Entre nous (52)
Jeudi 19
mai 1994 Bercy (av. son fils pour achat
portable) puis on dépose le fils, et bois; en
suite de quoi av. du Petit Parc, dans l'auto (parler-dire : il n'y a rien avant, en nous)
- J'ai réfléchi.
- Oh la,
je n'aime pas quand tu réfléchis. Je crains le pire.
- Je suis
encore "fleur bleue", toi non. C'est ça
qui nous sépare. Quand tu ne dois pas me voir pendant une période plus ou moins longue, peu importe la durée, d'entrée de jeu tu massacres ce qui
nous unit, sans doute pour ne pas avoir à souffrir, après. Moi, je ressens les choses
autrement : tu es là, je ne pense pas à demain; tu es là, même si tu te comportes de manière
non-libre, même à l'avance aliéné dans ta souffrance de l'heure
qui va suivre ou du lendemain, tu es là, pour moi, c'est toujours ça de pris. Toi, tu voudrais rentabiliser à tout prix notre rencontre, en tirer largement profit, parce
que c'est la dernière, alors qu'il faudrait la
laisser se perdre doucement dans un rayon de soleil et l'innocence du
lendemain...
- Ça n'a pas été le cas, là. Je te rappelle qu'on était dans un magasin de portables avec mon fils pour lui en
acheter un...
- Oui, et
alors ? C'était plutôt sympa. Naturel...
- Pas si ça mord sur notre temps imparti.
- Ah voilà. Soudain tu gâches tout. De moi tu veux
quelque chose. Et je ne sais même pas quoi exactement. Tu en
es encore là. Moi, plus du tout.
- Il
m'aurait fallu des provisions d'amour, des gestes, des démonstrations pour tenir quelques jours sans toi. Tu peux
comprendre, ça ? C'est ma manière à moi d'être fleur bleue, que veux-tu...
- Ah oui,
tu es peut-être fleur bleue à ta façon mais j'oubliais que tu es
aussi boulimique... Ça y est, c'est parti, on fait les comptes.
Les hommes ne font que ça : compter. Ce que tu m'as
donné, ce que je t'ai rendu, ce que
tu m'as promis, ce que j'ai "eu", ce que tu m'as volé, prêté... N'y a-t-il rien d'autre dans l'amour que ce triste
inventaire ?
Vendredi
20 mai On a volé 200F à maman (elle me dit, au tel le
matin). Rue de l'Ind. en fin d'aprem
"Accoutumez-vous
à penser que vos soupirs ne
m'obligent pas à les accompagner des
miens" Marivaux
- Ce que
tu n'aimes pas, c'est mon émotivité...
- Non,
c'est pas ça. Rien à voir. Au contraire, même... Je peux très bien penser par exemple "je n'ai rien à faire avec cet homme-là", et dans mon cœur cela résonne dans un autre sens que celui habituel. Cela suffit à porter, comme dans la main de l'ange, tout notre après-midi. En tout cas je te crois ainsi, tout comme moi, avec
moi, m'accompagnant du même pas léger, chassant de la main les nuages sombres de la séparation. Et brutalement, je retombe sur mes pieds. Lourdement. À l'annonce de ton mécontentement inexplicable.
C'est cela qui ne va pas.
Samedi 21
mai Tél.
le matin (pas du tout sur la même longueur d'ondes)
Ensuite :
rideau. La séparation, tant redoutée par lui et par moi finalement attendue (ai-je quoi que ce
soit à faire avec un homme pareil ?), je retire mon épingle du jeu. Il plonge avec
avidité dans sa "vie-à-lui" = pesanteur, calculs, sommeil en fuite perpétuellement recherché, télé, télé, paresse, coupage de cheveux
en quatre, auto-examen, égocentrisme... Je connais tout
par cœur. Je n'ai plus besoin
d'imaginer. Le temps a fait son œuvre.
Ce qui
suit, c'est le silence. Un immense silence. Silence du cœur. Repos. Je me vide, mentalement, de mes derniers
ressentiments à son sujet. Puis je vis. Dans
cette vie, il y a place pour lui, pour le souvenir de lui, un souvenir tout
chaud encore que je tourne et retourne dans mon esprit, que je caresse d'une
main tendre. Là seulement, je puis
l'attendre. Attendre un signe de lui, un appel. Mais rien. Rien ne vient. Il
apparaît que puisqu'on ne peut pas se
voir, rien d'autre pour lui, entre nous, n'a d'intérêt. Ni la pensée vers l'autre, ni l'échange, le contact par la
voix, si bref soit-il, ne présentent suffisamment d'attrait
pour qu'il se donne la peine de s'extraire de sa vie, redevenue courante. Il ne
me recherche plus, sans doute même ne pense-t-il plus à nous, encore moins à moi. Bon. C'est ainsi. Je n'y peux rien faire. Pourquoi ne
sommes-nous pas fabriqués du tout pareil ? Ça reste une question. Quelque chose d'inexplicable, pour
moi. Et ce qui est inexpliqué aussi, c'est le fait que
lorsque nous sommes ensemble, à l'idée seulement d'une séparation, il soit dans un tel état, que je devrais pouvoir lui promettre de me libérer à un moment ou un autre,
histoire d'adoucir un peu, par cet espoir, les jours à venir (question de vie ou de mort, en quelque sorte...) et
que, dès que la séparation a effectivement eu lieu, il ne songe même plus à m'appeler...
Dimanche
22 mai J'appelle le matin, tard
- Un
simple appel. Je frémis à l'idée que si j'avais cédé à la pression, et tout fait pour dégager une heure dans la journée
au prix d'une gymnastique compliquée, je serais là, vissée en vain au téléphone, désespérément muet, probablement dans une rage folle contre
toi...
- Oh
doucement, là. Va pas trop vite. Je me réveille...
- Il est
11h...
- J'ai
mal dormi cette nuit.
- Désormais je ne cherche plus trop à m'organiser pour te voir, durant les séparations programmées...
- Je
sais.
- C'est
que je les connais tes crises de désespoir "pré-séparation", qui ne durent
pas plus longtemps que ne dure le trajet qui va de l'endroit où tu m'as laissée, jusqu'au garage où tu devais, vendredi, aller chercher ta nouvelle voiture...
- Bon. On
va prendre les choses une à une, hein... Il y a eu méprise, malentendu, terrible méprise,
grossier malentendu... Je n'ai jamais réclamé plus d'amour, jamais rien
exigé.
- Ah bon.
Je croyais.
- C'est
de ta faute aussi. Tu es toujours sur la défensive, méfiante, tu as tellement peur de t'engager... À cause de cette peur, quand moi je suis en plein rêve, en pleine illusion à
tant te regarder dans les yeux, tu te crois obligée
de casser brutalement mon rêve en me signifiant bien que
tu n'y es pas. Que tu ne me suis pas là-dedans. Mais alors pas du
tout... Alors, après...
- C'est
pour une question d'élégance. D'élégance et d'indépendance... L'élégance, pour ne pas être énamourée... Un seul suffit.
- Ah ah. Oui, comme tu dis... Un seul suffit bien...
- ... et d'indépendance,
pour garder liberté, ne pas sombrer dans
l'emprise, ni dans le pathos. Enfin, tu sais ce que c'est, toi, non, la liberté ?
- Je ne
vois là de ta part que de l'indépendance. Et même une furieuse autonomie. Que
tu t'entêtes à dresser contre moi. Comme si c'était nécessaire... Vital, pour toi.
- L'élégance pourtant est une sorte
de politesse : le contraire de la réciprocité attendue, dans laquelle toi et moi nous étoufferions...
- Trop
compliqué pour moi, si tôt le matin... et avant d'avoir bu mon thé... On se rappellera.
Mardi 24
mai Auchan Fontenay, Bords de Marne (on laisse toutes affaires en
cours, quelque chose de grave est arrivé dans ma famille)
Mercredi
25 mai Saint-Mandé-voiture (acheté Martin cet été, de Bernard Chambaz)
Jeudi 26
mai Auchan-Fontenay, rue de l'Ind.
(parler, parler, discuter, s'entraider)
Mercredi
27 mai Bercy, café La Cour romaine , où le patron semble toujours content de nous voir + cartes pour mon fils (avant
classe verte)
"Si
la vie n'est pas juste, au moins que les mots le soient" B. Chambaz
Samedi 28
mai
Je me
suis procuré un nouveau carnet. Pour l'an
prochain, 94-95. C'est prématuré, mais l'envie de changer d'année m'a prise. Passer à autre chose. Il est identique
à celui-ci (du changement, n'est-ce-pas, mais
pas trop...), la couleur de la couverture exceptée.
Cela me fait drôle et me rassure aussi que les
choses continuent ainsi, année après année. J'aime la régularité, j'en ai besoin, au risque de
la monotonie. Je vais partir bientôt pour les longs congés d'été. Pour la quatrième année je vais recommencer deux mois de correspondance à sens unique avec lui. Sa femme lui a fait remarquer que
ses vacances à lui dépendent de "quelqu'un d'autre", et qu'elle
devait, elle, une fois de plus, partir seule... Il a trouvé cette remarque "méchante".
Moi, non. Terriblement lucide, c'est tout. Je ressens une certaine sympathie
pour elle, quand elle ose lever un pan du voile opaque qui recouvre leur vie
menteuse.
Lundi 30
mai Les Halles, Le Moulin brûlé à Maisons Alfort (bons mots, sur plan incliné)

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