Entre nous (49)
Jeudi 21
avril 1994 Croix de Chavaux (je crache le morceau), ça
patine...
-
L'ennui, tu vois, c'est que cela dresse un tableau, une sorte de paysage de
notre relation qui parfois me semble manquer de couleur. On plutôt j'ai l'impression que moi seule m'active, m'acharne à lui en donner, des couleurs. J'y vais du pinceau, de la
plume, avec une énergie et une constance
telles...
- Moi
aussi, tu ne peux pas dire le contraire, je suis constant...
- Sans
doute... À ta façon. Mais moi j'y mets tant d'énergie que je me demande si, quand on aura tout enlevé, le lit, le cinéma, les expositions, les
magasins, de notre relation...
- Et la
voiture... Tu oublies la voiture...
- ... il
ne restera plus rien que cette constance, cette énergie
folle à aimer, et si alors je m'en
contenterai.
-
L'amour, n'est-ce pas ce qu'il reste quand on a tout enlevé ?...
Vendredi
22 avril À
9h, un message, avant le mien. Rue de l'Ind. ("allez, on passe
l'éponge") 3 ans, qu'on se
connaît (et bien plus encore)
- En fait
c'est simple, je dois tenir à t'aimer. Parce qu'il faut reconnaître que de ton côté, tu ne fais pas grand-chose pour nous.
- Au
contraire, j'en fais beaucoup. Mais tu ne le vois pas.
- Tu
parles... Quand je trouve trois messages de toi sur le mémophone pendant les vacances, je suis aux anges, comme s'il
s'agissait d'un véritable exploit de ta part.
- C'en était un, étant donné mon état d'alors... qui ne s'est guère amélioré d'ailleurs depuis.
- Quand
je t'attends presque une heure dans un square et que tu finis par arriver, je
remercie le Ciel que tu sois enfin devant moi, qu'il ne te soit rien arrivé, et que je ne sois pas partie avant... Tu es là, c'est un miracle. Je ne trouve plus aucune raison de te
faire des reproches.
- Tu es
heureuse de me voir, tout comme moi je le suis...
- Quand
ta voiture tombe en panne pour la troisième fois et que tu me plantes
sur le trottoir pour aller au garage, je te plains comme s'il t'arrivait
vraiment un sale truc, et qu'il fallait te soutenir, te sourire...
- Oui,
souris-moi...
- ... bref,
t'aimer plus encore... Et quand je pense à toi jour et nuit, tout en
sachant pertinemment que dans ta maison, tu t'empiffres, "essaies" de
ne pas fumer, te gaves de télé et t'inventes des maladies, je me demande si je ne suis
pas en train de m'autoséduire par l'amour démesuré que je te porte, et ses
manifestations...
- Oui,
moi aussi, je me le demande bien, pourquoi... Sincèrement.
- Je suis
alors comme soulevée par un sentiment qui me dépasse, contre lequel je ne peux rien, la difficulté demeurant toujours d'ajuster ce sentiment à sa réalité, son "objet", qui parfois compte moins que le
sentiment lui-même. Comme on dit, je suis
amoureuse de l'amour... C'est
horrible car je m'en rends très bien compte.
Dimanche
24 avril Règles-Repassage-Fatigue. À 17h, suite et fin du repassage (malgré tout, c'est un bon dimanche. J'ai tenu un obus de la
guerre 14 dans ma main)
Lundi 25
avril Il est tombé de vélo (sa main droite est enflée, et bleue). Ne manquait plus que ça. Auchan Bagnolet. Pas trouvé d'aquarium. Bois. Rue Jean Moulin. Parking donjon (on erre pas mal)
Il m'achète un livre : H. Thomas
"La défeuillée"
Son père s'appelait FÉLIX (Fiodr, Fievle...)
Mardi 26
avril Auchan Fontenay (coup de barre général, thé-café en terrasse). Il pleut.
Passage rue de l'Ind. Il me donne un livre (La
philosophie au jour le jour
)
- Tiens,
au fait, ma femme m'a préparé avant que je parte te rejoindre une "double"
invitation pour l'exposition des Impressionnistes. Elle a bien spécifié que c'était pour "deux personnes"...
- Madame
est trop bonne...
- Non,
mais elle sait que je n'irai qu'accompagné... Sous-entendu, par toi...
- Si je
veux aller voir de la peinture, je ferais la queue, comme tout le monde.
- Tu as
tort. Tu devrais en profiter.
- Je
n'aime pas ce mot de profiter. Avant, peut-être je n'aurais pas voulu rater une occasion d'être avec toi dans une situation nouvelle. Mais tu m'as déshabituée de cette tendance à vouloir ou ne pas vouloir quoi que ce soit... Tu as fait
tout pour.
- Et
aujourd'hui ?
-
Aujourd'hui ce ne sont plus les situations qui m'intéressent. Je tends vers une ligne d'action la plus basse qui
soit, proche du point zéro à vrai dire, pour voir exactement comment mon amour va se
comporter. Je n'ai que faire de la peinture, de la culture, de la vie
sociale...
- Tu es
devenue moi, on dirait...
- Oui.
Mais je ne veux pas non plus de la bénédiction de ta femme ni de ses bonnes intentions à notre égard, elle qui est passée de l'ignorance la plus totale à un semblant d'intérêt particulièrement habile dont je ne suis pas
dupe. Elle veut me faire passer pour une simple fantaisie passagère de son mari, qui a bien droit, à son âge..., sur laquelle elle
compte fermer les yeux, mieux encore, qu'elle favorisera du moment que
l'essentiel lui échoit à elle et à personne d'autre, et qu'à ce prix, tu te "cultives", mais sous son égide à elle...
- Non, tu
te trompes. Elle sait très bien que ce n'est pas passager...
- Ah bon,
tu crois ? Ce n'est pas l'impression qu'elle donne... En tout cas, quel
train-train abominable ! Et de quel silence pudique tout cela se paye ! Les
choses durent et durent, chacun réagit en fonction de ce qu'il
est et sera jusqu'au bout...
- Comment
voudrais-tu que ça se passe autrement...
- Eh bien
moi je suis maintenant je crois suffisamment forte pour accepter l'idée (l'idée seulement, mais c'est déjà un pas) de tout perdre.
- Tu as
bien de la chance.
- Je veux
dire, je refuse de lutter. Le pouvoir est trop mince, et la suprématie, dérisoire.
Mercredi
27 avril Tél. : il a rêvé que je sortais, le soir, dans
le 16ème, voir un homme... La
jalousie l'a réveillé à 8h !
- Moi, j'ai eu peur le matin de retrouver la tristesse poisseuse qui m'avait envahie
la veille et dont heureusement au réveil je ne retrouvais plus guère la trace... Sinon, il m'aurait fallu la court-circuiter
avant qu'elle ne reprenne sa place, et que je me traîne ainsi toute la journée.
-
Qu'est-ce qu'il y avait eu la veille déjà ? Redis-moi...
- Nous
nous étions disputés.
- Ah oui,
c'est vrai... D'où mon rêve, alors...
- Enfin
disputés... pas vraiment. J'avais
parlé plutôt. Moi. Et tu n'avais rien dit. J'avais vu la peur sur ton
visage et tu m'avais dit que je t'avais démoli.
- Ah oui,
ça!...
- Sur
l'instant je n'avais pas souffert de t'avoir ainsi secoué, tout absorbée que j'étais à faire bouger les choses... Ce
que je croyais du moins.
- Ah oui,
tu ne supportais plus mon manque d'entrain depuis ton retour, mes retards, mon
aliénation et ma fatigue.
- Je me
disais que je ne t'aimais pas assez pour que tu sois ainsi... Quand je ne
t'aime pas, tu te laisses aller. Je te regarde couler. Mais je n'ai pas
toujours la force de t'aimer à crédit... Ni d'essayer de déclencher
en toi un réveil, qui se fait de plus en
plus rare.
- Tu m'as
dit des choses très dures. Je m'en rappelle maintenant...
- Et quand
je te dis des choses dures, quelques heures après,
c'est moi que je maudis. Je suis très malheureuse car j'ai appris
de toi qu'il n'y a qu'aimer qui rende heureux. Quand je t'aime, même si tu ne fais rien pour cela, même si tu ne le "mérites" pas vraiment, même si l'amour est une pauvre illusion et que je le sais, je
suis épanouie, en harmonie avec tout
et tous.

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