Entre nous (42)
Lundi 7 févr. 1994 Bois puis Croix
de Chavaux et ensuite B3 ("il faudrait ne plus penser", dit-il)
Mardi 8 févr. Projet expo
Beaubourg avorté. Auchan Bagnolet, à la place (2 boîtes Playmobil pour mon garçon,
qui a la varicelle)
- Je suis
une montagne qui accouche d'une souris...
- Et je suppose la
souris, c'est moi.
- Oui, en
quelque sorte. Je ne fais qu'accoucher de toi.
- Ah ah.
Quel sentiment étrange... Ça ne m'étonne pas remarque alors qu'il
me soit désagréable par moments de sentir que toi, qui me parais si grand, si impressionnant, ne puisse rien faire d'autre
que me donner la vie, à moi, minuscule petite souris,
qui croyais auparavant avoir grandi par moi-même...
Et en quoi au juste me mets-tu au monde ? Je peux savoir ? Qu'est-ce que tu fais pour
cela, toi que je juge souvent, à tête refroidie et après coup, manquer totalement de
sens théorique, de goût pour l'analyse objective, et parfois même de courage ?...
- Je
t'aime et te comprends. Voilà tout.
Mercredi
9 févr. Le Nogentel (thé-café à la salle; dans l'ascenseur : "tu es la plus belle chose
que j'ai vue de toute ma vie...")
Je l'ai
fait souffrir sans le vouloir, on fait toujours souffrir sans le vouloir, en
lui disant que je craignais que mon besoin inextinguible de parler relevait
peut-être du sentiment d'urgence de parler avant de devoir se taire définitivement.
- Se taire...
Toi et moi, tu veux dire ? Nous, ensemble ? Qu'on ne pourrait plus un jour nous
parler ? Parce qu'on y serait forcés ? Pire, à cause du fait qu'on pourrait être séparés ?...
Je ne
veux pas que tu te taises. Je ne vois pas pourquoi tu te tairais. Moi, vivant,
tu parleras ! Je t'y obligerais, s'il le faut !
- Oui,
mais si je choisis de ne plus parler, si personne ni rien ne me contraint à me taire, si mon silence devient l'autre versant de ma
parole, alors, même toi, tu n'y pourras rien...
- En résumé tu veux me dire que ta sincérité, par les temps qui courent,
n'est plus de mise. Je ne l'accepte pas, sache.
Jeudi 10
févr. Croix de Chavaux (ns
revenons sur l'ultimatum de 10j. aux Serbes, puis rêve de moi, et 2 souvenirs d'enfance de lui), + une heure,
grappillée dans la soirée
Vendredi
11 févr. Matin, écrit (projet : le visage de l'écrivain, Visages d'écrivains) Croix de Chavaux (son œil gonflé et la boule derrière son oreille) Rue de l'Ind. (2 gouttes)
Depuis trois
années je n'ai cessé d'écrire. Tous les jours,
quelques lignes au moins, parfois plus. Cela donne un long texte sous différentes formes, journal, lettres, manuscrits... disséminé dans trois ou quatre endroits
différents. Tous mes œufs ne sont pas dans le même
nid mais, comme une mère oiseau, je sais précisément à quel endroit j'ai déposé un œuf et ce qu'il contient. Je
voudrais parfois les réunir, les couver, cela satisferait je
crois mon besoin d'unité et de possessivité, mais à quoi bon... Je ne souhaite pas tant que ça capitaliser mon écrit, le stocker. Il me faut
au contraire chaque jour recommencer comme si c'était
la première fois que je prenais la
plume : ma dernière page en date doit être la seule, la plus juste, la plus satisfaisante. J'ai
toujours l'impression, une fois qu'elle est écrite,
que ce sera la dernière.
Lundi 14
févr. Croix de Chavaux (mal luné, moi, absente, tout entière
absorbée par mon projet sur le
visage...)
Mardi 15
févr. Bercy (des courses, sans
entrain. Rien acheté. Fatigue : il n'est pas
"content")
Mercredi
16 févr. Re-Bercy (pour un manteau,
vu la veille, pas acheté) puis rue de l'Ind. (thé et cabinets)
- Le
problème, la véritable question, c'est qu'on n'est pratiquement plus
jamais tout proches l'un de l'autre. Ça me détruit totalement. Pas toi, ça
n'a pas l'air en tout cas...
- J'écris en ce moment. Un projet est en cours.
- Je
sais.
- Ce
n'est pas une commande mais j'y suis engagée. Ce qui revient au même.
- J'ai hâte que ça se termine, alors.
Vendredi
18 févr. Bibli Fontenay-Auchan
Fontenay-Auchan Bagnolet... (toujours pour le manteau, pas trouvé)
-
Pourquoi tu me regardes comme ça ?
- Je ne
te regarde pas, je te dévisage. Le visage, ton visage,
te trahit plus et mieux que tout ce que tu peux écrire,
tes livres, ta pensée... et même, dire... Par exemple à te dévisager, là, je vois qu'en ce moment tu ne m'aimes pas...
- Notre
visage est notre œuvre. Notre corps, notre
demeure... "À trop se laisser dévisager, on finit par perdre la face." J'ai lu ça dans le bouquin que tu m'as trouvé, tu sais, comment il s'appelle déjà... ah
oui, Du visage au cinéma...
- De
Jacques Aumont ?
- Oui,
c'est ça. Au fait, merci, il est très bien ce livre.
- J'ai
compris : tu vas me tromper avec la terre entière.
Ton histoire de visage c'est pour entrer en contact avec tous ces écrivains que tu interviewes, et puis surtout, pour m'échapper. Tout est prétexte pour toi à te sauver. C'est que tu n'as pas encore compris la nature
de notre relation...
- Tu
m'amuses, mais pas seulement. Derrière l'amusement je sens pousser
en moi une crainte : celle de voir tous mes projets s'effondrer, le courage me
manquer pour les mener plus loin, devant ou à
cause de ton apathie à toi, la pratique du poids
mort que tu exerces sur moi dès que tu me sens concernée par autre chose que toi, que nous... J'étouffe à la fin ! Même mon mari, qui pourtant s'y
connaît aussi pour me cantonner à mes seules attributions ne pèse
pas à ce point sur moi.
- C'est
parce qu'il n'est pas aussi lourd que moi...
- Ah ah,
très drôle. En fait lui il voudrait que je continue de gérer parfaitement les choses de la maison (sans aucunement m'y aider)
tout en faisant un travail d'écriture parfait, "costaud", comme il dit, et rondement mené... Toi, tu voudrais
que je m'occupe de toi, uniquement de toi, que je pense à toi sans cesse, que j'écrive
quelques poèmes, nonchalamment, et des
"fictions", dont tu serais le héros... Selon toi je ne devrais
pas m'épuiser dans les tâches ménagères, j'y perds ma santé et mon talent, mon sommeil
aussi, et je ne devrais pas me laisser bouffer par les autres, non plus. Je
devrais penser et t'apporter chaque
jour le fruit de ces pensées, te les offrir, à toi, et à toi seul car elles te
fournissent, sans que tu aies trop d'effort à
faire, matière à réflexion, juste le temps de
notre rencontre...
- Dans
tout cela, il y a une grande part de vrai. Je suis fier de toi. Vraiment.
- Après quoi, tu dois être en mesure d'aller te
vautrer dans ton mal-être tout à ton aise : je ne dois rien te demander d' accomplir. Tu souris ?
- Oui,
parce que tu as retrouvé ta sincérité. Ça dépote. Je suis content. Je
m'ennuyais ces temps-ci.
Dimanche
20 févr. Il neige. Lu La communauté inavouable, de Blanchot
"Désœuvrement : Dieu ne s'occupe
pas." (La communauté des amants)

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