à côté de toi, flanc contre flanc.
Je voudrais pouvoir en rester là, mais ça n'est pas si simple.
- Tu
trouves que je veux trop, de toi ? Avec mon goût pour le mélange, la fusion ?...
- Un peu.
Pas toujours. Encore que tu sois l'homme que j'aie connu le moins possessif, ou
disons le plus habitué à renoncer à la possession.
- Avec
beaucoup de volonté, oui... Mais je veux tout de toi.
L'âme, le corps, l'esprit et le cœur... Je sais que je ne pourrai rien avoir, et du coup
je suis prêt à tout te donner. Pour compenser. Tu y gagnes, en quelque
sorte...
- Moi
aussi je veux bien tout te donner. C'est une affaire de temps. Le temps passe,
heureusement, et petit à petit, on se dépossède. De tout. On devient nu et
grand.
Mercredi
5 janv. Rue Lamartine Porte Jaune Nuit
noire (n'ai rien à dire)
- L'amour
classique finit toujours par la monotonie, puis la lassitude.
- Tu veux
dire, l'amour classique finit par la rupture... Il faudrait se méfier de la passion amoureuse, presque autant que de la
monotonie, qui guette tout amour.
- Je m'en
méfie, n'aie crainte. Enfin moi,
ce que je redoute, c'est surtout la lassitude, ta lassitude d'ailleurs. Je veille pour deux sur ta propre crainte
de la monotonie et sur ma trouille de la lassitude... Mais je constate que nous
ne mettons pas le même investissement dans notre
relation...
- Je suis
d'accord. Mais je te rappelle aussi que ton investissement intense et exclusif
n'est peut-être, chez toi, qu'un symptôme et qu'il n'est pas forcément
nécessaire que nous partagions
le même symptôme...
- Si je
m'interroge sur mon passé, celui, amoureux, je veux dire, je me
demande si j'ai toujours connu ce cycle passion-rupture... Et je n'arrive pas à donner de réponse. Ça me paraît loin, trop loin maintenant.
Jeudi 6
janv. Croix de Chavaux (chercher une "pépinière") Atelier du bonsaï
(règles, enfin !)
- Se
peut-il qu'un amour sans projet, sans autre but que lui-même si ce n'est se tenir compagnie, s'accompagner l'un
l'autre jusqu'au bout, puisse tenir le coup ? Nous n'avons pas l'un l'autre besoin de sécurité, d'assurance particulière, de nouveaux enfants (nous en avons assez respectivement...),
nous ne recherchons pas le confort, ni même la fin de la solitude,
alors quoi ? Que recherchons-nous ? Faut-il toujours rechercher quelque chose, de
plus, de mieux ?
- Tu dis
"nous" mais sans doute tu ne devrais pas m'englober dans toutes ces
constatations et remarques. Car je n'ai pas fait d'analyse, à vingt ans, comme toi, et la dimension pathologique dans
mes attachements est grande. Peut-être, moi, j'ai besoin de tout
cela, que tu décris : un besoin de réassurance permanent domine, tu sais bien. Que tu le
veuilles, ou non, j'en dépends, malgré tous mes efforts, et même les tiens...
- Oui,
enfin je ne suis pas si solide que ça non plus. Je voudrais le
croire parfois. Mais c'est vrai que j'ai l'impression d'avancer à grandes enjambées, et ne plus pouvoir supporter
aucune régression. Quelque chose a bougé en moi, à l'intérieur.
Vendredi
7 janv. Nogentel puis Arboretum
- On en était où, hier, déjà ?
- Ah. Tu
veux qu'on reprenne à la dernière séance, je vois... Tu préfères pas qu'on s'aime, tout
simplement ?
- On peut
bien faire les deux. On est capables. Je te disais que quelque chose avait
bougé en moi et que je n'arrivais
pas à définir quoi. Ce que c'était au juste. J'aimerais t'en
rendre responsable, te l'attribuer ce changement, mais quand je t'en parle,
curieusement, je ne trouve pas d'écho. Tu te défiles. Sur ce terrain-là,
tu ne me comprends pas. Tu t'en tiens à une discrétion qui frôle l'impénétrabilité frustrante.
- Je suis
probablement un peu psychanalyste, de par ma personnalité
et mon expérience. J'ai une très bonne écoute, paraît-il.
- Oui.
Bon. Si tu crois que je vais me contenter d'une certitude élémentaire comme ça... Même si c'est vrai, que tu as une écoute particulière. Mais tu parles aussi ! Et pas comme un analyste,
crois-moi... D'une certaine façon, je l'admets, je poursuis
avec toi une psychanalyse interrompue par trois maternités, les déplacements-déménagements, sortie du pays,
etc. mais ce sont plus les acquis de l'analyse que
j'utilise aujourd'hui, dont je me sers, plutôt que de ta capacité d'écoute. Car comme tout le monde, tu ne sais écouter l'autre qu'au travers
ton propre prisme, comme c'est d'ailleurs le cas pour toute écoute non analytique. De ça, je m'accommode très bien parce que j'ai fait
auparavant un tout autre chemin, que toi tu n'as pas fait...
- Oui,
moi il m'a suffit d'avoir un jour dit des choses à
quelqu'un, une femme, sous l'emprise du hasch. Des choses que je n'avais jamais
dites à personne...
- Dans ce
cas... Si pour toi il ne s'agit que de lâcher des mots, se remémorer des souvenirs, de l'enfance pour la plupart, et le
tour est joué, ça signifie que nous n'avons pas du tout la même idée du parler vrai alors, ni
surtout celle du travail de la parole en nous...
- Probablement.
- Et cette femme, qu'en a-t-elle
fait de ta parole ? Que pouvait-elle en faire ? Comment pouvait-elle la faire
ricocher en toi, rebondir, si elle était elle-même shootée?... pas dans son état normal, tout comme toi.
- Ah.
Tout de suite... Toi et ton puritanisme... Je sais bien que tu ne te fais pas
du tout à cette idée-là de l'analyse, et pourtant,
crois-moi, ça a marché : j'étais beaucoup mieux après lui avoir parlé, qu'avant...
- Tu
aurais bien pu te parler à toi tout seul, cela n'aurait
rien changé.
- Si tu
veux. Ce qu'il fallait c'est que certains événements enfouis viennent à
la conscience. Ils sont venus. Grâce au hasch, ou autre chose... L'essentiel, c'est qu'ils soient venus.
Lundi 10
janv. Bercy (cassettes vidéo, balles de ping-pong) Rue de l'Ind. (Journal Tarkovski)
- Tiens,
j'ai visionné ce matin sur le magnétoscope le film Les cœurs verts, dans lequel tu as joué, en 1966... Ça m'a fait tout drôle.
- Oui,
enfin je n'y fais qu'une très brève apparition. Mais j'avais bien aimé ce film... Je suis content que tu l'aies vu. Édouard Luntz a réussi là un reportage poétique comme je les aime, où l'on reste en prise directe avec le réel.
Mardi 11
janv. Nogentel - Rue de l'Ind.
- J'ai rêvé que je t'accompagnais à Montrouge, sur ton ancien lieu de travail. Tu avais une brève démarche à y faire. Des papiers à remplir. Tu ne voulais pas qu'on
nous voie entrer ensemble. Je devais t'attendre dans le hall. Là, on donnait une sorte de réception.
J'étais en short-jean, court et
effrangé. Tu trouvais ma tenue trop
provocante et m'avais fait une scène.
Une hôtesse me dit d'apposer mon nom et adresse sur un registre, si je souhaite recevoir "le petit cadeau" offert par la maison à tout visiteur. Il s'agissait d'une trousse contenant des
produits de toilette. Je ne peux pas écrire mon nom, encore moins
mon adresse... Tu m'as appris à me méfier. Aussi, j'écris sur le registre qu'on me
tend ce que je crois être une fausse signature : Désastre.
Je vois
le résultat et tout à coup, je prends peur : non seulement mon nom n'est pas
masqué mais en plus il annonce la
couleur inquiétante de la suite des événements... Je me sauve. Je
veux te rejoindre, je sais que tu m'attends entre les deux étages de ce qui ressemble à
un grand hôtel, sur le palier. Tu as
l'air déjà énervé car tu es revenu le premier et n'aime pas attendre, "surtout ici". Je te montre le petit cadeau que j'ai obtenu dans ton
ancien service et tu dis alors : "Je préfère ne pas savoir ce que tu as fait pour obtenir ça...". Soudain je réalise
que j'ai oublié mon sac à l'étage du dessus quand je te
cherchais, avec tous mes papiers à l'intérieur. Je retourne le chercher en grimpant l'escalier
quatre à quatre. D'en bas, tu me
lances: - Tu sais qu'il est quatre heures ? Nous ne serons jamais à l'école à temps. - J'en ai juste pour une
minute, ça va aller... J'arrive dans la
salle de réception, m'empare de mon sac
qui était resté sur une chaise et m'apprête
à redescendre l'escalier. Au
bout de quelques marches, je m'aperçois que l'escalier devient de
plus en plus étroit. Ses deux rampes en bois
se resserrent l'une contre l'autre formant une sorte de goulot d'étranglement dans lequel déjà plusieurs personnes sont prises. Je me tourne vers
l'ascenseur mais il a été pris d'assaut par la foule et ne semble pas marcher non
plus. Alors je saute de quelques mètres au-dessus d'une porte de
garage d'où j'ai vu deux voitures sortir.
Je me retrouve dans un vaste parking d'où aucune issue n'a été prévue. Au contraire, tout autour se dressent d'immenses
barbelés : je suis prise. Je pense
que tu dois m'attendre, que tu as dû partir avant qu'il ne soit
trop tard - peut-être, j'espère, récupérer le petit à l'école. Moi, je suis perdue. Ce que j'avais signé dans le registre n'était rien d'autre que ma
condamnation.
- Han! Fantastique ! Dis-donc, si je n'étais pas à la retraite, je t'embaucherais direct, comme scénariste...


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