Entre nous (41)
Mercredi
2 févr. 1994 Rue du Petit Parc, sous la
pluie (parler, lui non; écrire, lui non)
-
Parfois, je me demande quelle porte en toi je cherche à ouvrir. Est-ce qu'il faut me résoudre à admettre qu'il en sera
toujours ainsi. Que tu ne laisseras venir dans tes mots écrits que ce que je t'arrache à coup de discipline, de régularité, de petites contraintes et baisers (d'encouragement)...
Jeudi 3 févr. Écrit p37-38 des Jours entre les planches... Croix de Chavaux (le
carnet...)
Elle : -
Tu n'as pas écrit !
Lui (Woody Allen) : - Ne te mets pas dans cet état. Je ne viens pas d'avouer un meurtre.
(in Le Prête-nom)
Lui (Woody Allen) : - Ne te mets pas dans cet état. Je ne viens pas d'avouer un meurtre.
(in Le Prête-nom)
- Je suis
constamment avec mon sujet. On dirait que j'attends d'obtenir une information
intime que je cherche mais qui ne vient pas... Qui ne risque pas d'arriver.
- Je vais
te raconter quelque chose qui va beaucoup t'intéresser...
Un rêve, que j'ai fait...
- ... ou un
comportement que tu as eu et que tu me décris... Je sais bien que tu
fais ce que tu peux... Si je suis capable de rester avec toi (mon "sujet")
une journée entière sans que tu te lasses, je me dis que nous pourrions
ainsi rester un temps infini, et qu'alors tu n'arrêterais pas de me raconter une chose après l'autre...
- Mais le
temps nous est compté...
- Oui.
Alors j'attends avec une certaine impatience. C'est très important pour moi de retenir beaucoup de dialogues.
- Pour en
faire de l'écrit ?
- Pas
seulement. Pour me nourrir, aussi. Mais par l'écriture
on peut pénétrer l'esprit du sujet.
- Ce
qu'on ne peut pas faire dans un film, où l'on ne fait que le mettre en
scène...
- Voilà, c'est ça. Alors j'attends. J'écoute avec intérêt mais petit à petit, souvent, ma curiosité s'émousse car ton histoire, ou ta
propre mise en scène de celle-ci, m'entraîne dans un univers qu'il me semble connaître par cœur, le tien, qui est sans
surprise, et dans lequel je te sens empêtré, trop pour en tirer partie.
- Oui,
quand je parle de moi (parce que tu me le demandes), je ne peux dire que des évidences. Ma résistance à lever les barrières, pourtant inexistante quand
il s'agit des autres et du monde en général, est énorme et puissante quand il
s'agit de moi. Je n'y peux rien. C'est ainsi. Je n'ai aucune volonté, ni de comprendre, ni de changer les choses, sur ce
terrain-là du moins.
- Si, tu
en as une de volonté...
-
Laquelle ?
- Celle
de te dénigrer, te montrer le plus
faible possible.
- Tel que
je suis. Ce que je suis. Et tu as du mal à l'accepter, je sais bien.
Vendredi
4 févr. Bry/Marne puis rue de
l'Ind. (simple arrêt pipi)
- Il me
semble être la seule à faire des efforts. Souvent je me demande comment j'en suis
arrivée là.
- Avec
moi ou en général ?
- Avec
toi, surtout, mais pas seulement. Je fais des efforts pour comprendre, que les
autres ne font pas. Ils se reposent sur moi, pour cela et pour bien d'autres
choses...
- C'est
que chacun a autre chose dans sa vie pour lui servir d'alibi.
- D'alibi
à ne pas trop penser ?
- Oui.
Voilà. Mais moi, c'est différent. Je n'ai rien. Rien d'autre que toi. Je pense c'est ce
qui te lie le plus à moi, d'ailleurs, cette sorte de responsabilité que je t'ai mise sur les épaules,
même avec précautions. Cela correspond à
ton goût de donner à l'autre.
- Pas
faux. Mais je veux bien tout donner à condition que l'autre en ait
besoin - un besoin vital -, que sa vie en dépende.
Si c'est plan-plan, ou par pur égoïsme que l'autre prend ce que je lui offre, très vite ça m'écoeure, me lasse et me décourage.
Samedi 5
févr. Cartoucherie, à la volée, le matin (il est "tombé
du lit, la nuit")
Au retour
: Il est vieux maintenant. Mais je vois toujours en lui l'homme jeune, et
perdu, qu'il a été. Il a des réactions d'homme âgé que je n'arrive pas toujours à admettre, à accepter, et qui pourtant me
paraissent normales chez quelqu'un d'autre du même
âge. Je sais que je suis très exigeante avec lui; bien sûr,
je me dis que c'est pour son bien. Mais non : c'est pour mon bien à moi. Je m'accroche à une idée que je me fais de lui, à
une image de lui que j'ai depuis toujours et qui peut-être n'existe pas - n'existe plus. Je compare sans cesse
cette image, ce rêve, à la réalité. Je tords même la réalité pour qu'elle puisse entrer
dans mon rêve. Et je dois dire qu'il se
prête bien à cette torsion-distorsion. Qu'il a suffisamment encore d'éléments vivaces et positifs en
lui pour me réserver des surprises, m'étonner agréablement. Cet homme-là me fait rire.
Alors, je
suis heureuse.
Dimanche
6 févr. Un vrai Jour sans.
Lu "Journal de Tarkovski"
Souvent
il m'étonne alors qu'il ne s'y
attend pas. Quand il ne l'a pas cherché. Par l'en-deçà de ses récits (nombreux), par le non-dit ou le vite dit de sa parole. Par ce que je devine en arrière-plan, dont il n'a pas seulement conscience, lui. Je
trace alors une ligne de démarcation entre ce qui se vit
entre nous, ce qui se dit (peut se
dire) ou s'écrit (parvient à s'écrire), et l'univers au-delà de nous-mêmes que j'ai pressenti, que je
ne suis peut-être pas la seule à avoir pressenti mais que je ne peux nommer, car je
craindrais un effet de dissolution dans et à
travers les mots...
Il y a un reste,
un jamais formulé, dont je suis entièrement dépendante. Par l'écriture et par l'amour, je tends à m'en approcher, mais par la vie quotidienne au contraire
je fais tout pour m'en éloigner. Car ça brûle.
Il est le
seul homme à s'être engagé sur ce terrain-là avec moi. Il me fait confiance. Il croit que je n'ai peur
de rien et que je peux tout. En même temps, il connaît mon extrême faiblesse car elle est la même que la sienne. Et tout se joue ainsi sur un fil extrêmement tendu. D'un jour à
l'autre, pour un geste manquant de concentration ou de légèreté, nous pouvons basculer dans le vide, encore accrochés au fil au bout duquel nous balançons lamentablement, attendant d'avoir recouvré assez d'énergie pour pouvoir remonter.
Et souvent l'un hisse l'autre, par amour et par la force de son goût de vivre, soudain décuplé.
En ce
moment, il croit que je suis seule sur le fil, y effectuant mille figures d'équilibriste - gracieuses - pendant que lui, en-dessous, se
débat pour ne pas tomber. Attendant le moment de lâcher prise.
![]() |
| Howard Prince (Woody Allen), Le prête-nom, film américain de Martin Ritt, 1976 |


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