Entre nous (54)
Lundi 13
juin 1994 Auchan Bagnolet puis route de la Pyramide.
Soir, le rencontre au Franprix par hasard
- J'ai
besoin que tu m'aimes et je dois bien avoir besoin de t'aimer aussi. Mais sans
pour autant abdiquer mon sens critique. Je ne suis pas sûre de toi en ce moment. Je trouve que tu tombes dans tous
les panneaux, absolument tous... Je voudrais t'en protéger et c'est moi-même que je cherche à protéger, ce faisant.
Au fait
j'ai lu, j'en suis presque à la moitié déjà, page 311, Opération Shylock - une confession... Tu te souviens quand il
dit, se trouvant confronté à celui qui lui a volé son identité, l'autre Philip Roth, l’imposteur qui se fait passer pour
lui ? : Est-ce là le double qui doit être le mien ? Une injure d'ordre esthétique. Tu vas faire des merveilles avec lui. Pourquoi ?
Parce que la conception que tu as de lui est meilleure que celle qu'il a de
lui-même...
Mardi 14
juin Café du Lac, puis bords de Marne
(l'après de la relation, non, son
devenir plutôt)
- Aimer
quelqu'un c'est, en quelque sorte, faire le deuil de l'Amour.
- Ça ne veut rien dire ce truc. Tu sors ça d'où? C'est pas de toi ? Bobin ou
Juliet ? le tandem des déprimés de la littérature...
- Ah ah. De la littérature et de la vie... Au moins pour Juliet... Mais bien vu, ce n'est en effet pas de moi. Je ne sais plus de qui mais de quelqu'un qui pense qu'on n'écrit pas sous le coup de l'émotion.
Donc, aucun des deux, apparemment... Quelqu'un pour qui, dans sa conception de
l'écriture, il y a l'idée de maîtrise, de pouvoir sur les
mots, les idées, la vie...
- Pour
qui l'émotion, c'est ce qu'il faut fuir
à tout prix...
- Moi, si
je n'écrivais pas sous le coup de l'émotion, je n'écrirais pas. Jamais.
- Je me
demande comment on peut croire en une littérature sans émotion. Balzac, d'accord, mais il y a aussi Proust, et
Baudelaire...
-
Certains pensent que ce n'est pas l'émotion qui a donné le meilleur de leur œuvre...
- Oui...
ceux qui parlent de "vision clinique" du monde, que les grands
auteurs ont su saisir dans "la froideur"...
- Ou ceux
qui désirent se sentir désujettisés, aussi. Pouvoir se consacrer à n'importe quoi d'autre que leur propre malheur... Comme
Charles Juliet, je pense qu'il y a beaucoup d'êtres
intellectuellement doués, cultivés, mais peu qui ont eu "le besoin et le courage
d'affronter leur nuit"... La force de ces trois-là (Balzac-Baudelaire et Proust) n'est pas d'avoir su être, en écrivant, à la fois à l'intérieur et à l'extérieur de l'émotion mais d'être dedans sans
obturer l’œil. Se situer dehors,
sans tuer l'émotion...
- Après, il y a le génie. L'émotion, ça ne suffit pas. Où que tu te places par rapport à elle...
- Oui,
après il y a le génie... Pour quelques uns. Mais ça n'empêche personne de s'atteler au
dur labeur de l'écrit, même sans l'avoir... L'écriture est une école de modestie et d'humilité.
Il faut laisser tomber ses peurs...
- Pour ça que je n'écris pas... Je ne suis pas
modeste et je tiens à mes peurs.
- ...
peur d'être ridicule, peur de se
tromper, peur même d'être présomptueux. Déjà, dire "j'écris" paraît d'un orgueil fou à beaucoup.
- Il ne
faut pas le dire... Tu oublies aussi
la peur de s'exposer...
- Oui, de se montrer. Et c'est parce qu'ils ne savent pas ce qu'est la dure réalité de l'écriture, combien elle ne fait "pas de cadeaux",
que ceux-là pensent que c'est avantageux... Combien en se mesurant à elle on essuie de difficultés, d'échecs, d'ennuis de tous
ordres.
Quelqu'un
m'a dit un jour : - Tu sais, n'est pas écrivain qui veut... Quelqu'un (une femme) qui pensait ainsi
me faire redescendre sur terre, alors que je ne lui avais rien demandé... Et une autre personne (un homme), à côté de nous, avait ajouté : - Oui, mais il faut bien le
vouloir, pour être écrivain... J'avais le sentiment que cette conversation se
passait au-dessus de ma tête, cette impression qu'on a
enfant quand les adultes parlent de toi en ta présence
et que tu ne saisis pas la moitié de leurs mots... Ça ne me concernait pas, on aurait dit. Nullement. Ils
parlaient de quelque chose que je ne connaissais pas (et je crois même ils se draguaient plus ou moins entre eux, au-dessus de
ma tête...) ou bien il s'agissait
dans ce débat de tout autre chose que de
mon écriture à moi... Mon souci n'était pas le leur. Je ne
voulais pas être écrivain. Je ne voulais
pas être écrivain. Je ne voulais pas être
écrivain...
Je ne
veux rien. J'écris. J'écris sous l'émotion, et parfois non. Et des
fois, je n'écris pas.
Jeudi 16
juin Plateau de Gravelle (le texte, mon texte). Est-ce elle?, qu'il a lu.
Vendredi
17 juin Café du Lac (je parle : la sexualité à 40 ans...)
Samedi 18
juin Tél.
on reparle de la même chose qu'hier (visiblement, ça l'intéresse)
Dimanche
19 juin 13h je laisse un message sur mémophone, immédiatement suivi d'un autre, de lui
Lundi 20
juin Trouvé
un martinet, assommé sur le trottoir. Il s'est
pris le lampadaire en tournoyant, à la descente. Les enfants
veulent qu'on le "retape" et l'adopte... Auchan Fontenay (café terrasse, cassette, parking...)
Mardi 21
juin Bercy (consulter livres sur
oiseaux, trouver pâtée avec insectes pour le martinet) il participe. Ça lui plaît ces histoires-là. 42F. Baigné l'oiseau, au retour. Puis on
se voit encore une petite heure (Saint Mandé), il me fait un massage du cou.
Mercredi
22 juin Auchan Fontenay (l'esthétique...) Le martinet est mort. Je suis crevée! Il en est affecté (que le martinet soit mort)
L'esthétique
La
familiarité
Les
disgracieux qui gagnent à être connus
Les beaux
qu'il vaut mieux ne pas connaître
Le Beau
qu'on veut connaître pour comprendre ce qui est
beau en lui
Le
pas-beau qu'il faut aimer quand même
La morale
de l'amour
L'injustice
de la beauté
Le pas
conforme, le décalé, qui touche (érotiquement) dans une
certaine beauté (la femme qui louche, l'homme
qui boîte...)
Les
couples "bien assortis" dont on peut s'imaginer que ça doit "marcher au lit" (rare), leur aspect
charnel, leur poids
Ceux qui ont un corps. Ceux qui n'en ont pas
Jeudi 23
juin Matin : j'ai mal à la tête (tendue). Petit jardin (massages cou, sur un banc, lui,
dans mon dos, assis à califourchon) Bois, le long
du ruisseau. Mouches (l'au-delà de la sexualité, qu'il prend pour une fin)
L'étrangeté dans l'amour. Ce qui fait qu'on
recule pour "y retourner"
La
familiarité, au contraire, d'où naît la confiance, puis le
plaisir, puis la jouissance
La
demande. La non-demande
Se passer
de la sexualité. Ne pas pouvoir se passer d'être désiré(e)
Le refus
de toute demande
L'esthétique encore
Ce qui
nous est conforme, ce qui nous
correspond
Regarder
les femmes (jambes, puis dos, démarche, sourire, voix...)
Regarder
si "tout colle"
En faire un
tout
Mais ce
n'est pas encore ça
Vérifier
Tout est
là, mais ce n'est pas encore ça
Le
"truc" qui ne vous va pas, mais on veut aimer quand même
Le truc
qui revient en force quand on n'aime plus
Et puis
Recommencer
une fois de plus ce geste anxieux d'amour immense et sans objet.

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