Entre nous (48)
Vendredi 8 avril 1994 Nation (pour l'assurance santé) Bords de Marne (les adieux avant vacances sont froids)
Je
cherche un livre. Je cherche un livre dans les librairies sans pouvoir décider lequel prendre. Je lis des pages au hasard, dans
chacun d'eux. Je n'aime pas cet état dans lequel cela me met.
De chercher sans savoir. De ne pas avoir au moins une petite idée de ce que je veux, de ce que je voulais, en entrant dans
la librairie. Je farfouille à l'intérieur des pages, puis repose le livre, amicalement. Oui,
c'est bien, quel mérite! toutes ces lignes, ces
jolies phrases bien tournées, quel travail ! Quelle
constance ! Toutes ces heures d'écriture alignées, serrées frileusement à l'intérieur des
pages... Mais dis-moi, ça ne manque pas un peu d'air ? Ça ne serait pas quelque peu étouffant ?
Je n'espère pas que ce que j'écris devienne un jour comme ça,
se retrouve ici... Relégué aux tables d'exposition des libraires, offert aux mains de
tous. Manipulé, fini, achevé, ou même oublié... laissé pour compte. Comme dans une salle de bal, autrefois, faisant tapisserie... Va-t-on m'inviter à
danser ? Cela me fait penser (mollement, en rêvassant
presque) à cet éditeur à la franchise louable qui m'a
dit un jour : C'est bien ce que vous écrivez, c'est intéressant, je trouve votre écriture
charmante mais un peu, pardon de vous le dire, j'espère que vous ne m'en voudrez pas, "paresseuse"...
Oui, je paresse en travaillant à l'écriture. Je revendique le droit à la paresse, aux doutes, aux hésitations. À l'emportement et aux fièvres. J'en suis fière. Et pourtant parfois, je me
dis quel temps volé à la vie ! Qu'aurait pu faire l'auteur, cet auteur (ou bien
moi-même) s'il n'avait pas écrit, à la place d'écrire ?
Aimer ? Pourtant, il parle d'amour. À chaque page il décrit l'amour, longuement, précisément, de manière experte pourrait-on dire
(pas paresseuse), ainsi qu'un savant qui aurait derrière lui de longues heures que dis-je années! d'expérience, de calculs, de manipulations et tromperies... Donc, on
devrait pouvoir y croire, le ou la croire... Mais non, ça me laisse froid, indifférente.
Je ne vois même pas ce que je cherche là-dedans...
Samedi 9
avril Vacances scolaires
Je
cherche un livre qui emporterait ma conviction. Voilà ce que je cherche. Un livre qui me donnerait du plaisir.
Pas un livre qui me parlerait de moi, ni de mon amour. Surtout pas. L'idée seulement que je puisse être
amenée à comparer mon histoire à
une autre, proche, similaire, toute proche, me fige sur place, me glace le cœur, l'esprit, et par certains côtés me désenchante. Me désenvoûte. Non, ce qu'il me
faut, c'est un livre qui me parlerait de ce qui me manque, de ce vers quoi je
tends en écrivant, mais pas seulement en
écrivant, en vivant aussi, et
en aimant. Un livre qui m'emporterait ailleurs tout en me laissant là où je suis, là où je me trouve, ailleurs, vers
une sorte d'absolu de mon Vrai, qui demeure indéfinissable.
Je me retrouve alors dans une totale contradiction : d'une part, j'ai beaucoup
de respect pour les auteurs qui n'envahissent pas les pages de leur amour, dont
les mots ne s'adressent pas à un seul lecteur une seule
lectrice, qui ne nous prennent pas à témoin de leur passion, de leur souffrance, de leur attente.
Qui nous épargnent, en quelque sorte.
Ceux qui ont la pudeur de leur sentiment, et d'autre part je n'éprouve aucun attrait pour les livres dont l'amour est
absent. Il n'y a plus que cela qui m'intéresse sans que je sache précisément sous quelle forme, sous
quelle apparence je cherche à le capter sous les mots.
Derrière les mots : l'amour. Sous
les mots : l'amour. Dans les mots : l'amour. Dans le geste même d'écrire, l'amour toujours mais
qui se sent impuissant à trouver son objet, dont
l'objet n'a pas de nom ni prénom, qui est partout et nulle
part.
Où est ce livre ?
Lundi 11
avril (je suis loin, il est loin-loin)
L'inconvénient avec l'amour, c'est qu'il ne prend corps hélas que dans une personne. On a beau faire, on a beau dire
qu'il est partout, pour qui sait le reconnaître, dans ce petit nuage blanc
qui court à travers le ciel, dans cette
fleur isolée qui va faner en quelques
heures, au cœur de l'oiseau qui chante à perdre la raison, l'amour ne s'incarne jamais que dans un
humain. Pour celui qui l'a attendu longtemps, qui a passé presque toute sa vie à l'attendre, le nuage et la
fleur, pour lui avoir tenu compagnie tant d'années,
ne sont cependant à côté que de pâles amitiés. On retourne vers eux quand
l'absence de l'aimé met l'amour à mal. Et plus douloureusement encore, il nous faut les
appeler, les convoquer pour nous rassurer quand la présence de celui qu'on aime bouleverse, dérange, l'amour qu'on a pour
lui.
Mardi 12
avril (je lui écris)
L'homme
que j'aime n'écrit pas. Pas de chance... Il
n'a jamais répondu à aucune de mes lettres. Elles restent lettre morte. Et ces
lettres, jusqu'à deux cents peut-être, n'attendent pas de réponse.
Je ne les écris pas pour ça. Je ne sais même pas pourquoi je les écris. Sans doute est-il à
lui seul leur réponse. Sa fatigue - son
immense fatigue - sa grippe, "revenue" paraît-il, si j'en crois ses messages vocaux, dès le jour de mon départ... son âge, son bel âge qu'il prend pour le grand âge... (je n'y crois qu'à moitié : ces histoires sont-elles vraies ? Reflètent-elles la réalité, sa réalité ? je ne me pose jamais de questions sur leur véracité), et sans que cela soit pitié ou compassion constitue pour moi
la seule raison d'écrire. Sans cela, je me
tairais. Comme lui, j'attendrais que ça passe. J'attendrais la fin.
Je ne ferais plus d'efforts. Or, je n'attends rien d'autre de la vie, justement
parce qu'il est là, loin ou tout près, à portée de plume ou de voix.
Quand, dans l'absence, je suis lasse du silence, de cet immense silence, je compose quelques chiffres connus de nous seuls, notre boîte secrète, sur le cadran du téléphone, et aussitôt je l'entends. Il y dépose toujours quelques messages, que je découvre avec fringale.
Quand, dans l'absence, je suis lasse du silence, de cet immense silence, je compose quelques chiffres connus de nous seuls, notre boîte secrète, sur le cadran du téléphone, et aussitôt je l'entends. Il y dépose toujours quelques messages, que je découvre avec fringale.
Mercredi
13 avril Il fait beau. "Sculpture" sur
bois de noisetier dans la forêt avec les enfants, au soleil. Lu Derrida
Dans sa
voix, il y a tout. Dans ses messages, presque rien. Je les aime pour ce rien
qu'il prononce avec tant d'application, ou, selon les jours et l'heure, avec
une telle fausse désinvolture, parfois même avec timidité. "Humm... (il s'éclaircit la voix avant son entrée en scène) Rien. Tu vois, il ne se passe rien pour moi. Pourquoi
aimes-tu ce rien-là que je déroule sous tes yeux depuis trois ans ? Pourquoi ta vie, si
pleine, se laisse-t-elle caresser par le vide si pesant de la mienne ?... Je
suis dans le désêtre, quand tu n'es pas là..."
Il ne dit
pas exactement cela dans ses messages. Je veux dire mot pour mot. Chacun d'entre eux ne peut durer que 30
secondes. C'est court. Il faut rassembler. Faire vite et concentré. Alors il dit les mots pauvres de la vie. Mais chaque mot
est suivi d'un silence, son silence à lui que je pourrais reconnaître parmi mille autres silences et mille bruits qui
viendraient le recouvrir.
Jeudi 14
avril De nouveau, il pleut. Lecture
(Brodkey) Un peu malade
Tout est
toujours décevant. Rien n'est jamais vraiment à la hauteur de mon attente.
Pourquoi ça ? Ce qu'il y a c'est que,
petit à petit, je m'accommode de cette
déception. Elle m'est devenue
coutumière, familière, je l'attends même avec un certain amusement.
Les joies sont de plus en plus ridiculement minuscules et simples. Elles me
viennent par des chemins de traverse, détournés; et elles sont inattendues. Je ne connais plus le chagrin
des séparations, ni les joies des
retrouvailles. Je vis dans un mélange de tristesse et de
plaisir infimes. Retrouver ma maison, oui, cela me rend heureuse. Je suis mal
partout ailleurs. Je ne sais pourquoi. De ma maison peut tout partir (moi-même je pourrais en partir, si le cœur m'en dit), je ne m'y sens pas enfermée. Ce n'est pas une maison de confitures, de jardinage, de
bricolage; ce n'est plus une maison d'élevage d'enfants. Ce n'est pas
un lieu d'occupations. Cela peut très bien être un lieu vide, espace de silence et d'attente, je ne m'y
sens pas obligée d'y faire quelque chose. Ce
n'est pas comme ici, dans cette autre maison, que l'on appelle "de campagne".
J'aime les bois, mais pas la maison dans les bois. Chez moi, ce n'est pas une
maison, d'ailleurs, c'est un appartement sur deux étages, avec un coin jour et un coin nuit. Parfois, dans la
cuisine, j'y fais mon coin nuit, rêvassant, en regardant bouillir
de l'eau. Je m'évade, je somnole, accoudée au plan de travail. Je ne pense à rien, je regarde simplement les modifications sensibles de
l'eau en train de bouillir. Et j'en aime la chaleur de la vapeur, qui
m'enveloppe.
Vendredi
15 avril Écouté 3 messages de lui. Bonne pêche!
Lu Bielski
- Je suis
content des deux lettres que tu m'as écrites. Elles m'ont rendu très heureux. Pour ces deux lettres, je t'ai aimée comme tu pourrais difficilement souhaiter plus être aimée. J'étais allé les chercher à la poste restante, sans grand espoir que cela puisse
changer quoi que ce soit à mon abrutissement. À ma grande surprise, elles ont tout changé en moi, elles ont eu le génie
de m'émerveiller...
L'écoutant, dans ce premier message qu'il a enregistré, je pense : pourquoi n'écrit-il
pas, lui? C'est si simple d'écrire et cela peut apporter
tant de bonheur. C'est même le seul bonheur dont je
puisse constater les effets depuis quelque temps... Bonheur de l'écriture, bonheur de lecture.
Dans le
deuxième message, il m'annonce que
sa femme lui a coupé les cheveux, la veille de mon
retour, pour, dit-elle, lui "faire gagner cinq années de moins"...
Lundi 18
avril Appel le matin (retrouvailles parlées), petit jardin l'après-midi
(pas de voiture encore...)
Mardi 19
avril Auto en panne (re-). Nouveau RV, jamais expérimenté encore : Cours de Vincennes, Printemps-Nation (là où j'essaie d'oublier combien parfois il peut être nul)
C'est étonnant, vraiment, comme l'amour rend patient - pour ne pas
dire bête, à force de patience... Je l'ai encore attendu durant vingt
minutes sur un banc glacé, dans un square lugubre.
J'avais pris la précaution d'acheter le journal,
heureusement. Comme j'avais un quart d'heure d'avance (qu'il ne m'attende pas,
lui, surtout pas!, mais en fait ce n'est jamais arrivé, je n'ai jamais "réussi" à le faire attendre, même en y mettant du mien) qu'il ne m'attende pas donc, avec
sa grippe, le pauvre, qui n'en finit pas, et sa voiture en plus, pour la deuxième fois en panne...) et lui, une demi-heure de retard, j'ai
donc attendu effectivement trois quarts d'heure en tout... Quand on aime, on ne
compte pas. Si, moi je compte. Je ne fais que ça,
pour voir si je ne suis pas en train de me faire avoir sur les grandes
largeurs, si je ne suis pas devenue totalement idiote, inconsciente du mal que
peut nous faire l'autre, "en toute innocence"... Dans un premier temps, c'est d'ailleurs moi-même que j'accuse toujours. Ne
me suis-je pas trompée de square? Qu'a-t-il compris?
Me suis-je clairement exprimée? Le métro s'est-il arrêté sur sa ligne? A-t-il eu un malaise? Un problème? Puis, à bout de questionnements et
n'en pouvant plus d'attendre, alors que je me dirige vers la station de métro pour rentrer chez moi, je le vois avancer, au loin, sur
l'avenue, nez au vent, démarche tranquille... Échange de regards interrogateurs. Je parle la première. - Alors? Que s'est-il passé ? Ce n'était pas dans ce square-là ?... (non mais, que je suis innocente...)
- Si,
bien sûr... Je ne sais pas ce que
j'ai fabriqué... Après t'avoir appelée je suis allée voir les alarmes, pour ma nouvelle auto... Je n'ai pas vu
le temps passer...
- Non,
mais c'est pas vrai ! J'ai failli me faire embarquer, moi, par un mec qui
cherchait une fille... Tu m'as fait attendre tout ce temps, sur le cours de
Vincennes, haut lieu de la prostitution, pour une histoire d'alarme d'auto...
Tu te fiches de moi, quoi...
Je n'en
reviens pas. Je voudrais pouvoir hésiter au moins, entre le rire et la
colère, mais non, rien. Il est là, et je le sens bien, déjà à moitié pardonné. Je sens que je vais râler encore un peu,
mais juste pour la forme. C'est incroyable, tout de même... Je suis sidérée.
- Tu
devrais me quitter, là, tout de suite...
- Crétin! (quelques mots seulement m'échappent, presque des mots d'amour) Tu es vraiment un gros
nul! On ne peut décidément pas compter sur toi! Jamais... Et en plus, tu fais le
malin, tu te sens fort.
- Je ne
me sens pas fort.
Mercredi
20 avril Tél.
à midi (je vide mon sac, lui a
plutôt envie de parler de la
Bosnie-Herzégovine : Gorazde =
"Munich", il dit) Bois, l'après-midi, St. Mandé (il n'a que 5mn de retard...)
- Un
jour, j'en aurais marre et je partirai.
- Une
menace ?
- Tout
est comptabilisé, tu sais. L'amour s'use ainsi,
à coups de fesses glacées sur un banc...
-
"Danièle, m'a tuer "... Allez, viens. Approche. Embrasse-moi, là.
Il colle
sa joue sur ma bouche et je l'embrasse, surprise, en riant, ce qui fait que mes
dents entrent en contact avec sa peau.
C'est
tout. Après, il est là, et bien là. J'oublie vite. Nous faisons
des courses au Printemps, pour nous réchauffer.
Quelque
chose en moi, tout au fond de moi, n'est pas content. Ce quelque chose se bat
avec une autre qui au contraire, elle, est ravie. Je devrais peut-être faire la tête, je me dis. Mais je ne sais
pas. Je n'ai jamais su.

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