Entre nous (50)



Jeudi 28 avril 1994   Café bord du lac. Il fait très beau

Vendredi 29 avril  Café bord du lac (bis) puis rue de l'Ind. Soir, lu Heidegger et poursuivi l'écriture de "Est-ce elle?" (titre provisoire, SL étant ses initiales à lui...)

Samedi 30 avril  Rien : maison et Parc floral

Après l'amour, dialogue :
- Quelle heure il est ?
- Sept.
- Je vais me lever mais je ne prendrai pas mon petit-déjeuner ici.
- Ah dommage, je t'avais acheté une part de quatre-quart. Tu n'as qu'à l'emporter ?
- Non, c'est pas la peine... Allez, sept heures vingt, j'y vais. Quand j'étais plus jeune j'avais une période réfractaire qui durait à peine sept minutes. Parce que tu sais - non, tu ne le sais pas -  nous, les hommes, après l'amour nous avons une "période réfractaire" pendant laquelle nous ne pouvons rien faire...
- Ni penser.
- ... Maintenant, pour moi, elle dure au moins trente minutes. Et je ne peux pas me lever pendant la période réfractaire...
- Ah vous, les "hommes", vous êtes bien compliqués. Vous vous écoutez tout le temps... Nous, on a rien de tout ça. On se lève quand il le faut, et crois-moi, il nous faut nous relever souvent, surtout quand on a des enfants. On n'a pas le temps de se demander en quelle période on est... Hop! Debout ! Même juste après l'amour. Et pour le faire ou ne pas le faire, l'amour, on a envie ou pas envie... C'est tout.
- Je sais bien... Je suis bien placé pour savoir...
- Et pour ton histoire de période réfractaire il me semble c'est un mot fourni par un homme savant pour excuser tous les hommes de cet abandon flagrant de leur partenaire, après le rapport... Endormissement, ronflement, refus de parler, absence complète...
- Non du tout, c'est une réalité physiologique. Qu'elle te plaise ou non.
- Tu t'es demandé pourquoi il faudrait désirer absolument, "bander" pour pouvoir se lever et aller travailler ? Car je suppose, là, un samedi à 7h, tu vas travailler...
- Parce que bander c'est pouvoir, et pouvoir c'est la condition nécessaire au travail.
- Ah bon. Prends le gâteau... au moins !
- Non merci.
- Ah oui, je suis bête. Si en fait là où tu vas, t'arrachant du lit à 7h un samedi, c'est prendre le petit-déjeuner avec ta maîtresse, elle n'apprécierait guère que tu te pointes avec une part de quatre-quart...
- C'est pas ça. C'est surtout la période réfractaire qui m'ennuie...
- Oui, je comprends. La part de gâteau plus la période réfractaire, ça ferait beaucoup, en effet...
- Oh, tu sais, les femmes sont si bizarres : si elle ne veut pas me faire à déjeuner, ni baiser, elle sera bien contente que tout soit fait déjà...

Dimanche 1er mai  Pas sortie. Trop de monde. La nuit, insomnie terrible de 11h à 4h.

Il est des livres - rares - qu'on ne peut lire sans un sentiment de plaisir si aigu qu'on éprouve une sorte de quasi malaise à en poursuivre la lecture. À chaque page on se dit qu'il va falloir s'arrêter, que c'est trop. Qu'il va falloir se ménager une pause. Tant de bonheur. Trop d'émotions mêlées. Et puis on se dit : allez encore une; et une autre suit. Il ne faut pas tout brûler d'un coup.
Et puis soudain on a envie de vivre. Vivre, tout simplement. Une très forte, très grosse envie de vivre. On ne sait pas par où il faudra commencer. Mais tout recommence, ça on le sait. Tout peut recommencer. Juste à cause de ces quelques pages dans lesquelles on a pu lire ce qu'on savait déjà. Ce plaisir-là n'est rien d'autre qu'un avenir. Ce livre est un cadeau, un miracle. On en aime l'auteur. On voudrait pouvoir le serrer dans ses bras et l'embrasser sur ses deux joues rondes. Mais il n'est plus : Henri Thomas dont je viens de lire La défeuillée.

Lundi 2 mai  Matin, j'essaie de dormir, mais rien à faire. Midi, tel M. Groult pour dactylographie. Nous deux : Carrefour, Auchan-Fontenay (recherche aquarium, encore). À 17h, après que nous nous soyons quittés à peine, tél intéressant
Message ensuite : "Je t'aime quand même"

"Un écrivain vit comme une putain : il a des contacts brefs et plus ou moins fructueux avec ses semblables; mais en fait de liens sentimentaux, il a surtout des rêves, pas des devoirs; ce qui est l'argent pour la putain, pour lui est la page écrite.
Écrire, qui fut un plaisir inquiet, devient une passion, quelque chose de douloureux, aléatoire, peut-être coupable. Une route où je suis seul, où je ne puis retourner, où je me sentirais condamné si je m'arrêtais - et je ne sais pas vers quoi je me dirige. Je ne m'arrête pas parce que je ne désespère pas.
Je n'écrirais pas si je n'avais pas une magnifique idée de la vie. Mais écrire n'est pas vivre - pas plus que jouir n'est être heureux."

Mardi 3 mai   Photocopies du carnet (pour donner à dactylographier). Avec la vieille tante-sœur, Sainte-Chapelle puis Église Notre-Dame. L'après-midi, café près du Lac. Bords de Marne (il est fatigué et morne). Mais miracle, tandis que je vais rechercher la Sœur aux vêpres, je le vois, lui, le vieux juif non croyant, sortir de l'église, à 19h30... J'ai envie de lui sauter au cou mais je m'abstiens, ce n'est pas le "lieu"...

"Certes, lorsque j'écris, ce n'est pas pour tel être que j'aime - mais c'est pour quelqu'un qui est tous et chacun. Je veux que le lecteur y trouve non pas mes souvenirs ni les siens, mais son avenir.
L'œuvre d'un romancier se construit comme une jetée dans la mer : beaucoup de blocs entassés sous l'eau, avant qu'on voit émerger ceux qui constituent la promenade du soir.
Je ne fais pas ce que je veux, et en même temps je ne supporte pas que l'on m'oblige à faire autre chose; je veux supporter exactement ma part.
Quelqu'un rêve que je suis vivant. Quand il cessera de veiller - quand il s'éveillera, je mourrai."

Henri Thomas (1912-1993)





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