Entre nous (53)



Mardi 31 mai 1994   Café du Lac (mon point de vue, "restreint", d'après lui). Neuilly sur Marne

- Du silence. Du silence, par moment pesant. Du silence discret. Du silence indifférent. Ma vie n'est faite que de ça.
- Tu exagères un peu. Quelques échanges avec ta femme, un peu plus avec ton fils et la copine de ton fils viennent de temps en temps trouer ce silence...
- Oui. Ce ne sont pas de vrais mots, pour autant.
- Je ne sais pas. Rien ne me permet de juger. Mais il arrive que de ces non-mots j'en reconnaisse certains qui arrivent jusqu'à notre relation, et dont je voudrais la protéger. Tu prends le pli, à force, de cette absence de communication, et avec l'âge tu t'y conformes entièrement. Plus un centimètre de peau chez toi n'est à l'abri de cette misère de parole, de ce tarissement de la source des mots. Seuls les clichés demeurent.
- Je pourrais résumer les choses en cinq minutes, si je le voulais, mais à quoi bon ? Je t'aime et je ne comprends pas. Entre nous il y a la prose, qui t'est si chère, et la poésie, que je choisis pour ma part. Si je n'ai pas accès à la poésie, la prose m'ennuie. Ta prose m'ennuie, ton souci de comprendre, d'analyser...
- La prose, d'une certaine façon, c'est du roman, et le roman fournit avant tout à celui qui l'invente un mensonge avec lequel il exprime ce qu'il n'arrive pas à dire autrement. La seule position correcte, c'est de dire les choses. Écrire la vérité. Décrire ce que l'on ressent  sans se préoccuper de considérations personnelles, publiques ou morales. Ni d'aucune pression ou interdit.
- La vérité... encore faudrait-il la connaître...
- Elle niche dans bien des recoins qu'on a l'habitude de sous-estimer. Par exemple, avec toi, je sais depuis le début, mais devant moi tu n'as jamais voulu l'admettre (tu as même lutté pour écarter de moi cette certitude - de "moi", ou de nous, peut-être) que ta relation avec ta femme, que ton sentiment pour ta femme est plus important, compte plus que celui que tu as pour moi. Je n'ai jamais compris pourquoi tu ne veux pas l'admettre alors que ça saute aux yeux, toute ton attitude le prouve... Je n'ai pas inventé cette idée, elle ne m'est pas venue toute seule.
- Où tu vas, là ?... Tu ne sais rien...
- Non, mais je ressens. C'est peut-être ma santé mentale retrouvée qui reprend les commandes... le détachement calculé, une sorte de neutralité attentive...
- Tu veux dire,  en gros, que tu n'aimes plus... Plus comme avant en tout cas.
- Pas seulement. Je veux dire que déjà tu pourrais au moins l'appeler par son nom. Arrêter de dire "ma femme". À la longue, ça paraît une formule. Ou une ombre, tapie dans un coin. Ce qu'elle n'est pas. Ce qu'elle est loin d'être.
- Tu n'as pas pensé que c'est pour te protéger ? T'en protéger...
- Pourquoi ? Elle est si dangereuse que ça ?
- Je voulais dire pour protéger notre relation...
- Ah. Je pense que tu supposes que je peux encore être jalouse... vouloir m'imposer comme étant "la plus importante". Tu te trompes car justement, je ne veux pas être la plus importante, dans la vie de personne... J'ai mis longtemps à comprendre que c'était là la place la plus inconfortable, la plus dangereuse, dans toute relation. On fait toujours payer à celui ou celle qui détient cette place le prix le plus fort... Non, ce que je veux dire et te faire entendre en te disant d'appeler ta femme par son prénom c'est que de la nommer devant moi quand tu en parles, au lieu de dire "ma femme", ça t'aidera à comprendre ce qu'elle est - et ce qu'elle n'est pas -, je veux dire pour toi, et donc pour nous. Ne pas la prendre comme un tout, un bloc qui t'écrase, mais une personne à part entière qui joue un rôle principal dans ta vie. Arrête de fuir. La nommer, c'est à la fois la comprendre et l'excuser. Elle est comme nous, comme nous tous. Elle cherche et elle se débat. Et la nommer permettrait aussi d'une certaine manière de la contrôler mieux et de maîtriser sur toi son impact... C'est cette sorte d'anonymat qui me gêne. C'est l'absence de nom et rien d'autre qui transforme un rien en mystère - pesant ou inquiétant.
- Si ce n'est que ça, si c'est si important pour toi, je dirais "Agnès", à présent. Mais tu verras,  ça changera rien.  

Jeudi 2 juin  Auchan Fontenay. Rue de l'Ind. (explication, encore). Le soir, appel (me reproche d'être devenue "a-politique"... ce qui cacherait une "désaffection" à son endroit). Nuit : cystite

- Souvent il m'arrive de penser que tu tiens la réalité de ta vie conjugale à distance pour mieux supporter la culpabilité que tu trimbales à cet égard. Tu ne veux ni ne peux rien dire au sujet de ce lien...
- ... ces nœuds...
- ... que tu as mis sous le boisseau depuis si longtemps. Tu n'arrives pas à en parler parce que tu ne parviens pas à en dire des choses simples, comme tout un chacun pourrait le faire. La question du couple. Même si personne, sur le sujet, n'est vraiment très clair. Après tout, on n'est jamais très sûr de ces choses-là... Toi, c'est le black-out complet. Comme beaucoup d'hommes, remarque...
- Merci de me comparer à "beaucoup d'hommes"... V'là autre chose, maintenant... Je fais partie pour toi d'un lot. Ce que je peux dire c'est que ma femme... euh, pardon, Agnès m'a pas mal déglingué. Même si je suis loin de la tenir pour responsable de tout. Elle m'aime. Et ça a toujours bien marché au lit avec elle. Enfin ça marchait...
- Pourtant, vous avez toujours fait chambre à part, d'après ce que tu m'as dit...
- Oui mais ça, c'est autre chose. Elle considère que la nuit, c'est fait pour dormir. Et a besoin de son espace personnel. Elle ne me supporterait pas. Et moi non plus d'ailleurs.
- Bien joué. Je l'envie... Avoir une chambre à soi... C'est ce qu'il me faudrait aussi. Et par ailleurs tu te vantes souvent d'avoir eu "des maîtresses", beaucoup de maîtresses... Enfin, surtout - surtout! - entre nous tu te plains continuellement de souffrir de "disette sexuelle"... Alors pardon, mais je ne vois pas très bien ce que ça veut dire, ce que ça représente et implique lorsque tu dis "ça marche" ou "ça marchait", elle et moi...
(geste vague de la main, et petit ricanement ironique qui m'en dit assez long sur son refus d'entrer dans les détails) - Ça marchait, c'est tout. Que veux-tu que je te dise de plus ? Disons en tout cas que ce n'était pas ça le problème... Je ne vais pas entrer dans les détails. On n'a pas le temps, de toute façon...
- Moi, les détails, ça m'intéresse. Le reste, les généralités, les belles paroles, les censures et l'autosatisfaction ou au contraire l'autodénigrement systématique ne sont plus de nature à me convaincre, même des choses dont j'aimerais pouvoir être convaincue. Qui m'arrangeraient, disons... Par exemple, je n'aimerais pas que me soit confirmé (en être tout à fait sûre), pouvoir le vérifier, que tu as peur de ta femme. C'est parfois l'impression que j'ai. Mais je préférerais tout de même savoir. Que cette peur est la seule chose qui te retienne auprès d'elle. La peur, mais aussi le confort, la prise en charge totale, mais aussi la paresse, et la sécurité...
- Tout ça existe, c'est certain, mais pas seulement.
- J'en ai bien l'impression... Pour contourner cette idée qui ne me convient pas, celle que tu aies peur d'elle, je m'imagine qu'en ne regardant pas toi-même les choses de trop près, en n'entrant pas "dans les détails" et ne parlant de rien avec elle, tu veux la préserver des doutes, des questionnements, de tes "frasques" et de ce que tu appelles toi-même, ton côté nuisible...
- Agnès est très forte, tu sais. Elle voit tout, sait tout.
- Et toi, tu es vraiment faible, c'est ça que tu veux me dire ? De la faiblesse des hommes dont nul ne pourrait leur faire reproche car elle sert aux femmes à asseoir leur domination ? Pauvre petite domination domestique...
- Elle sait être assez méchante aussi. Comme quand elle me fait remarquer que depuis quelques années nous ne faisons que jouer ensemble "à cache-cache"...
- Ça doit être vrai... Ce n'est pas de la méchanceté. Ce qui le serait, et bien plus sûrement, c'est qu'elle te laisse macérer dans tes manœuvres dérisoires de camouflage, se donnant à elle-même et à toi par la même occasion l'illusion d'une sorte de liberté dont elle détiendrait toutes les ficelles. Liberté conditionnelle, par laquelle tu la laisserais jouer à "celle qui sait" ou croit savoir... Enfin tout ça m'est au fond bien égal. Je ne suis pas indifférente à ton sujet, ça c'est certain, et quand je te vois te démener dans des histoires de famille insolubles ou qui requerraient un peu de courage que tu n'as pas, je ne peux pas dire que je me réjouisse que tu sois, comme moi parfois, enferré là-dedans, mais d'un autre côté, je ne suis pas comme toi, agitée, je me sens seulement un peu triste et agacée car bien présomptueusement je me sais quant à moi passée de l'autre côté de la barrière. Libre et libérée. Je n'ai plus besoin de dire mon amour, de le vérifier sans cesse. Je n'ai plus besoin non plus de le comparer à un autre amour, un qui me serait plus familier, moins étrange...
- Tu veux dire que le nôtre ?...
- Oui, que le nôtre... ni non plus de le mesurer à l'aune de la vie quotidienne, cette sacrée "vie quotidienne" qui pour toi pèse si lourd et pour moi contient, enfin peut contenir, tout l'amour.
- On n'échappe pas à sa condition.
- Non, mais on ne peut pas avoir une vie qui se rétrécit jour après jour et en même temps ouvrir grand la porte de son cœur à l'aimée...
- Je sens bien, je l'ai toujours senti, que j'émets en direction des femmes des messages qui les inquiètent. Toutes m'ont quitté, sauf ma femme, qui tient bon. Pour quelles raisons, ça, je l'ignore. Et bientôt, ce sera ton tour...
- De te laisser tomber ? Tu vois les choses comme ça. Tu peux te tromper. Ou vouloir te tromper. Mais ta vision manque un peu de crédibilité. Il y a des raccords qui sont mal faits. C'est cela que je voudrais parfois te faire toucher du doigt, sans pour autant savoir ce que moi, ça peut m'apporter. Je rattache donc ce désir à un souci de vérité qui est plus général dans ma vie. Ce que tu appelles "ma prose"...

Aimer sans vérité, j'en suis incapable. Aimer sans conscience. Aimer sans recherche. Aimer sans parler. Si l'on doit retirer tout ça, je préfère encore ne pas aimer. Ou bien cela n'a plus le même sens, ni le même nom, et l'on doit alors le lui enlever.


Vendredi 3 juin  Auchan Fontenay. Soir, ciné Odéon, ensemble ! (Téchiné, Les roseaux sauvages). Nuit blanche, après, de 1h à 5h, à parler avec SH, de passage à Paris...

Samedi 4 juin  Maison, il passe dans l'après-midi pour un café. Regarde du tennis à la télé (!). Je sens qu'il fait légèrement la tête. Puis Auchan Bagnolet. Pluie. Fatigue. Trop de monde. Retour : seule à la maison. 22h, tél. : me réveille... Il dit qu'il ne viendra pas car je n'ai pas "insisté" (pour qu'il vienne...) Me rendors difficilement. La maison est trop vide.

Dimanche 5 juin  Imprimer "Est-ce elle?" (découvert toutes les coquilles de M. Groult : elle ne s'est pas relue!) Nogentel (il m'en veut encore pour la nuit blanche, de vendredi à samedi, passée avec un autre... Se demande ce qu'on a bien pu faire...)

Lundi 6 juin  Matin, mis point final à "Est-ce elle?" (je me sens en vacances d'écriture) Auchan Fontenay (on parle des enfants rwandais...) Rue de l'Ind. (pour "petits et gros" besoins de chacun...)

Mardi 7 juin  Matin, tél. un peu vif (les doléances). 14h, je m'endors avant qu'il n'appelle. Lac, café (bilan des jours derniers). Je supporte de moins en moins qu'on dépende de moi, d'une manière ou d'une autre

Mercredi 8 juin  Auchan Fontenay - Neuilly sur Marne (parler enfin). Je n'écris plus depuis l'accident de mon neveu. Je ne peux pas.

Jeudi 9 juin  Café du Lac (nous n'avons pas beaucoup d'inspiration en ce moment, pour les lieux...), puis Rue de L'Ind. ("Que dire ? C'est un ensemble...")

Vendredi 10 juin  Bercy (achat boîte Playmobil) Bords de Marne (encore "le regard", puis... l'oiseau). Je découvre combien il est secret, en fait

Rêve de la nuit passée : Dans un camp de rééducation pour intellectuels, je partage ma couche avec un poète et un philosophe (tous deux très connus, dont je ne dirai pas le nom). Je suis au milieu. Le poète me tourne le dos et lit un livre de poésie. Le philosophe pleure parce qu'il y a des rats qui courent sous notre lit et que sa femme lui manque. J'essaie de le rassurer en lui parlant.


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