Entre nous (45)



Jeudi 10 mars 1994   Rue de L'Ind. à 14h, Bois à 16 (toujours l'écart entre "dire" et "raconter"...)

- Alors, d'accord, disons les choses autrement. Il y a des choses que je t'ai dites que je n'avais jamais dites à personne, même si je les avais racontées à d'autres... Ça te va, comme ça ?
- Ah oui, c'est mieux. (enfin, si c'est vrai...)
- Ne me fais pas de mal. Tu as le pouvoir de me démolir en quelques secondes, n'en abuse pas.
- Je ne cherche pas à te démolir. J'essaye de comprendre. Je pense que tu as peut-être raison : il faut en dire le moins possible. Mais alors on ne prend plus aucun risque. le risque de la parole, de toute parole vraie, est réduit au minimum. Et on s'endort...
- Ah oui... Dormir. Dormir à côté de toi...
- ... et la vie, tout en étant plus supportable, n'est plus la vie. C'est un choix à faire.
- Non, ce n'est pas un choix. On croit toujours qu'on peut choisir. Mais on n'est pas si malin.
- Évidemment, toi, tu ne choisis pas de ne pas parler, tu subis ce silence du non-dit, de même que moi, je ne choisis pas mes mots, ma parole vivante, et ses risques. Ils me sont imposés par ma nature, mon histoire, mon "tempérament", et mon besoin profond de l'autre.
- C'est surtout parce que tu écris. Ne confonds pas la parole et l'écriture...
- D'accord, mais reconnais, je voudrais faire comme toi, me taire, par prudence ou par vigilance, par sagesse ou par désespoir et grande fatigue, je n'y arriverais pas...
- Donc, tu écris. C'est bien ce que je dis. C'est un remède et une urgence pour toi. Mais c'est une trahison aussi. Et une fidélité à toi-même, en un sens. Mais en un sens seulement...
- Je ne sais pas si l'écriture est moins "dangereuse" que la parole. Toi, tu penses qu'elle est beaucoup plus dangereuse encore.
- "Les écrits restent"...
- La parole aussi. Surtout quand on l'étouffe. Elle reste, en travers...

Vendredi 11 mars  Auchan terrasse. Quelques pas, au Parc du Tremblay. Soir, restau Montparnasse (une 1ère, le restau le soir...)

- C'est curieux de me retrouver comme ça avec toi, le soir. Et au restaurant, en plus. Moi qui n'y vais jamais... On aura été ensemble toute la journée aujourd'hui. C'est bien.
- Tu n'es pas trop fatigué ? De moi, je veux dire...
- Non, ça va. Je ne sais pas ce qu'il en sera cette nuit, mais pour le moment, ça va.
- Pourtant tu n'as pas l'air spécialement content...
- C'est toi qui as insisté pour le restaurant, je te signale. Moi, je m'en serais passé...
On aurait pu très bien acheter des trucs chez Flo, et on serait rentrés les manger à la maison. On n'aurait pas eu le problème d'avoir à trouver une place pour se garer en plein Paris, boulevard du Montparnasse en plus, et en fin de semaine...
- Oui, enfin on aurait fait comme on fait chaque semaine, chacun de son côté, mais cette fois-là ensemble... Tu n'aimes vraiment pas le changement. Les nouveautés.
- La nouveauté me fait peur. Je ne sais pas comment je vais y réagir.
- Donc, c'est vrai, tu n'es pas content. Ce n'est pas juste une impression...
- Non, je ne suis pas content. C'est parce que tu m'as dit l'autre jour, tu te rappelles? que ça t'était égal ce que je ferais avec d'autres du moment que ce n'est pas la même chose que ce que nous faisons ensemble...
- En effet, c'était pas bien malin. Forcément, ça ne t'a pas plus... J'aurais dû m'en douter. Mais tu n'en as rien dit, sur le coup...
- Je n'allais pas t'offrir ça en plus. Une réaction à une connerie pareille... Tu penses...
- Ah mais je me souviens alors... dès le lendemain... ton refus de parler... ton silence qui soudain s'est fait plus pesant... C'était donc ça !
C'est comme si on se cherchait dans le noir en ce moment. Tu ne trouves pas ?
- Je me sens prisonnier. Avant, c'était juste de moi-même, maintenant, de toi aussi. La "liberté" que tu m'accordes... pfff... 
- Oublie, tout ça...
- ... me fait mille fois plus souffrir que si tu donnais une figure humaine à cette prison, en me disant par exemple : Je veux être la seule, l'unique, que tu n'aimes que moi parce que je t'aime, et je ne veux pas te partager, avec personne...
- Je peux très bien te le dire, si tu y tiens... Et au fond, ce serait assez proche de la vérité. En un  sens, même, c'est exactement de cela qu'il s'agit quand je recherche l'absolu, l'Unique, dans notre relation... Je ne veux pas qu'ensemble nous fassions les mêmes gestes, disions les mêmes mots que nous avons dit déjà à d'autres. C'est enfantin, je sais, comme réaction et comme désir car enfin nous n'avons plus vingt ans et nous avons (ou croyons avoir) tout vécu déjà... mais je ne peux pas me résoudre à prendre les choses comme elles viennent, à me laisser glisser dans ce que j'entrevois, précisément, comme une sorte de répétition inévitable...
- Une répétition générale? comme avant la fin, tu veux dire ?... Je crois, je suis plus fort, ou disons plus sûr de moi et de mon amour, que toi tu ne l'es... C'est ça, la différence. Pour moi, tout ce que nous vivons et avons vécu ensemble est unique. Il n'y a pas à chercher à le rendre unique. C'est comme ça.
- Bon. Tant mieux. Moi, je le déplore mais n'y peux rien, je suis plus méfiante que toi avec les apparences, moins perméable aux sentiments. C'est "comme ça" aussi...

Lundi 14 mars  Auchan Bords de Marne. Bois, où il dit : "J'ai longtemps attendu d'être aimé de toi..."

Comme toujours je suis confrontée à l'impossibilité que j'ai en moi de me laisser aller, me laisser porter par l'amour. Rien de bien nouveau là-dedans. Parfois, cela me saute aux yeux que c'est bien de lui qu'il s'agit, l'Amour, mais le plus souvent je me crois plutôt victime d'une illusion que je cherche à dissiper de toutes mes forces... à l'aide de mon intelligence, qui n'en peut mais, la pauvre... Elle est bien démunie, et moi avec.
Le plus délicieux, le plus doux, c'est quand je suis amoureuse. Cela met généralement plusieurs jours et plusieurs nuits à se déclarer. Je sens venir les choses de loin. Elles commencent par une certaine animosité à son égard. J'ai plein de reproches à lui faire que je n'ose pas formuler. J'attends les chutes, les maladresses, les insuffisances de sa part afin de briser par les obstacles qui se dressent alors, ce sentiment troublant que je sens naître en moi, se développer inexorablement, et que je n'ai pas toute la force nécessaire pour l'assumer correctement. À l'acmé du processus, il y a une crise entre nous, puis on rafistole tant bien que mal et, de nouveau, je peux rentrer en moi-même, et voir, une fois la tranquillité revenue, où en est mon sentiment pour lui après avoir été ainsi malmené : inchangé ! Toujours pareil.
Je m'incline.
J'aime jusqu'à plus soif.
J'aspire aux rencontres comme je les redoute, dans la crainte de voir mon bel amour réduit en miettes par notre réalité : la sienne, la mienne, l'autre... 

Mardi 15 mars (son anniversaire, qu'il ne désire pas qu'on lui souhaite : ça doit être 66, si je ne m'abuse)  Auchan Fontenay (FIN du carnet Chez nous, il veut "le garder"; je pense : je ne le reverrai plus jamais... un brûlot pareil, tu penses... qu'est-ce qu'il va bien pouvoir en faire, je me demande...) Croix de Chavaux (tarte aux fraises)

Hier, nous étions tous les deux ensemble depuis à peine dix minutes, la voiture est tombée en panne. J'ai dû prendre le volant pendant qu'il la poussait, et quand elle a démarré nous nous sommes quittés précipitamment sur l'avenue des Minimes pour qu'il puisse se rendre au garage avant la fermeture.
J'étais très heureuse en marchant jusqu'à chez moi. Je ne pouvais pas m'expliquer pourquoi. Marcher dans la rue à 18 heures, par une des premières journées printanières... Il y aurait demain, puis d'autres jours encore. Ainsi, éternellement. Un formidable espoir s'élevait en moi, alors que notre avenir n'avait été nullement menacé (il faut bien dire)... Toute la soirée, puis la nuit, je l'ai aimé en secret, dans ma tête et dans mon corps. Au matin, la première pensée a été pour lui et il ne m'a pas quittée depuis. J'ai un peu peur. Pourquoi avoir peur? Ce n'est pas la peur encore d'un nouvel obstacle. Alors? Peur que ça s'arrête? Peur qu'il disparaisse? Oui. C'est ça. 
Le lendemain, il ne m'a pas appelée avant 2 heures. Toute la matinée, il était au garage pour avoir la voiture réparée, l'après-midi. "Notre maison roulante", comme il dit... C'est étrange d'ailleurs, cette nuit j'ai rêvé que nous habitions, lui et moi, dans un camping-car. Et c'était très bien. Nous discutions longuement et nous mangions sur une toute petite table que l'on dépliait. Il m'a appelée, enfin, du garage : - Ça y est. La voiture est prête. Je pars. Mais je te préviens, je ne suis pas rasé, j'ai une barbe de deux jours. Tu vas me trouver moche.
Je ne l'ai pas trouvé moche. Juste un peu trop "bouleversé" par sa matinée passée au garage à attendre que sa voiture soit réparée... Cela m'étonne toujours la manière dont il peut ainsi se noyer dans un verre d'eau. Mais tous les hommes font de même. J'ai remarqué. Un rien les perturbe profondément.
- Je suis pressé de vivre, et vivre, ça n'est pas attendre dans un garage...
- OK. Mais quand tu n'as pas d'ennuis particuliers, mécaniques ou autres, tu passes la matinée à essayer de te rendormir, téléphoner, ou faire ton yoga. Est-ce cela, vivre ?
- Je m'applique juste pour être en forme lorsqu'on se verra, à peu près "en forme"...
- Ah oui, c'est ton expression favorite "être en forme"...
- Tu verras plus tard, bien plus tard, de quoi ça retourne...
- Pour le moment, je ne sais pas ce que c'est qu'être en forme... Je le suis toujours, ou plutôt, jamais vraiment - pas le temps trop d'y songer non plus - donc je ne sais pas ce que tu veux dire quand tu dis : Je ne suis pas en forme.
- C'est parce que tu ne m'aimes pas suffisamment.

Mercredi 16 mars  On va, tous les deux, en métro dans le XVème, nous joindre  à la manif  pour "débaptiser la rue Alexis-Carrel"









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