Entre nous (46)



Jeudi 17 mars 1994   Matin, RV fixé au Franprix (dans l'auto, on parle du procès Touvier), aprèm Auchan Bagnolet (10mn parking) puis cimetière Montreuil, et enfin, Bercy ! C'EST TROP ! (crevée)

Vendredi 18 mars  Labo d'analyses + bibli. Auchan Bagnolet (baskets; il ne dit rien devant son café, regarde les autres, les gens qui passent, les filles...)

TOUT ENCRÉ, TOUT VIERGE

Samedi 19 mars  Librairie Millepages, Nation Tarte Julie. Pluie. Il sent la charcuterie.

Dimanche 20 mars   Printemps  Élections  Pluie
Chacun de notre côté, en couple, nous sommes allés voter. (j'ai voté pour "Jean Moulin"...)

Lundi 21 mars  Auchan Fontenay Flunch (son fils a eu un accrochage, dimanche)

"Ne faire que passer..."

- Enfant, je crois je te l'ai déjà raconté, mais tant pis, tu y auras droit une fois de plus, j'étais très ami avec deux garçons. L'un s'appelait Leloup et était fils d'inspecteur de police...
- J'espère, pas celui qui est venu arrêter ton père, au moins...
- ... je n'ai jamais pu savoir, en fait; l'autre s'appelait Wolf et était juif, comme moi.
- Ah oui! Je me souviens maintenant. À cause de leurs noms... "Leloup" et "Wolf", c'est incroyable...
- N'est-ce pas...
- À tel point que je me demande parfois si tu n'inventes pas des situations extrêmes pour me faire réagir... Car lorsque tu me parles de souvenirs de ce genre, et c'est assez souvent, je suis incapable d'avoir une quelconque réaction. J'entends tout, très précisément, on pourrait même dire que j'enregistre chacun de tes mots, mais quelque chose en moi m'indique de ne pas réagir, ou surréagir, comme on dit à présent. De ne pas éprouver de réactions, comme si un danger me guettait.
- Quelle sorte de danger ?
- Je sais pas. Je ne le connais pas et n'arrive pas à l'identifier. Je ne sais même pas si c'est toi où moi, qu'il pourrait guetter...
- Curieux... Il faudrait tirer ça au clair.

Mardi 22 mars   Auchan Fontenay (achat ceinture de sécurité pour enfant, pas trouvée) Parc du Tremblay (on fait "de la balançoire"...)

Mercredi 23 mars   Mal au dos. Il ne rappelle pas, en plus (n'étais pas dispo à son 1er appel... sanction immédiate)

J'ai travaillé avec un ami (dactylographie de poèmes traduits du persan, destinés à un auteur français en vogue). Fatigant. Après, j'ai dû m'étendre et dormir un peu. J'avais mal au dos. Pourtant, ce n'était pas très long, cette séance à l'ordinateur. Mais le matin il y avait eu le passage de l'aspirateur dans toutes les chambres, et les courses pour la semaine, à faire et à porter.
Je voudrais vivre comme mon oiseau, sur sa branche. Écrire, manger, dormir, lire. N'avoir aucune corvée à faire. Et pourtant, c'est ma vie, aussi. Je l'apprécie telle qu'elle est. On doit pouvoir répondre de tous ses instants, ceux qui nous semblent précieux aussi bien que ceux qui, inévitables, ont une couleur plus terne, mais d'où peut tout venir, sans que l'on sache comment.

Jeudi 24 mars    Auchan (il m'en veut, probablement pour hier) Bords de Marne ("c'est à prendre ou à laisser"; quoi, au juste... j'en sais rien... je n'ai pas très bien compris...)
Le thé, sans thé... Lecture assidue du Monde, comme chaque jour... depuis le début du procès Touvier.

Vendredi 25 mars  Il se dit "malade". Tél. (Israël... sujet du jour) Auchan Fontenay, l'après-midi ("réparer" l'appel du matin, et encore l'hist. de la ceinture de sécurité auto adéquate, pour enfant, celle du 3ème, "au milieu")

Le matin, sortie, pour aller voir une expo de lithographies de Picasso, rue Raymond du Temple. La galerie n'était pas encore ouverte. Il était 10h25. J'ai pensé revenir le lendemain. Je lisais, sur la porte de verre : "Ouverture à 10h30". Ces cinq minutes-là ne me plaisaient pas, à attendre. Il fallait que je rentre.
Sur le chemin, j'ai rencontré un couple de voisins, bien décidés à bavarder aimablement. Une jeune fille, grande, de treize ans environ, a fondu sur le groupe paisible que nous formions. Elle était en larmes. - Vous n'avez pas vu un chien ? Mes voisins ont parlé tous les deux en même temps. Elle, surtout. La femme. Elle inventerait n'importe quoi pour avoir quelque chose à dire. Je la connais, depuis le temps... La jeune fille s'impatientait. Sa question était pourtant précise. J'ai interrompu ma voisine. Oui, moi je l'avais vu son chien, en effet. Juste en sortant de chez moi, 10 minutes plus tôt, j'étais tombée sur lui. Il semblait égaré, tournant la tête en tous sens. Une chaîne pendait à son cou, cassée. J'avais cherché des yeux un maître dans les parages, que le chien aurait attendu à distance... Mais rien. Personne en vue. Comme j'ai (petit à petit) appris à ne plus m'embarquer immédiatement dans la prise en charge par moi-même de tout ce qui peut arriver, j'avais continué mon chemin...
Et puis voilà la grande fille en larmes, essoufflée qui reprend soudain sa course effrénée à travers les rues d'une ville qu'elle ne connaît pas, à la recherche de son chien. La voisine, elle, a repris tranquillement son bavardage. Cette histoire de chien lui fait penser à une histoire à elle... moi, une fois..., sans intérêt et qui n'a d'ailleurs absolument rien à voir. Je lui coupe la parole brutalement. "Écoutez, je vous laisse. Je vais aider la jeune fille."
Elle avait déjà pris de la distance. Je la voyais se diriger en courant vers l'endroit où je lui avais indiqué avoir aperçu son chien. Tous les dix mètres, elle s'arrêtait pour demander la même chose qu'à nous, à des passants qui paraissaient, même de loin, impuissants. Non, ils n'avaient rien vu. Ni ceux qui attendaient le bus, perdus dans leurs pensées, ni celui qui tenait la pompe à essence, au garage. Ni le patron de la pizzéria en train de sortir le panneau du menu pour midi. Non, faisait-il de la tête, seulement...
Il me fallut courir derrière elle un bon moment. Je voulais, au moins, la soutenir dans sa quête éperdue. Elle me faisait penser à ma fille, le jour où sur le terrain de camping où nous séjournions elle avait perdu son oiseau, un petit mandarin qui s'était évadé du mobil home et que nous avions recherché partout en-dessous de la maison sur roues et sous celles de tous les hollandais du camping.... 
Je ne pouvais pas laisser une enfant seule, sans parole rassurante, tomber ainsi dans l'angoisse. J'en étais incapable. Mais il fallait être capable de la suivre... Elle était plus grande que moi, et courait à longues foulées. L'ayant rattrapée enfin, je lui parlais en la suivant péniblement.  - Quel âge a-t-il ? - Il est gros et grand, mais il n'a que 4 mois. C'est un berger belge. - Il a cassé sa laisse ? Il est tatoué ? - Non... (redoublant de sanglots) On devait le faire aujourd'hui!... (un cri) Ah! Il va être perdu, tout seul... Et s'il se fait écraser ?... - Les gens verront que c'est un jeune chien perdu. Peut-être quelqu'un le ramènera-t-il... - Mais , puisqu'il n'est pas tatoué ? - Oui... en effet... j'oubliais... Et moi, si je le retrouve dans la journée, où puis-je vous joindre ? Donnez-moi votre numéro. Je continuerai de chercher, promis. - Je n'ai pas de téléphone. J'habite provisoirement dans la caravane verte, là-bas, à côté du château. Je ne suis que de passage, et mon chien aussi. Il ne connaît pas cette ville. Jamais il ne me retrouvera... - Comment s'appelle-t-il ? - Prince.

On a réussi à le récupérer, indemne. Elle lui a remis la laisse autour du cou. Et m'a remerciée. On était toutes les deux très rouges, en nage... mais heureuses.

Non, en réalité, les choses se sont passées bien différemment. Pas de happy end : je suis rentrée chez moi. Pendant une bonne heure, je n'ai fait qu'ouvrir et refermer la porte-fenêtre du balcon, et me pencher au-dessus de l'endroit où j'avais vu Prince, la première fois... en me disant il doit être loin, maintenant... 





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