Entre nous (43)




Lundi 21 févr. 1994  Printemps Nation puis Carrefour Montreuil (on cherche qq ch., un objet, mais on ne sait pas trop lequel)

- Le problème, tu vois, ce n'est pas ça...
- C'est quoi alors ?
- Ce n'est pas les autres, c'est moi-même. Je n'ai pas le temps de travailler, soit.  Et je m'en plains tout le temps, d'accord. Dès que je m'y mets je suis stoppée dans mon élan, c'est vrai. Les raisons sont nombreuses de devoir m'arrêter. Mais surtout, comme tout le monde, je rechigne à le faire. Ou plutôt je suis en mesure de le faire par à coups, mais sur la durée aucun projet que j'entreprends ne se voit mené à bien. Je n'ai de cesse qu'une partie du travail soit terminée à peine commencée, mais la suivante ne voit pas le jour. Quand j'ai fini la première étape, c'est comme si je me réveillais, et que toute cette énergie déployée n'avait été qu'un rêve... 

Mardi 22 févr.  Auchan Bagnolet (disque MC Solaar) + Carrefour (je crois qu'on va bientôt laisser tomber le carnet "Chez nous")

- On en revient à l'écriture, c'est ça ?
- Oui. Je dis qu'il faut se laisser porter par elle, pas la forcer. Écrire toutes sortes de textes, pas un seul, sur lequel on mise tout. Et sous toutes formes différentes : lettres, Journal, agenda, essais, prose, liste de courses... Ne pas se cantonner à un aspect de l'écriture...
- C'est exactement de cela qu'il s'agit en amour : se laisser porter, ne plus résister ni être sur ses gardes. Toi tu es encore trop sur tes gardes, moi, plus du tout...
- Exact. Par contre, pour ce qui est de l'écriture, c'est toi qui te protèges, te défends, résistes... Peut-être que ce que l'on met dans l'écriture, on ne peut pas le mettre dans l'amour, et inversement...
- Vouais... Pour l'écriture je suis certes au degré zéro, mais en amour, je m'y connais... Bien plus que toi. Écris ! Écris ! Continue ! Ne laisse personne ni rien t'arrêter. Continue dans la voie qui s'est ouverte qui est celle des dernières pages que tu m'as données (p36-37-38) Des jours entre les planches mal jointes, tu sais... Ou bien, écris des poèmes : ce n'est pas vrai - je m'insurge contre cela - que je veuille que tu écrives seulement à mon sujet... Les pages les plus belles ne me concernent pas, donc je considère que je peux les juger objectivement : je suis comme un producteur qui dirait au scénariste Ça y est! Tu la tiens ton idée. Je t'enferme dans une pièce. Voilà, tu as ton whisky et tout ce qu'il te faut : tu n'en sortiras que lorsque tu auras fini!... 
- Ah ah... Sauf que le whisky... c'est toi. Tu me soûles... Après je ne suis plus bonne à grand-chose. Et puis l'écriture, ça ne se commande pas. Ça vient par petites touches, pas tout d'un bloc. Le mythe du "fabuleux scénario"... C'est douloureux aussi, et on y résiste. Enfin, tu sais bien...

Mercredi 23 févr.  Bastille, Rodier (essayé manteau) café, Place des Tournelles (se dit "entre le rire et les larmes")

Jeudi 24 févr.  La nuit, il a lu Blanchot. L'aprem, Auchan Fontenay ("moi qui voudrais me débarrasser de tout amour...")

- En tout cas, cette dernière période m'aura fait comprendre au moins une chose : je peux réussir à développer mille ruses pour me détourner de l'écriture et de son rythme, chez moi décousu, et qui plus est, très lent, mais je ne peux en rien le modifier, ni par décision, ni par élaboration, mise en place de projets nouveaux... Je dois, pour ça aussi, m'en remettre à toi, à ce rythme particulier qui est le tien et en train de devenir (malheureusement) le mien... Faire preuve de plus de patience, apprendre à attendre, laisser venir. Que je ne me précipite plus sur la première idée venue qui pourrait court-circuiter le développement naturel des choses. Attendre. Écrire. Attendre.
J'ai rêvé cette nuit que j'étais enceinte, mais F me disait que ce que je portais dans mon ventre, n'était qu'un "ourson"...

Vendredi 25 févr.  Auchan Fontenay (marcher d'un bon pas, dans les allées du centre commercial, sans parler)
Le matin, j'ai reçu refus pour manuscrit envoyé aux Éd. L'âge d'Homme, avec une lettre (très) critique : "... sur un plan plus spécifiquement littéraire, c'est plus banal et conventionnel." (Et toc! Tiens, prends ça dans les dents. Débrouille-toi avec...)

- Tu es là, mais tu pourrais tout aussi bien être absent. Tu ne te rases pas toujours. Souvent, tu es défiguré par la fatigue. Mais que fais-tu, bon sang, pour être si fatigué ? 
- Rien. Je ne fais rien. C'est même cela qui me fatigue... Toi, tu m'en veux car je ne réponds pas à toutes tes attentes...
- Mais non! Je ne sais même pas quelles elles sont, mes attentes. Tu le sais toi ? Eh bien, pas moi. Je voudrais ne plus en avoir aucune. Il m'en restait une, à laquelle je ne suis pas loin de devoir renoncer : l'écriture à deux voix de notre petit carnet " Chez nous"...
- Tu m'en veux encore pour ça...
- Oui, tout de même... Devant ta mauvaise grâce, j'ai fini par le laisser dans la voiture. Dans la boîte à gants. Où il finira probablement sa carrière de petit carnet... Même pas rempli. C'est toi qui porteras seul la responsabilité de cet avortement littéraire. Tu t'en fiches ?
- Je sais que j'en serai sanctionné, c'est tout. Ça s'arrête là. Et on va s'arrêter aussi car nous n'avons pas que ça à faire, nous engueuler... Le temps passe, tu sais.

Puis deux heures plus tard, se penchant vers la place avant passager, de tout son grand corps, affalé, couché sur moi m'écrasant presque, il rabat sur mes genoux le clapet de la boîte à gants, farfouille tout au fond pour en rechercher le carnet, jetant par terre des trucs qui le gênent pour pouvoir le sortir car il l'avait bien enfoui pour que "personne ne mette la main dessus ou ne tombe par hasard sur lui"... et, l'ayant trouvé s'en empare, se redresse souplement, puis spontanément et rageusement, mais en se marrant aussi, il y écrit dedans... des insultes ! Je le lui reprends des mains, réponds sur le même ton, et on dialogue ainsi... Et ça marche !

Lundi 28 févr.  Rentrée des uns et des autres.  1/4 d'h au cimetière de Montreuil, sur la colline qui le surplombe (Madame le bipe, il doit rentrer) Je rentre. Plus tard, Bois : 1/2 h.

- Comment ça va ?
- Dans quel domaine ?
- En amour, tu sais bien. Il n'y a que ça qui m'intéresse encore un peu.
- Tu veux dire sexualité, ou bien...
- Commençons par sexualité, oui. On verra ensuite...
- Les choses vont bien, écoute. On peut dire... Je n'en parle pas, donc cela va bien.
- Tu fais comment pour que ça aille bien ?
- Rien de spécial. J'apprends à tenir à distance le désir. Je me sens moins emprisonnée qu'auparavant, dans un désir qui n'est pas le mien. Il me semble avoir acquis plus d'autonomie en la matière. Et je ressens moins de fatigue et de lassitude.
- Concrètement ?
- Concrètement... Eh bien je laisse venir. Je laisse se régénérer spontanément mon envie de faire l'amour, sans me demander combien de temps il s'est écoulé depuis la dernière fois, si on est dans les temps, dans la norme... Je m'en fiche de tout ça. Quand je sollicite, c'est à prendre ou à laisser, mais il ne faut pas m'enquiquiner avec ça, non plus. En général, il prend, mais s'il laisse, cela ne me fait pas souffrir ni ne m'inquiète. J'en ai soupé de l'inquiétude, tout autant que des comptes à rendre à ce sujet...  Il n'y a plus aucune compulsivité, ni dans un sens, ni dans l'autre. J'ai fait évacuer tout ça. Mais ça n'a pas été sans mal...
- Ah, c'est bien dis-donc... Chapeau !
- Oui, enfin, cela va-t-il durer ? Rien n'est moins sûr. Est-ce possible de contrôler et maîtriser, sans frustration, sa sexualité? Je n'en sais rien, et je m'en fiche à vrai dire. En tout cas, je ne veux plus avoir à penser à celle de l'autre. Il m'a été très difficile de faire ce chemin-là. N'est pas né celui ou celle qui me ramènera en arrière...
- Bravo.



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