Entre nous (40)
Lundi 24
janv. 1994 Nogentel-Bords de Marne ("l'écoute analytique"...
enfin, pseudo)
Mardi 25
janv. Le matin, 3 pbs réglés puis, rue de L'Ind., 1 nouveau pb... Av. de Paris, sujet :
les contradictions...
- C'est
devenu quoi, entre nous ?
- Entre
nous ?
- Ne répète pas la question pour te
donner du temps, s'il te plaît ...
- Euh...
Une amitié sereine à multiples facettes.
Mercredi
26 janv. Téléphone le matin puis Nogentel (il dit : je ne sais plus du
tout où j'en suis...) BIIIIP!
Jeudi 27
janv. Croix de Chavaux (je crois couver quelque ch. mais mes symptômes sont proportionnels à
ma culpabilité : éphémères et légers)
- Tu m'énerves quand tu t'installes dans le silence, en me laissant
me débattre avec des mots qui ne te "conviennent pas", qui ne sont pas "adaptés" à la situation, au sentiment,
etc... Il n'y a que la parole pourtant...
- Ah. Ta
sacro-sainte parole...
- Le
silence est trompeur, tu sais bien.
- Les
mots justes me fatiguent.
- Dis
plutôt qu'ils te dérangent un peu plus.
- Je suis
las.
- J'en ai
marre que tu sois las. Tu pourrais faire un effort. Et surtout éviter de me mettre dans le même
sac que les autres. Ton fils, ta femme, ta mère, qui font pression sur toi... Mais oui, après tout, je suis comme les
autres. Je demande, j'attends, j'ai besoin. Et en plus je parle, et j'exige qu'en retour tu me parles... C'est encore pire que les autres.
- Je n'ai
plus l'habitude. Je n'ai plus l'habitude d'aimer...
Vendredi
28 janv. Poste : envoyer manuscrit à Lausanne (L'âge d'homme) Croix de Chavaux, cimetière de Montreuil
- Bon,
j'essaye avec l'écrit de te faire parler.
- Essaye
toujours...
- Je
commence sur le carnet en haut à droite, sous la date du jour.
J'écris dix lignes.
- Dix
lignes ? C'est beaucoup...
- Non
mais toi, tu ne seras pas obligé d'écrire tant. À la fin de ces dix lignes, sur
la dernière, il n'y a que ces deux mots
: À toi.
Je lui
pose le carnet sur les genoux. Il sort ses lunettes, en soupirant. Et le crayon,
un crayon de papier, pas le même que le mien. Il s'échappe de la séance d'écriture du jour par une litote : "être un crayon avec une gomme au bout, pour effacer les
mots. M'effacer."
- Ah oui,
un peu facile, dis-moi... Tu ne respectes pas le contrat. Tu es
incapable de respecter aucun contrat.
- Ça ne m'est pas naturel d'écrire.
- Ce
n'est "naturel" pour personne, qu'est-ce que tu
crois ? La parole non plus ce n'est pas tant que ça
naturel. Si tu veux la nature, tu n'as qu'à rester chez toi à dormir puisque tu dis ne pas assez dormir et que ce n'est
pas naturel de manquer de sommeil...
- Je ne
peux rien faire qui ne soit par amour pour toi...
- Oui, je
sais. Tu me dis toujours ça... La parole, ce n'est pas
de l'amour ? L'écrit, ce n'est pas l'amour ?
Il faut se méfier de l'amour non formulé, et de ses inévitables passages à l'acte... Si tu avais parlé
avant, si tu m'avais dit les choses au téléphone par exemple, pris la peine de décrire ton état du jour, je ne serais pas
venue t'attendre sous la pluie, dans la nuit noire...
- Je
crois qu'il vaut mieux se taire. De toutes manières,
je sais tout de toi, de tes motivations, de tes désirs,
de tes refus, de tes limites et tes exigences...
- Je n'ai
plus rien à t'apporter donc ?
- ... Aujourd'hui, il y avait quelque chose, chez toi ?
- Non, il
n'y avait rien! Il n'y a rien! Je n'ai rien! Je ne parlerai plus! Tu devineras,
puisque tu es si fort!
- Arrête.
Il
m'embrasse la main tout en conduisant sous la pluie.
- Quand
j'étais petite et qu'à l'arrière de la voiture je voyais mes
parents, de dos, et les essuie-glaces devant eux balayer le pare-brise d'un
rythme lancinant, je me plaisais à penser que chacun des
essuie-glaces appartenait à l'un de mes parents et que le
travail d'essuyage que faisait l'un, cet arc de cercle bien nettoyé, se voyait aussitôt défait par celui de l'autre... L'un niait l'autre, le
contredisait, et la minuscule portion de demi-cercle nettoyée ainsi par les deux, c'était
moi !
Lundi 31
janv. Matin : envoyé manuscrit aux éd. Verdier puis Bercy, et enfin, Porte
jaune (on dirait qu'on va l'écrire, ce fameux petit carnet
: Chez nous...)
-
Dis-donc, alors, on continue, même si doucettement, de tenir
le petit carnet ? Tu soupires toujours quand je le sors de la boîte à gants, ton "cahier de
devoirs de vacances" comme tu l'appelles, mais je vois que derrière mes dix lignes, il y a bien les tiennes... Quatre, en général. Pas plus. Mais elles sont
là. Bon, le lundi, je dois
"rattraper" les deux jours de week-end que tu as laissé passer... Mais ça avance...
- Oui. Tu
ne me laisses pas bien le choix, faut dire...
-
Qu'est-ce qui t'est pénible dans l'écriture ? Le fait d'écrire lui-même ou les obstacles que tu rencontres ?
- Je n'ai
pas de difficultés particulières, mais je trouve mon style retenu et pauvre.
- Non,
pas spécialement. Au contraire. Mais
j'ai remarqué que tu n'utilises que des
verbes à l'infinitif, jamais de
"je", et que des mots, deux ou trois, formant à peine une phrase...
- C'est
bien ce que je dis, style indigent...
Mardi 1er
févr. Matin : regardé Le Bal,
d'E. Scola, dont il m'a passé la cassette. Aprèm : Croix de Chavaux
- Tu procèdes toujours par descriptions courtes et imagées dans lesquelles tu ne t'impliques pas. Si le matin, au téléphone, tu me dis : Je me
suis ennuyé, hier, l'après-midi, dans le carnet, je
m'attends à ce que tu écrives : Je me suis ennuyé.
Mais non, cela donne plutôt : Hier, de la lumière ouvrant un espace bleu. Vélo. Trop mangé. C'est loin d'être indigent comme style, si je puis dire... C'est même bien mieux, je trouve, que ce que moi, je fais... Mais
je remarque aussi que tu n'as pas écrit que tu t'es ennuyé...
-
Repasse-moi ce carnet.
Il écrit (et dit) : Hier virgule je me
suis ennuyé.
- Ah ah,
tu es trop malin. J'ai compris. Je dois être chiante tous les jours à te dicter presque ce que tu pourrais écrire, je sais, mais c'est parce que je regrette que ta
parole si riche, si colorée, si complexe, et souvent drôle, ne passe pas dans ton écrit.
Je trouve ça dommage. Et cela m'intrigue.
- Pour
moi, cette écriture, c'est comme de
l'acrobatie sans filet. À tout moment, la chute me
guette. Ma tête bourdonne de mots mais en
vrai je n'ai pas de langue à moi. Je suis économe de mots, alors que dispendieux dans tout un tas
d'autres domaines... Je ne veux pas et ne peux pas me répandre en adjectifs. Ne pas non plus intervenir, ni trop
interpréter... Tu connais Aharon
Appelfeld ?
- Non.
- Il dit
qu'il a appris l'hébreu "à la sueur de son front". Que c'est une langue difficile, sévère, ascétique qui lui a "appris à
penser". Cinq mille ans de créativité juive, à la trame serrée, avec ses hauts et ses bas... Cette richesse, dit-il,
n'est pas d'un maniement facile. On est parfois suffoqué par trop d'associations, par la multitude de mondes que
recèle un seul vocable. Moi, c'est
un peu pareil...
- Tu n'as
pas appris l'hébreu.
- Non.
Si, un temps, j'ai essayé. Mais ma mère qui parlait yiddish, "pensait" hébreu... Et moi, en voulant échapper
à mes souvenirs, et un temps à ma judéité, j'ai voulu me construire une nouvelle image. Le besoin,
la nécessité, plutôt, d'être fidèle à moi-même et à mes souvenirs d'enfance ont fait de moi un être distant, contemplatif...

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