Entre nous (55)
Vendredi
24 juin 1994 Rue de l'Ind. puis Café du Lac.
Vu garçon se faire agresser. Cela
l'atteint de plein fouet. Et moi aussi. On n'a rien pu faire
(L'écrivain imaginaire, J.M. Maulpoix)
Samedi 25
juin Message de lui à 9h. Et l'après-midi, encore (il est "en
verve"...).
Lu Ramon Gomez Lettres
à moi-même
Dimanche
26 juin Série
de messages échangés
Si je ne
voulais pas toujours retrouver les autres, je vivrais, simplement. Je regagnerais la rive minimale de la
rencontre, celle la moins fatigante. Je me laisserais porter, comme eux, par le
courant, sans vouloir remarquer les morts, les noyés, autour de nous. Je ne tenterais de sauver personne ni
moi-même. À quoi bon se sauver ? Je prendrais de la vie ce qu'il lui
reste de bon, ce qu'elle conserve d'innocence, quand elle fait mine de ne pas
savoir... Mais il faudrait ne pas savoir
avec elle. Je regarderais les enfants dorés dans la rue, et dans ma
maison. Je fixerais le ciel pour m'enivrer du vol incessant des hirondelles et
des martinets. Leurs froissements d'aile et le gazouillis qu'ils font en
passant dans un bruissement comme s'ils allaient se jeter contre le mur de la
façade. Je regarderais les épaules nues des femmes habillées
légèrement - les miennes, arrondies et faites pour l'amour, dont
je percevrais le reflet dans les vitrines, les glaces des voitures. Avec mes épaules arrondies et lisses, je ferais l'amour comme on
prend un enfant au sein, sans parcimonie, ni recul, l'englobant en nous,
l'enroulant autour de nous. Il n'y aurait aucune aménité, aucun effort, aucune pensée avant, aucune après. Dans cet amour, et même dans l'absence de cet amour, je pourrais lire mon départ pour toujours de cette vie. Ma véritable absence. Ma mort.
Lundi 27
juin Joinville (tiens, c'est nouveau, ce
lieu, qu'il suggère...)
Café terrasse. L'été. La lumière et la chaleur du jour (ce
bonheur-là!). Impression
"guinguette au bord de l'eau"
(je fais le point; point virgule... trois points de suspension...) Il porte un
maillot rayé blanc et gris (du gris de ses
yeux)
Le matin,
j'ai commencé un nouveau texte : pour le
moment rangé sous le titre Intime. Un essai. L'idée : tout cela, ces milliers d'impressions infimes, par l'écriture reçoit en quelque sorte, le
cachet du réel... Devrait recevoir...
Mardi 28
juin Joinville, café terrasse, puis banc... ("le
baiser le plus long, le plus doux")
De
nouveau, le corps. C'est de cela qu'il parle le mieux. Et le plus aisément. N'y rechigne pas. Est toujours prêt.
Les
proportions. Celle du corps. Son émotion devant lui. Un genou.
Un pied. La ligne dans le prolongement d'un membre (cuisse, genou, mollet,
pied). Le cou, les épaules, lignes parfaites, irréprochables...
Un
alliage de deux impressions :
Lourd - Léger
Lourd, léger, parce qu'il aime les choses doubles, opposées.
Je dis
que j'ai longtemps pensé que je n'avais pas un corps
assorti à mon esprit. Mentalement, je
me voulais affublée d'un corps inexistant,
invisible, léger, sans poids, sans
attrait. Je désirais que mon corps se fasse
le plus absent possible, qu'il ne dérange pas. Longtemps, j'en ai
caché les rondeurs (seins),
longtemps j'ai espéré rester maigre (épaules, cuisses, ventre).
Seuls les seins prospéraient sur un corps de petite
fille maigrelette. Puis les maternités ont soudain bousculé les choses. Tout transformé.
Et mon corps a fini par ne plus m'intéresser du tout. Il n'était plus à moi. Encore moins
qu'auparavant. Seuls m'intéressaient les corps de mes
enfants, et à travers eux, à la limite, peut-être, sûrement, car il était sans défaut aucun, celui de mon mari. Moi, j'avais fondu.
Disparue.
Est venu
l'amour. Et au corps il a fallu de nouveau penser. L'amour ne fait pas grâce au corps. Mais il lui rend grâce. L'amour se moque bien des autres qualités..., de l'esprit, des idées.
L'amour aime à votre place ce corps oublié. Il aime pour deux. Il faut le remettre en état de marche. L'aimer vraiment, ce corps meurtri, afin
qu'il redonne aux amants cette expression qui donne à penser qu'ils n'ont jamais rien vécu d'aussi bouleversant; qu'il leur permette de retrouver
cette fascination devant leur disparité dans l'éventail humain, la non-conformité, le non-admis, non-reconnu, l'irrégularité envoûtante des injonctions du sexe. Injonction à vivre, non pas seulement survivre, attendre...
- Tu
n'aimes pas que je te regarde.
- Ça dépend.
- De quoi
?
- Du
moment. Je sais quand tu me
regardes...
- Sachant
que tu le sais, je te regarde plus avidement encore.
- Oui,
c'est peut-être ça qui me gêne. Mais ça fonctionne ainsi. Il nous suffit d'être seuls ensemble ailleurs.
- Dans
cet ailleurs-là qui n'appartient qu'à nous...
- Il nous
suffit de nous conduire comme deux personnes qui n'ont absolument rien en
commun, sans oublier qu'on peut cependant réconcilier
tout ce qui, autour de nous, est irréconciliable; de ces décalages humains, extraire toute l'énergie.
- Une
sorte d'orgasme dans la différence, quoi...
- Si on
veut. Mais surtout la possibilité d'éprouver l'excitation de la double vie.
- C'est
bien, la double vie...
- Vivre
(même deux heures seulement) loin
de l'agitation, des séductions, des attentes, et même à l'écart de sa propre intensité
à vivre, habituelle.
- Pour
moi, aucun problème, ce n'est pas trop
difficile. Car pour ce qui est de l'intensité...
Mercredi
29 juin 9h Cystite, antibios, midi
Fatiguée, 15h Fatiguée, 18h Fatiguée
Jeudi 30
juin 9h Ça
va mieux. Joinville (notre nouveau "site", mais pas pour longtemps,
car... Vacances, Calendrier...) Banc, tout de même... On remet ça.
- On fait
le point pour l'été ?
- Là, maintenant ?
- Ben
oui, après il ne sera plus temps...
- Tu m'écriras ?
- Oui.
Bien entendu. Poste restante ?
- Où veux-tu, autrement... Je ne sais même pas où je serai, ni quand je pars...
Je te dirai laquelle de boîte postale, par mémophone...
-
Rhooo... Quelle technique... C'est compliqué
tout ça.
- Ah ben à propos de logistique, je voulais préciser un peu les choses, au sujet de certains de tes textes
que tu m'as remis, et que tu as dû oublier... J'ai vers moi tes
lettres (200) dans un coffre-fort, à la banque...
- Ah ah... à la banque, carrément... c'est marrant...
- Plus,
sous le tapis du coffre de mon auto, les plus récentes...
Mais ça commence à "gonfler". Ça se voit. Faudra aussi,
celles-là, que je les dépose au coffre. Encore, j'ai : deux petits calepins
intitulés "été 92", sous le coussin
d'un des fauteuils de la rue de L'Industrie. Et un carnet-agenda Chevignon,
planqué dans un placard mural de ma
chambre... Plus "notre" carnet Chez
nous, dans la boîte à gants de l'auto...
- Oui, et
? Qu'est-ce que je dois faire de toutes ces infos d'archiviste ?
- Rien.
Je te le dis, c'est tout.
- Tu me
fais peur. On dirait qu'on va jamais se revoir. Toutes ces dispositions... Je
ne pars que deux mois...
- Quoi? Deux mois!!! Tu m'avais dit trois
semaines, puis à nouveau trois semaines...
- Oui,
mais j'enchaîne directement, d'un lieu à un autre...
- Ah ben
bravo. Tu aurais pu me préparer... Me prévenir à l'avance.
- Non.
Surtout pas.
Vendredi
1er juillet Joinville café terrasse - Banc
Samedi 2
juil. Tel le matin
Dimanche
3 juil. Grosse chaleur. Regarder sur Planète doc sur la guerre d'Espagne
puis émission sur les services
secrets en RDA (Marcus Wolf). M'appelle le soir, on en parle
Lundi 4
juil. Café
du Lac. Bois. Un grand noir, croisé la main au froc. Depuis ce
matin, ma cystite est guérie
Mardi 5
juil. Fait provision de livres pour l'été (Juliet, Perec, Foucault, Jankélévitch + H. Thomas) Joinville,
terrasse et banc
Il me
raconte un rêve mignon. Je lui dis : ce qui
est émouvant dans les rêves c'est ce côté enfance éternelle, a-morale, candide et
pure, quel que soit l'âge du rêveur et ses préoccupations ou angoisses du
moment...
Mercredi
6 juil. Vais consulter pour une nouvelle "boule" au sein, trouvée en prenant ma douche. Ensuite, Auchan Fontenay (on en
parle)

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