Entre nous (44)
Mardi 1er
mars 1994 "Jacques Rivette, le
veilleur", cassette enregistrée. Auchan Fontenay. Soir, tél. (j'ai le rouge aux joues)
Le retour du refoulé
Extrait
de CHEZ NOUS, dialogue
Lui
: ... alors je suis libre, donc ?
Elle
: Oui, c'est ça. Et quel effet cela te fait ?
Lui
: Disons... entre le rire et les larmes.
Ne privilégier aucun aspect de l'amour. Tous les accepter, les
accueillir, les entendre : la parole, le silence, la légèreté, la pesanteur, la joie, la haine, la communion, la séparation, la lassitude, l'habitude, l'écriture, l'oubli.
La
distinction la plus difficile à faire est celle entre désamour et liberté.
Quand on
se sent libre, on se croit devenu indifférent. Quand on veut l'autre
libre, il vous croit parvenu au désamour.
Mercredi
2 mars Coiffeuse. Je ne le vois pas mais tél. à 17h
Le
repli
Reçu lettre (du Creuzot) : "Le visage de l'écrivain, chère amie, c'est ça : de l'encre jetée sur la page - une hémorragie ouverte au secret de la chair c'est-à-dire dans l'âme, et le sang noir qui sort
par la main droite" - En souriant, Christian Bobin...
Jeudi 3
mars Flunch, à Auchan Fontenay (il me raconte un film... Je pense : et si
c'était la fin?) [Ah!
photocopies, avant...]
La
chute
-
Dis-donc, tu as fait fort aujourd'hui...
- Je suis
dans les déclarations d'impôts jusqu'au cou, et depuis trois jours, si tu veux savoir...
- J'ai vu
ça. La tonne de photocopies,
pas deux ou trois, mais une centaine, si j'en juge par le temps qu'il m'a fallu
t'attendre devant la boutique de reproductions...
- C'était ça ou ne pas se voir du tout.
- Aurait
peut-être mieux fallu...
- C'est
marrant, moi je ne me dis jamais ça. Tout est toujours mieux, même si un peu seulement, que de ne pas se voir...
- Quand
tu m'as appelée (à 14h30! au lieu de 13h30), j'étais
si bien chez moi... devant une interview
de Rivette. Serge Daney, lui demandant : C'est quoi pour toi le visage, le
visage humain? Rivette allait lui répondre avec son grand sourire
charmant, un peu maladroit et dissymétrique, un sourire humain,
justement, quand le téléphone a sonné... Comme d'habitude, j'ai
coupé aussitôt la télé et suis sortie en vitesse... pour arriver avant toi au
rendez-vous. Bon. Il faisait beau. Dix minutes... Tu arrives. Nous partons,
direction, "les photocopies"...
- Je t'ai
demandé si cela ne t'embêtait pas...
- Mais
non, voyons... Chaud, dans le magasin. Je regarde vaguement des albums photos
exposés puis au bout de cinq
minutes, je sors t'attendre dehors.
- J'ai
vu.
- Tu as
vu mais pas remarqué, un peu avant, quand nous étions sortis de la voiture et que tu m'avais tendu le
dossier Impôts pour que je te le tienne, que
j'avais le nez juste sur un post-it fixé sur le dessus où était écrit : "Chéri, du sucre en poudre et des
yaourts maigres".
- Oh
pardon. Désolé. Mais tu sais, ça n'a aucune importance...
- Vite
dit. Parle pour toi. Moi ça m'a passablement irritée, figure-toi. Après j'ai eu du mal à laisser dérouler le temps, ce temps
infini qu'il t'a fallu pour ces copies... J'avais l'impression que tu faisais
exprès. L'énervement m'a gagnée, en faisant le pied de grue,
sur le trottoir, pendant une demi-heure. J'ai eu envie de partir. De rentrer
chez moi. Je n'étais qu'à cent mètres.
- Oh
malheur! Heureusement que t'as pas fait ça !
- Je n'ai
pas pu. Je me demande pourquoi. Enfin tu as fini par ressortir tout de même. J'étais très en colère.
- J'ai
bien vu.
-
Pourquoi, mais pourquoi, n'as-tu pas fait ces photocopies avant de
m'appeler ? Ç'eut été tellement plus simple, pour
toi, comme pour moi...
- Pas eu
le temps. Je voyais que l'heure tournait et je voulais te voir quand même.
- Mauvais
plan. Calcul égoïste. Tu voulais surtout me faire attendre... Tu n'aimes pas que je sois chez moi, et que je ne
souffre pas du manque de toi.
-
N'importe quoi.
-
J'interprète cela à chaque fois comme une mise à
l'épreuve de ma sérénité.
Vendredi
4 mars Auchan Fontenay - Bords de Marne (pas écrit
dans le carnet : il fait trop beau)
- Interprète cela comme tu veux (je parle d'hier) mais je crois que
tu te trompes. Tu es méchante, tu ne rates pas une
occasion de m'enfoncer. Ai-je été déjà en colère comme ça contre toi ?
- Oh
oui!... Un certain jour notamment, ici même, tiens, aux bords de la
Marne...
-
Qu'avais-tu fait ? Car tu avais dû faire quelque chose...
- Oh je
ne sais plus. Je me souviens vaguement qu'il était
question de l'institutrice...
- Ah.
Jalousie, alors...
- Oui.
Probable. Tu trouves n'importe quel prétexte à ta colère, moi je n'ai pas besoin
d'en inventer...
- Tuuut
tut... n'oublie pas... Le post-it...
- Bon,
oui, ça va. N'en rajoute pas. Je ne veux
pas me mettre en colère, je me laisse guider naïvement par toi, je crois que tu sais toujours ce qui est le
mieux pour nous, et toi, tu t'égares, tu te laisses engloutir
par tout un tas de trucs... Je ne sens pas venir les choses puis soudain, je réalise. Je comprends que tu
ne sais pas plus qu'un
autre, que tu te laisses emporter par tes soucis, ton aliénation, que tu t'y livres tout entier... Tu n'as plus alors
d'égards pour nous, pour moi, tu
es capable de faire les choses les plus idiotes, les plus "faussement honnêtes" comme de me glisser sous les yeux un mot bien
conjugal de ta femme pour me rappeler sans doute où est la réalité. Ta réalité : tes impôts et tes devoirs. VA TE FAIRE
FOUTRE! Et puis tes "chérie" à mon adresse, tu peux maintenant te les garder, hein. On
n'a qu'à tous s'appeler chéri et cela n'aura plus aucun
sens... Et ne me dis pas que je suis jalouse (moi qui claironne depuis quelque
temps ne plus l'être), ça aggraverait ton cas.
Samedi 5
mars Rien. Ah si, message, à 14h
Chérie, chérie, chérie... tu me manques
Dimanche
6 mars Je lis Quoi de neuf
sur la guerre? (Bober)
Lundi 7
mars Auchan Fontenay ("nous
manquons d'imagination en ce moment, pour les lieux...") Il me tend mon
carnet, qui m'a manqué, ce week-end. Bords de Marne,
puis tél. le soir
Mardi 8
mars (petit) lumbago "Journée de la Femme"... La serveuse m'offre une tulipe, au
café d'Auchan. Bords de Marne.
Soir, il téléphone
Reprise
discussion en cours. Je refuse le "je suis l'homme-tu es la femme".
- Ça n'était pas de la jalousie.
Franchement, ça n'a rien à voir, même. Je ne supporte pas le mensonge,
les petits compromis. Je les supporte de moins en moins. Toi, c'est ton lot
commun. Toute ta vie a été ainsi faite, de duperies, de double jeu. Je ne veux pas
partager cela avec toi. Ce qui s'est produit, ça
s'appelle tout bêtement un retour du refoulé : tu ne parles jamais de ta vie, ta véritable vie. Comme si elle n'existait pas. Tu fais tout
pour éviter le sujet de tes
relations avec ta femme, mettant cela bien à
part. Comme si ça ne comptait pas. Ne pouvait ni ne devait compter.
- À quoi ça nous avancerait... si j'en parlais. Je me demande bien...
- Je
crois que tu n'en parles pas, de cela et d'autres choses, par crainte de
banaliser des sentiments, des relations, que tu ne maîtrises pas du tout, que tu gères
tant bien que mal, et dont tu es réellement dépendant. Du coup, ce que tu évites,
ce que tu ne dis pas, finit à un moment ou un autre par réapparaître en force, sous la forme
d'un mot, destiné à bien remettre les pendules à
l'heure... Un post-it à mon intention... Ou mon attention. Une sorte de petit rappel.
Mercredi
9 mars Il me téléphone tôt le matin (8h!) L'aprem, Porte Jaune (marche arrière de l'auto en panne > garage, illico...)
Tél. :
- Tu es
ainsi. Rien n'y pourra rien changer. Mais alors je m'en veux à moi. Particulièrement de ne pas savoir résister à ton besoin de tout savoir sur
moi. De tout devoir te dire, sans aucune réserve. Tu dis que tu ne parles
pas, souvent pour ne pas nuire, à toi-même, et aux autres... Cela veut-il dire que je me nuis et je
nuis aux autres, en te parlant, de moi et de mes relations avec les autres ?
Dois-je conclure, comme je te l'ai dit il n'y a pas si longtemps (même que tu n'étais pas content du tout!) que
ma sincérité n'est pas de mise...?
- Tu te
trompes. Il y a des choses que je t'ai racontées
que je n'ai jamais racontées à personne...
- C'est ça. Voilà. Tu te places au niveau du
"raconter", mais ce n'est pas de cela qu'il s'agit. Raconter, sans jamais vouloir (pouvoir)
rien dire...
- Oh! arrête de jouer sur les mots... Tu es énervante quand tu fais ça.
Tu ne t'imagines même pas à quel point... Bon, on se
voit, oui ou non, cet après-midi ? C'était pour ça, à la base, que j'appelais. Et si tôt...
- Oui,
dis-donc, un exploit... Je suis flattée... Oui, bien sûr, on se voit.
- Ouf! Je
vais pouvoir me rendormir alors...

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