Entre nous (39)
Mercredi
12 janvier 1994 Porte Jaune puis Franprix, pain (lui remets page 36)
Vendredi
14 janv. Bercy (il parle du texte) Soir (il téléphone, je reste muette > chute de moral, il passe
"une mauvaise soirée")
- Je ne
sais plus quelle attitude avoir.
- Si j'étais toi, je reprendrais tout depuis le début...
- Le début ? Quel début ?
- Nos débuts.
- J'y ai
pensé. Et pour commencer j'essaye
de vous vouvoyer.
- Ce que
je crois, c'est qu'il faut que tu essayes de redevenir comme avant, même si c'est difficile : confiant, naïf et heureux. Que tu éprouves le même besoin de moi. Et que tu l'assumes. Que tu t'y livres
sans arrière-pensées, sans trop essayer de te protéger.
- Tu es
gonflée de dire ça. Mais tu as peut-être raison.
- Il faut
savoir laisser tomber. C'est toi-même qui me l'as appris. La
souffrance et tout ce que l'on sait, et improviser dans d'autres voies. Ouvrir
d'autres chemins...
Lundi 17
janvier Nogentel (le récit du week-end) Bords de Marne (Froid-Soleil)
- J'ai
aperçu ton nouvel agenda près du levier de vitesse, dans l'auto. J'ai eu envie de
l'ouvrir et d'y trouver des mots écrits de ta main.
-
Amusant. Pourquoi tu me dis ça ? Tu l'as ouvert ?
- Oui,
bien sûr. Mais comme tu l'avais acheté la veille il n'y avait pas grand chose à lire. J'ai été déçue.
- Ah ben
je ne suis pas comme toi. À remplir des tonnes de
carnets... Et tu sais bien que je n'écris presque rien. J'ai trop
peur...
- J'ai
trouvé tout de même deux prénoms. Déborah et Nadine. Curieusement, ils se trouvaient côte à côte, sur la même page, à la même heure... Un jour, tu te
souviens, je t'avais dit que tu n'aurais plus le droit de me parler de
quelqu'un sans me dire avant son prénom... Car tu escamotes tout
le temps le nom des personnes, préférant les laisser dans l'anonymat. Tu commences, tout
doucement, j'ai remarqué, à te plier à cette règle, mais là, je n'ai jamais entendu
parler de ces deux femmes...
- Ce sont
deux monteuses, de très bonnes monteuses, avec lesquelles je suis resté ami. On avait rendez-vous pour boire un verre, et
parler boulot, un peu...
Mardi 18
janv. Bercy (tant que nous nous
parlerons...) Au retour, le haut de Montreuil
Nous
avons fait halte au-dessus d'un cimetière, sur un banc. Le cimetière de Montreuil. Juchés sur un vaste monticule d'une
aire de promenade, nous pouvions voir les tombes bien alignées. À côté se dressaient d'autres sortes
d' "habitations". Les vivants, entassés
les uns au-dessus des autres, les morts occupant l'espace horizontal. La lumière était étrange, faite elle aussi de contrastes, comme découpée pour un décor de théâtre aux multiples niveaux. Et
ce vent, qui balayait d'un coup toutes les impressions possibles !...
- Il
faudrait que tu écrives, chaque jour, deux ou
trois mots, pas plus, donnant la couleur de ton ciel, dans ton agenda...
- Je ne
peux rien faire qui ne soit pour l'amour de toi.
Jeudi 20
janv. Forum des Halles ("Chez nous", texte "collectif"...)
- J'ai
failli renoncer, tu sais. La levée de tes inhibitions ne m'a
pas parue imminente encore...
- Tu veux
parler de ton rigorisme et de ma paresse ? L'écriture,
pour moi, est une astreinte.
- Dans un
premier temps, on peut même parler d'une contrainte,
oui. Et c'est comme ça pour tout le monde.
Sache-le. Y'a pas que toi à trouver ça difficile.
- Non, je
sais. Mais reconnais que les femmes écrivent plus facilement que
les hommes.
- Ça dépend quelles femmes, et ça dépend quels hommes...
- Ma
femme aussi elle écrit beaucoup.
- C'est
son métier, remarque. Il n'y a pas
que l'image qui compte, dans ce qu'elle fait.
- Oui,
enfin elle colle des post-it partout dans sa chambre, elle me laisse des mots
dans la cuisine en partant... Et elle accroche sur son mur des citations de
choses qu'elle a lues, qui l'inspirent.
- C'est
bien. Bon, on va se quitter dans cinq minutes, et pour tout un week-end. De la
boîte à gants - regarde - j'ai ressorti le petit carnet Chevignon
que je t'avais acheté il y a trois ans, et qui y
est toujours, planqué et resté vierge...
- Ah fais
voir...
- Attends, je te l'ouvre à la page de garde. Pendant que
tu étais parti aux toilettes, au
crayon de papier j'y ai tracé ces mots : "Chez
nous", au milieu d'un carrefour dessiné, comme pour indiquer une route à suivre... Tu vois, ici ? Ce sera le titre.
- Le titre ? Ah
j'avais totalement oublié, ce carnet... Tu l'as trouvé où, tu dis ?
- Dans la
boîte à gants.
- Mince
alors, je ne me souviens plus du tout.
- Ça ne fait rien. C'était il y a longtemps. Chez nous,
c'est un joli titre, non ? pour notre carnet de bord...
- Ah
parce qu'il va falloir écrire dedans ?
- Ben
oui, qu'est-ce que tu crois. Un carnet, c'est à
ça que ça sert.
-
Commence, toi, alors...
- Tiens.
Après le titre, à la page suivante, j'ai inscrit la date, au crayon de
papier, puis quelques mots...
- Fais
voir... Bon, d'accord. À mon tour... Moi, je vais écrire au stylo bille bleu, si tu n'y vois pas d'inconvénient. Mais ça ne fera pas lourd, je te préviens...
- Peu importe.
Avec quoi tu écris, et combien de lignes...
- Voilà. C'est une phrase courte, en forme de question, comme tu
peux voir...
- OK. Il
faudra que tu continues seul, le samedi et le dimanche.
- Ah non !
Pas seul... Je n'y arriverai jamais.
- Et
lundi j'écrirai de nouveau quelques
mots.
- Pour me
relancer, je suppose...
- Oui,
c'est à peu près ça. Et tu ne dois pas avoir
peur de conserver ce carnet dans la voiture.
- Au
secours ! Tu veux ma mort, là... Tout ça, d'un coup...
- Je veux
seulement t'apprendre la liberté. Cette liberté-là, d'écrire. C'est par là, même, qu'il aurait fallu commencer... Maintenant j'estime que
tu as suffisamment confiance en moi pour essayer de me suivre sur ce chemin-là aussi. Celui de la toute première liberté. Les mots, les mots qu'on écrit et qui sont aussi la dernière liberté, celle qui reste quand tout
vous a été enlevé...
- Oh, c'est beau. Dis-comme ça, en effet, ça vaut la peine... D'accord, je vais essayer. Mais pour
commencer, viens m'embrasser. Là, tout de suite. Ça va me donner du courage.
Vendredi
21 janv. Rosny 2 puis Lac ("merci
d'avoir été si franche")
- Nous en
sommes à la quatrième page de CHEZ NOUS ! Ça se fête. Tu vois, même si nous écrivons dans l'auto, sur un banc, sur les genoux ou sur le
dos de l'autre, ça fonctionne... Tu n'y croyais
pas, hein... Avoue que c'est amusant. Et intéressant.
J'écris la date, puis mes
quelques lignes, et tu poursuis. Ça t'a l'air facile, en plus.
Mais il ne faut pas laisser passer un seul jour. C'est la seule règle à respecter.
- Oh je sens
que ça va vite me soûler ce truc...
- Ah ah.
Mais non, tu vas voir. On s'habitue.
- Déjà, le week-end je ne pourrai
jamais. Je sens que je vais laisser passer deux jours. Parce que tu ne seras
pas là. Je vais me laisser emporter
par les autres. Les autres me tirent loin, bien loin, de l'écrit. Toi, tu m'y ramènes.
- Non
mais si tu laisses tomber tes idées, tu verras, ça ira. Tu peux bien écrire de tous petits trucs. Juste des mots.
- Des
mots sans idée, connais pas. Ou alors ce
sont des images...
- Dis et écris les images, justement... Les idées,
tu en as beaucoup trop. Elles te plombent et paralysent ta main qui écrit. Qui pourrait écrire... Ça t'empêche d'écrire parce qu'on n'écrit pas avec des idées.
- Je veux
bien faire tout ce qui me maintient en contact avec toi, tout ce qui fait lien entre nous.
- Chez nous...
- Mais
cela me gêne parce que j'écris alors pour te plaire.
- Moi
aussi, qu'est-ce que tu crois, j'écris pour te plaire.
- Ah, ça me rassure. Et tu me plais beaucoup. Viens par là...
- Tu
sais, je crois que c'est une bonne idée, cette écriture à deux. Pour l'instant on ne
lui consacre que dix minutes, chacun de nous, sur notre après-midi. Ça reste un moment un peu
intimidant...
- Oui, à chaque fois je
redoute le moment, qui arrive, où ça va être le moment...
- ...
mais petit à petit, tu verras, les
inhibitions vont laisser place à autre chose et peut-être, qui sait, on écrira plus longuement...
- Bon,
faudrait pas non plus que ça prenne trop de place sur le
reste.
- Ah, tu
résistes toujours... Mais moi je
suis contente de pouvoir te faire faire ce geste. Rien que ce geste-là : prendre le stylo, ouvrir le carnet, aller vers la page
blanche, semi-blanche, car j'écris en premier pour t'éviter l'angoisse de la fameuse "page blanche",
que je ne ressens pas, pour ma part.
- Oui.
Tiens, file le moi, le carnet, je me sens inspiré,
là. Et ça ne va pas durer...
- Je me demande jusqu'où nous irons.
- Toi et moi, ou le carnet ?

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