Entre nous (57)




Mercredi 12 juil. 1994  Matin appel, aprèm Auchan-galerie (thé glacé à la pêche pour les 2) puis, magasin-Auchan (portants pour les filles pour y pendre et ranger leurs vêtements dans leur chambre, un stylo feutre noir, pour lui écrire durant l'été. Lui, il s'achète une chaise en plastique blanc pour y "poser" sa mère, sur la terrasse, à Trouville)

Il y a eu son appel matinal (10h30), qu'il interrompt brutalement pour "écouter la Bourse" (2mn toutes les heures). Quand il me rappelle, je l'engueule. Je suis très attachée à la politesse. Il n'avait qu'à pas m'appeler si au bout de cinq minutes il voulait faire autre chose... Il s'en fout, on dirait, de ce que je lui dis. Pour lui, je suis déjà partie. Ces appels-là, sont purement formels. Il est amer. Détaché.

Jeudi 14 juillet

Ça sent le départ. Je suis "en règles" pour partir, et dois laver les draps, pleins de sang. Je rêve de lui, la nuit. Je me trouve avec lui et son fils, au restaurant. Son fils me fait plein de petits bisous pendant le repas, et lui, en face, ne dit rien, semble même approuver.
Je lui laisse un message où je lui raconte ce rêve.
Au même moment il est en train d'en déposer un, que j'écoute à la suite du mien :
"Je voulais hier te dire quelque chose de violent et d'obscène. Voilà! J'ai trouvé : Je t'aime."

Nous partons demain. Il m'a remis une carte de téléphone (120 mn) "presque pleine" dont je ne pourrai pas me servir (pas de cabine, là où je vais...). Je dois lui écrire "Poste restante, Trouville". Il faudra faire avec... Une fois de plus.

Vendredi 15 juil. C'est le départ pour 3 semaines. À 15h, je lui laisse un dernier message.

Samedi 16 juil. C'est mon anniversaire. Il me le souhaite par mémophone. Très étonnée qu'il y ait pensé... (un jour il m'a dit : comment veux-tu que j'oublie cette date du 16 juillet... c'est celle, en 42, du 16 au 17 car ça a duré deux jours, de la rafle du Vél d'Hiv...)

Dimanche 17 juil. 1994    Première lettre. C'est parti !


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Dimanche 7 août   Retour. Arrivés à 15h30. Bossé tout l'après-midi (bagages, cuisine à remettre en service, rangement...), le soir j'ai une violente migraine au-dessus des sourcils, comme si mes yeux allaient me sortir des orbites. Crevée!

Lundi 8 août   messages-appels

Le matin j'écoute le mémophone, à 8h : il est encore à Trouville. Compte rentrer lundi, c'est-à-dire aujourd'hui. Je suis déçue qu'il ne soit pas déjà là. Je laisse deux messages un peu ternes (je le sens en les faisant). J'en dépose un autre vers midi, de la cabine de la Poste, que j'essaie de faire un peu plus "accueillant", un peu plus chaleureux.
Il ne pleut plus. C'est déjà ça...
Le soir, vers 17h, il m'appelle : - Voilà, je viens de rentrer. J'ai déposé ma mère et les bagages. Je suis encore en bermuda...
- En bermuda? Mais tu n'as pas le droit! C'est interdit, enfin, tu sais bien...
- Que veux-tu... pendant l'été, et ton absence, ma femme a gagné du terrain... Elle aime bien, elle, que je porte des bermudas. Elle trouve que c'est pratique, que je suis plus à l'aise...
- Ouais mais c'est moche.
- Ça va, toi ? Ça n'a pas l'air...
- Je dormais quand tu m'as appelée.
- Tu veux me voir ? Je peux poser mon bermuda et passer un pantalon...
- Ah ah. Non, je n'ai pas tellement envie, là. D'ailleurs il est trop tard. Presque 6h...
- Ah ben dis-donc... Quel enthousiasme...

Le soir, j'ai mes règles.

Mardi 9 août   Gare

Nous nous sommes fixé rendez-vous gare d'Austerlitz après que j'aie mis les filles dans le train à 10h30. Je l'attends dix minutes.
Je suis contente. Je lis, adossée à une barrière en bout de quai  La chambre dérobée, de Paul Auster. Je lève les yeux, il est là, devant moi. Moment indécis. Je voudrais que nous tombions dans les bras l'un de l'autre mais nous hésitons l'un et l'autre et ça ne se fait pas, du coup. Je me mets sur la pointe des pieds et je lui fais un bisou en lui disant Bonjour! Ça va? d'un ton enjoué. Lui ne dit rien. Il a les yeux qui rient. Je les connais, ces yeux-là. Il ne les sort que dans des circonstances très particulières. Nous faisons quelques pas dans le hall de la gare, et là, c'est le bonheur parfait, complet, total qui, je sais, ne durera pas.

Mercredi 10 août  Garage

Puis, le lendemain, nous nous voyons au garage où je suis venue (avant de repartir pour un second voyage) chercher une durite pour notre auto en panne, et lui une ampoule pour les feux stop de la sienne. Ça y est, à peine nous nous sommes retrouvés, nous voilà déjà remis sur les rails ! Je sens la tristesse m'envahir. Dans nos paroles, il y a surtout le fatras des choses de la vie quotidienne. Tout ce lourd tas de mots vides... Et immédiatement, d'ailleurs, c'est lui qui donne le ton.
Le départ de sa femme le soir même pour Toulouse; sa mère; le fils et sa gastro-entérite, et la copine du fils... J'en ai déjà marre. Sa femme voudrait qu'il fasse une psychothérapie, m'annonce-t-il (il serait temps...). Et à propos de sa mère à lui, elle fait ("ferait, non? et d'après toi") une "fixation sur l'euthanasie"... Je ne l'écoute plus. J'essaye de m'évader de tout ça et je dois faire un effort  pour me dire qu'après tout, cette famille qui lui colle aux basques, est comme toutes les familles, comme la mienne propre : chiante. Comment supporter la famille des autres quand on a déjà tant à faire avec la sienne ?...
Et lui, qui ploie là-dessous, qui en rajouterait même ! Pas un mot sur la séparation, qui a tout de même duré trois semaines, et qui va être doublée d'une seconde, de même durée, à partir de demain... Il n'a pas l'air d'y songer, en me relatant tous ces "hauts" faits... 
Ah si ! Il dit : Je t'ai oubliée.
Moi, riant tristement : - Je sais bien que tu m'as oubliée ! Pas la peine d'en rajouter.
- Je t'ai oubliée parce que je savais que je te reverrais.
- Bien tenté, mais ça marche pas. La sécurité, la tranquillité, tu carbures à ça maintenant ?
Tu n'as pas dit un mot sur mes huit lettres... Je crois qu'il faudrait que je cesse de t'écrire pendant les vacances. Cela te maintient trop dans ta zone de confort malheureux de l'été. Et te garantit une certaine sécurité dont je n'ai plus envie, moi, de faire les frais... Monotone, tout ça.
- Parlons-en, de tes lettres. Dès la quatrième, tu as commencé d'écrire, cette année, un peu moins que d'habitude...
- Ah ah ah. Tu tiens des comptes au nombre de lignes, maintenant !
- Non, du tout. Mais je me suis demandé si ce n'était pas pour toi et pour toi seule que tu écrivais...
- Tu n'es pas prêt de recevoir une nouvelle lettre de moi, sois certain !
- J'ai eu un mot malheureux. Ce n'est pas du tout ce que je voulais dire...
- Non mais ce n'est pas la première fois, sur le sujet des lettres... Quand tu dis que certaines de mes lettres m'évoquent tout entière à tes yeux, et que par cette évocation, tu me retrouves, je suis de nouveau là pour toi, je te reviens en mémoire, bla bla bla, je l'entends excuse-moi, comme une réserve, cela veut dire que ce n'est pas le cas pour toutes... Et alors, quand je t'écris, je me dis toujours, attention il veut du concret de moi, pas que je lui raconte mes vacances...
- Ah ah! Que tu es drôle! Tu as tout compris. Du concret ! Voilà ce que je veux! Je suis content de t'avoir retrouvée, tiens. Viens-là que je te serre dans mes bras...
- Oui en fait tu t'en fiches pas mal de moi, en dehors de notre relation... Tu n'es touché que par ce qui te concerne, toi, directement...
- Exactement. Touché !
- Je n'ai plus envie de t'écrire. Voilà ce que tu auras gagné. Tu ne te rends pas compte (pour ne pas le faire, toi) que lorsqu'on écrit à l'autre qu'on aime, il faut une certaine force, pour démarrer. On doit trouver des mots simples, des mots de tous les jours, avant de pouvoir réellement décoller, retrouver le contact avec l'autre... C'est assez artificiel et compliqué, l'exercice de la lettre. Et subtil.
- Je sais bien. J'imagine, en tout cas. Je m'y suis frotté en vain, dans les deux ou trois lettres que je t'ai écrites...
- ... oui, il y a un siècle... Et moins que trois... Bien moins. Je n'en ai reçue qu'une seule. Je la conserve comme une relique. Moi, je suis si contente quand il m'arrive quelque chose d'heureux (ou de malheureux, mais c'est plus rare) de pouvoir te l'écrire, exactement comme si je te le racontais l'après-midi, lors de notre rencontre... De communiquer avec toi, de partager cet événement. Ou ce non-événement. Ce petit quelque chose qui s'est produit. Cela effacerait presque les distances posées entre nous. Alors, quand tu me dis, en gros paresseux que tu es, "tes lettres sont toujours très bien écrites, mais ça ne m'intéresse pas tout le temps, je lis plus vite certains passages, j'attends les meilleurs, ceux qui nous concernent"...
- Aïe, tu n'aimes pas ma franchise...
- ... j'ai envie de te laisser là, en plan, qu'il aille se faire voir, je me dis, il ne mérite pas que j'essaye de lui faire partager un peu de ma vie sans lui...
- Tu es injuste car le plus souvent, dans mes messages, je t'explique combien tes lettres me font du bien, me rendent heureux...
- Il faudrait que je sois suffisamment forte, et assez décidée aussi, pour ne plus t'écrire, mais à chaque période de vacances, je craque, j'ai pitié de toi, je ne sais même pas pour quoi au juste, à moins que ce besoin de t'écrire qui est en moi ne soit plus fort que toutes les raisons que j'aurais de ne pas le faire...
- Ah. Tu vois bien... Toi-même tu le reconnais, que tu écris surtout pour toi...
-... auquel cas, hélas, je n'y peux rien, je suis condamnée à t'écrire, que tu répondes ou non, que tu apprécies ou pas mes lettres...

Ce que tu n'as pas, ce qu'il te manque, ce que tu n'essaies même pas en toi d'obtenir, eh bien, je dois l'atteindre pour deux.










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