Entre nous (51)
Mercredi
4 mai 1994 RV avec Martine Groult (textes) Auchan Fontenay
C'est une
sorte de retombée difficile à vivre. Philosophiquement parlant je n'ai plus rien à faire avec les philosophes. Quand je les lis, même les plus proches, qui ne sont d'ailleurs plus ceux qui
m'étaient proches par le passé, cela me donne seulement l'envie de vivre plus, de vivre
mieux. Et de lire moins. Il y a de moins en moins de mots pour m'accompagner
dans cette vie. Je ne veux plus en passer uniquement par eux. Et pourtant, sans
eux, il y a comme un manque qui, en profondeur, m'atteint. Je dois
"descendre" dans la vie pour me sentir de plain pied avec elle et je
n'y parviens que pour des choses rares qui me paraissent essentielles. Marcher
sous le soleil du matin, notre vieille tante de quatre vingts ans, accrochée à mon bras. Régler mon pas sur le sien,
avancer tout doucement à pas menus, l'écouter parler d'Amour (chez les catholiques, il s'entend avec un grand A), d'humanité... Dormir à côté de l'oiseau, craindre délicieusement qu'il ne me chatouille dans mon sommeil, en
courant sur mon flanc. Mais il ne pèse rien (10g) et finit par
s'endormir lui-même au creux de mon cou, sous
les cheveux qu'il prend pour des feuilles d'arbre. Boire un thé à la terrasse d'un café en plein vent sur l'esplanade d'un centre commercial avec
SL. Attendre qu'il m'oblige à trouver les mots, à chercher en moi en les extirpant les sentiments, les
secrets, les facilités et les petites lâchetés que j'ai bien enfouies en
moi les unes après les autres, durant les
heures qui viennent de s'écouler. Ne trouver que la
fatigue...
Jeudi 5
mai Rue de l'Ind. + parler.
Pour lui
: ce qu'il a connu de plus étrange. Pour moi : une sorte
de vide absolu, les rouages de mon fonctionnement, qui m'apparaissent
clairement.
Vendredi
6 mai Bercy Conforama (les "désaccords entre nous", qu'il invente). Dans la galerie
commerciale, une jeune mère en marchant ne soutient pas
la tête de son nouveau-né : il se lève de sa chaise au café et va le lui dire... (je l'engueule à son retour - ça ne te regarde pas, enfin... - Tout me regarde, surtout quand il s'agit d'un enfant...)
Lu
Heidegger chez Robert Maggiori (dur)
... et
sous la fatigue, derrière elle, renaître à la pensée, à l'amour, se refaire une beauté, un désir. C'est là qu'il m'attend. C'est ici. Et sans lui, sans son attente,
sans cet appel qu'il porte en lui vers moi, je vivrais mais je vivrais moins.
Je me serais sans doute endormie.
Pourtant, comme je rechigne le plus souvent à venir jusqu'à lui ! Comme je voudrais
parfois qu'il me laisse, qu'il me laisse tranquille, qu'il m'oublie ! Qu'on me
laisse ! Qu'on m'oublie ! Mais rendue seule à moi-même j'oublierais je crois de vivre. Il n'y a que l'autre,
l'autre que j'aime, pour me sauver du vide absolu au bord duquel depuis des années je marche. J'ai la chance d'avoir trouvé un autre, ce qui me donne la force d'être l'autre de tous les autres.
Samedi 7
mai Tél. "son regard à lui, que je fuis" (paraît-il)
Le soir, on se rencontre devant la librairie
Qui dira
la mère, qui dira l'enfant, et
l'oiseau ? Qui dira l'ami ? si moi-même je ne le fais pas... Je n'ai plus de moi. Ce n'est
pas un choix. J'ai fondu. Et je vis tellement mieux ainsi !
Dimanche
8 mai Lecture (Jankélevitch, Lévinas, Ricoeur...) puis
repassage. Tel. : il se dit
"triste".
Lundi 9
mai Café-terrasse
Lac. Arboretum, lilas en (presque) fleurs ("ne pas se payer de mots")
Mardi 10
mai Café
du Lac. Parc du Tremblay (il n'est pas "brillant", non pas silencieux, cette fois, mais
renfrogné)
- Je me
sens comme une éponge. L'éponge absorbe tout. Presque tout. Mais tout de même, faut pas pousser... Qu'est-ce que tu as ?
- Tu dois bien avoir une petite idée...
- Oui,
bien sûr, c'est à cause de la séparation pour 5 jours, due au
pont de l'Ascension... Mais tu es tout de même
particulièrement désenchanté. Fatigué, comme d'habitude mais sombrant plus profond dans le
mutisme... Je dois ramer pour maintenir un semblant de vie et de gaieté. Mais je me sens seule à le faire. Et le temps s'écoule vite... Alors, tu es fatigué, c'est ça ? Réponds car il ne nous reste plus que cinq minutes, là...
- Oui, très. Et pas content. Tu sais pourquoi je ne suis pas
content ? (il crie, presque)
- Parce
qu'on ne va pas se voir pendant un moment... (je murmure, quasiment)
(éclat de rire)
- Ah tu crois ça
? Non, tu te trompes. Enfin cela a un peu à voir avec toi, mais pas de
cette manière.
J'ai très mal dormi. Pourtant hier, j'ai eu comme une nausée à l'idée de manger. C'est un bon signe chez moi. C'était la première fois que je ne ressentais
pas l'envie-besoin de manger. Tu te rends compte!... J'ai mangé plus tard dans la nuit, beaucoup plus tard, mais c'était juste par habitude. Des sucreries. Et j'ai discuté avec mon fils jusqu'à 2 heures. Après, je ne me suis pas endormi tout de suite. Du coup, ce
matin, j'étais crevé, de mauvaise humeur, épuisé pour te rencontrer. Et comme toi tu n'étais pas particulièrement amoureuse,
"nous" avons gâché notre dernier après-midi. Et je ne suis pas
content !
- Ah, en
fait tu es complètement tyrannique... J'aurai mis du temps à m'en rendre compte... Parce
qu'il faudrait que je sois "très amoureuse" de cet
homme-là, que tu me décris ?...
Je l'ai
planté là. Pour cinq jours. En marchant dans la rue je me suis
sentie soudain délivrée. Délivrée de l'amour. Ce n'est pas lui que j'aime, pas cet homme-là, ou pas toujours. J'étais contente d'être en vacances. En vacances de lui. Je ne peux pas tout
porter. Je ne peux pas.
Mercredi
11 mai Lu Baudrillard. 11h, Il n'appelle
pas (tant mieux!) 18h, Il appelle. Je ne suis pas là (tant pis!)
Jeudi 12
mai Lu Deleuze. Je lui laisse un message, tardif, sur mémophone
Vendredi
13 mai Lu Foucault le matin. Long tél. le soir avec lui
- Les
femmes d'aujourd'hui conduisent. Pourquoi tu ne conduis pas ?
- Je suis
une femme d'hier, sans doute...
- Non, tu
penses trop pour être une femme d'hier.
- Je
crois au contraire que les femmes qui conduisent, celles que tu appelles les
femmes d'aujourd'hui, n'ont peut-être plus le temps ou le goût de penser. Je ne vis pas comme ça, c'est tout. Quand on conduit, on veut aller quelque
part...
- Ma
femme est revenue de voyage. Dès son retour, elle m'a fait
des remarques... Sur ma vie, mon mode de vie. Elle est d'une activité extraordinaire. J'en suis admiratif...
- Je ne
tiens pas à savoir la teneur des
"remarques", ni discuter ton admiration pour cette "activité" débordante qui est la sienne...
Je ne veux rien savoir, rien chercher à comprendre. Je prends note
simplement. Je note le complexe que tu développes au sujet de la vie, qui te passe sous le nez. Que veux-tu qu'on y fasse...
-
"On", tu veux dire toi et ma femme ?
- Oui...
Ta femme, ça doit lui faire drôle de te voir ainsi...
- Elle a
l'habitude.
- Mais
elle ne désespère pas, puisqu'elle continue avec les remarques... Moi, je n'ai
pas l'habitude. Je n'ai l'habitude de rien. Je fuis l'habitude comme on fuit le
plus grand danger de la vie. Mon mari m'a dit l'autre jour : Tu en as marre de
la vie conjugale. Dis-le.
- Tu l'as
dit ?
- Oui.
-
Chapeau!
- Tu
devrais en faire autant. Dire les choses. Telles qu'elles sont. Tu verras, ça fait un bien fou.
- T'es
folle !... Jamais !
- Au
moins avec moi, être sincère jusqu'au bout... C'est souvent que je te surprends en
flagrant délit de mollesse. Là, l'autre jour, la dernière
fois qu'on s'est vus... Et moi, "femme d'hier", qui devrais selon toi
avoir pour seule activité d'être une femme amoureuse, je t'ai détesté. L'amour ne vient pas quand
on l'attend. Tu ne sais pas ça encore ?
-
Pourquoi tu m'as détesté ? Précise. Ça m'intéresse.
- Je t'ai
détesté pour m'avoir trompée sur ton état pendant ce dernier après-midi.
Tu m'as laissée me débattre seule, parlant, t'embrassant, me taisant (je me
sentais bien à tes côtés, je te croyais silencieux
pour mieux goûter ces instants privilégiés... tu parles!) Pendant ce
temps, j'ignorais que tu rongeais ton frein de ne pas avoir ta "ration
d'amour", d'avoir trop veillé et trop bouffé la veille... Pouah!
Ce n'est pas de ma faute si tu t'enlises dans tes soirées chez toi. Si elles sont si mal agencées...
- C'est
un euphémisme, je suppose... Ma vie
tout court est mal agencée.
- ... les
miennes de soirées, le sont. Si elles le sont c'est que je m'active pour qu'elles le
soient. Et crois-moi, ça ne tombe pas du ciel. J'aime
la vie, toi non. Je suis prête à aimer, toi non. Alors bye! Bonjour chez toi.
- C'est ça. Va-t-en ! Je te hais !
Lundi 16
mai Matin, dormi. Aprem, il va avoir bientôt son auto neuve. Auchan Fontenay (pour acheter du terreau...) Café du Lac en suite de quoi
Exclure
tout projet, toute action délibérée
"
Les surprises de la pensée sont comme celles de l'amour
: elles s'usent. Mais on peut continuer longtemps, dans ce domaine aussi, à accomplir son devoir conjugal.
Les gens
sont de plus en plus actifs, mais c'est une effusion dans l'action, une
dispersion dans l'hyper-action, laquelle n'est plus de l'ordre du projet, de l'utopie,
de la volonté. C'est une action sans
destination, une "performance", fondée
sur l'indifférence et sur la conjuration de
l'indifférence. Il y a toujours, bien sûr, des plaisirs, des désirs, des fantasmes. Mais il
n'y a plus cette sorte de "transcendance" : le plaisir du plaisir, le
désir du désir, qui fait qu'on le négocie,
qu'on le met en scène, qu'on le joue. On n'a plus
le ressort de mettre en jeu les choses et de s'en tenir responsable. C'est ça l'ennui."
Baudrillard

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