Entre nous (56)
Jeudi 7
juil. 1994 Nogent sur Marne au café du Nogentel
Il ne dit
rien. Ou alors seulement qu'il a "sommeil". Je m'ennuie. Dans l'auto,
au retour, je le vois comme tassé sur son siège. Vieux. Je
n'ose pas parler, tant cette découverte m'effraie. Il annonce
qu'il va dormir "de 4 à 6h", qu'après on s'appellera. Je l'appelle à 6h. Je lui lis un passage du livre de Jankélévitch Penser la Mort, où
il définit la vieillesse comme une
"fatigue vitale"...
Il
marmonne un truc sur le sujet, qu'il m'a dit cent fois.
Pour moi,
journée extrêmement bien remplie, mais de choses qu'il n'aimerait bien évidemment pas avoir à partager avec moi, ni surtout avoir à vivre. Et pas même seulement que je lui en
parle... (goûter d'enfants, 6
copains-copines de mon fils... heureusement, ses sœurs
s'occupent de les faire jouer, tous, moyennant finance, 100F chacune... vie sociale
avec parents des enfants, ménage après, rangement, cuisine...) Je ne me sens pas soutenue par lui.
Ni par personne, au reste (père absent).
Vendredi
8 juil. Le matin, acheté vêtements d'été. On se voit de 2 à 4, à Bercy.
- Je suis
lessivé.
-
Qu'est-ce qu'il y a ?
- Des
problèmes avec mon fils...
-
Toujours à cause de sa copine ? Celle
handicapée ?
- Oui. Je
viens de régler sa facture de téléphone pour ne pas qu'on le lui
coupe...
- La facture
de la fille ?...
- Oui.
Ils ont besoin de pouvoir se téléphoner, tu comprends...
- Quand même... Ce n'est pas ton problème,
si ? Tu m'en parles tout le temps en ce moment...
- Ça travaille mon fils, donc ça
me travaille...
- Je sais
bien, mais on dirait que tu as trouvé là de quoi t'occuper, te faire encore du souci... Je vois que tu
seras toujours en mesure d'assurer la relève quand ta mère sera morte, et que tu ne devras plus aller la voir chaque soir... Jamais tu ne profites de la vie ?
- Ça me tombe dessus, que veux-tu que je fasse ?
- On
dirait bien que ton fils a trouvé plus handicapé que lui... Parce qu'il est un petit peu handicapé, tu ne trouves pas ? À 23 ans, et avec une amie
qu'il faut aider, plaindre, soutenir, il sait qu'il peut compter sur
toi. Plus longtemps encore...
- Sévère, mais juste.
Samedi 8
juil. Le matin, tel. À midi, plus exactement (pour
lui "midi", c'est le matin...)
- Je te
trouve terriblement lucide, ces temps-ci... Et particulièrement, hier.
- Toi
aussi, tu l'étais. Enfin d'une certaine façon... Et cette lucidité, ce que tu appelles comme ça du moins, n'est pas toujours drôle à admettre...
- On
connaît bien nos limites
respectives, maintenant...
- J'éprouve une grande lassitude. De tout. Ce soir, on va dans ma
famille. Ça va peut-être me faire du bien. La famille vous voit de la manière qui lui convient le mieux, c'est-à-dire simple et heureuse. Du coup, on se conforme à cette image, et tout baigne...
- Oui.
Dommage que je n'aie pas de famille, alors.
Dimanche
29 juil. On se retrouve seuls, un dimanche,
fiston & mother. 13-17h, nous allons tous les deux déjeuner chez une amie à moi.
Je dors
un moment, allongée chez elle, à même le parquet, juste un
oreiller placé sous la tête. Avant de m'endormir, je
pense à lui. Son rapport curieux au
sommeil. Et la qualité de ce sommeil, dit-il
souvent, quand on dort à même le sol... Au retour, à la maison, je lis l'année
82 du Journal de Juliet. J'y trouve des choses, certains passages, qui m'intéressent plus particulièrement, notamment à propos de l'écriture, et des raisons pour
lesquelles on écrit. "Ce qui nous pousse
à écrire ? L'émotion", dit-il.
Lundi 10
juil. Seuls à la maison, mon fils et moi.
Pique-nique, tous les 3, avec SH, au petit jardin, où il fait bon. Des jets d'arrosage autour de nous.
SH et moi
parlons littérature, et amour(s). C'est son sujet de conversation préféré. Juliet
("sa tête d'oiseau blessé", dit mon ami)... Il souffre d'un lumbago en ce moment et s'appuie comme sur une canne sur son
grand parapluie noir, fermé. Quelquefois il l'ouvre, pour
nous protéger du soleil. Nous rentrons à 4h et il reste chez moi pour prendre le thé et discuter encore. SL téléphone à 5. Je ne lui dis pas que j'ai
vu SH. Ne compliquons pas les choses... Je trouve qu'il aurait pu m'appeler
plus tôt, après la coupure du week-end... Mais au fond, "plus tôt", je n'étais pas là...
Si je n'avais que lui, je m'ennuierais drôlement. C'est à cela que je pense, quand il
m'appelle.
Mardi 11
juil. J'emmène mon fils chez son copain, pour la journée. J'ai demandé à SL de m'appeler tôt (= avant 11h du matin...) pour qu'on puisse
"s'organiser". Il ne l'a pas fait.
Avec mon
garçon, nous rendant chez son camarade, on rencontre SH dans la rue, qui va chez nous se raser (coupure d'eau
chez lui). Je l'y rejoins après avoir déposé le petit, et nous déjeunons ensemble. SL appelle alors. Je ne lui dis pas que
SH est là. Il part voir sa mère, dit-il, et me rappellera à
14h. Là, nous verrons "ce que nous
faisons"...
C'est un jour comme un autre, donc, alors que c'est probablement le
dernier où nous nous voyons pour tout l'été. Curieusement, cette année, il n'en semble pas affecté plus que ça. Et pourtant cette fois nous ne ratons pas cette rencontre de
l'avant-séparation.
Les adieux sont légers et calmes. À l'ombre, volets fermés...
Au retour, il me donne trois livres, qu'il a achetés pour moi la veille.
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