Entre nous (58)
Lundi 5
sept. 1994 Auchan (cahiers de rentrée des classes)
- Je
crois qu'il faut aller à la racine des choses et s'y
tenir. Le reste n'est que broderies.
- La
trame est la suivante : j'aurais été parfaitement heureux, si je t'avais eu pour fille. Seulement
voilà.
-
Seulement voilà...
- Quand
je suis seul je deviens fou. La mort! La mort! Je suis hanté par elle. Quand ma femme revient, je me sens momentanément libéré de cette obsession.
- Oui,
car tu es de nouveau "dirigé", et en compagnie...
- Pas faux.
Étant donné que je ne peux agir que sous la contrainte, je redeviens alors plus ou
moins en mesure de vivre...
- Et de
m'aimer... J'ai remarqué.
- Et de
t'aimer. Il faut un minimum pour aimer. On ne peut pas partir de rien.
- Il faut
un minimum d'amour qui flotte autour de nous, ça
fait longtemps que je te le dis, pour en faire une grande gerbe, un modeste
bouquet ou une fleur unique à offrir à quelqu'un...
Mardi 6
sept. Go Sport, Printemps puis Auchan Bagnolet (une rentrée très "magasins")
J'ai vu
un stylo feutre, en rayon, à Auchan, capable de produire (parcourir?) 2km d'écriture. L'image m'a parue belle, bien
qu'un peu présomptueuse, et digne de notre époque où tout doit se mesurer et se
compter en termes de compétition...
L'écriture, plutôt que d'avancée régulière, est si souvent retours en arrière, immobilité, silence et temps morts ! (un
de mes stylos, de la même marque d'ailleurs, s'est
tout desséché d'être resté sans servir pendant plusieurs mois!...), elle est aussi
redites, nouveaux passages*, faux départs et stagnation. Par
moments, encore, envol gracieux en plein ciel, et chute terrible au fond d'un précipice.
Où sont donc alors ces kilomètres parcourus ?
Des
heures d'écriture, des kilos de papier
noirci, des centaines de pages encrées, des tonnes de manuscrits
imprimés s'entassant, mais les
"kilomètres", où sont-ils ?
On ne
bouge pas.
On ne va
nulle part.
On reste
là.
* J'ai
retrouvé ce passage, écrit (très) différemment ailleurs : l'histoire du vendeur de Réverbère. Une feuille volante,
dactylographiée (en caractères minuscules) qui est tombée d'un carnet.
"Dans le
hall de la gare de Lyon, nous avions croisé à deux reprises le même vendeur du Réverbère. Il nous tendait son
journal, quelques feuilles de papier conditionnées
sous plastique transparent à cause des intempéries, qui permettent aux SDF de se tenir droit pour faire
la manche. SL, une première fois, lui dit en le
regardant bien en face : Désolé, j'en ai déjà deux, de ce mois-ci... Puis, alors que nous repassions
dans l'autre sens et qu'il nous le tendait de nouveau, nous dûmes renouveler notre explication. Cette fois, il sembla réagir et s'excusa en nous retirant de dessous du nez la
gazette. - Ah d'accord, je n'ai rien dit...
Il souriait, un peu édenté, le teint gris. SL flancha,
chercha dix francs dans sa poche et fit, se tournant vers moi : - Tiens,
prends-le, toi, et il tendit la pièce au vendeur qui me mit le
canard sur les bras, soudain très reconnaissant : - C'est bien
ce que vous faites, M'sieur. C'est mieux que de lui offrir des fleurs... hein
M'dame?... Bien plus intéressant... Tiens, d'ailleurs,
puisque c'est comme ça, tenez, je vous en offre un
deuxième... Et il m'en fourgua
encore un autre, malgré mes protestations - nous
savions qu'il devait reverser l'argent gagné
à l'association avant de
toucher la maigre part de ses ventes... Mais il insista : - Si, prenez, c'est
mon anniversaire aujourd'hui... - Quel âge avez-vous ? lui demanda SL,
en lui réglant le deuxième numéro. - Trente-sept. Il en
paraissait cinquante. SL sortit une troisième pièce de 10F qu'il lui glissa dans la main en lui souhaitant
un bon anniversaire.
À nous deux, nous avions
maintenant quatre exemplaires identiques... - Deux par famille..., c'est
bien, fit remarquer un peu tristement SL."
Mercredi
7 sept. St. Michel, Gibert Jeune (livres collège)
Il y a
les mots. Et puis il y a le silence. Dans mon silence, il y a des milliers de
mots, tant que je ne sais lesquels choisir. Ils passent très vite, un petit tour et puis s'en vont. Ils me tiennent
compagnie. Je ne suis jamais seule. Quelquefois, je me dis : il faut s'arrêter, s'asseoir à la table et s'en saisir, de
tous ces mots. Les laisser couler sur la page blanche. Une sorte de
superstition m'en empêche : si on les attend, ils ne
viennent pas. Ils se dérobent. Ou alors, ce ne sont
plus tout à fait les mêmes. Ils sont défigurés. Passés au crible de la raison et de
l'analyse. Ils sont déformés par le désir d'écrire, de les rendre présentables.
La démarche de les rassembler en un
texte en est vouée à l'échec.
On se lève.
On tourne
le dos à la table d'écriture
et on
part...
Jeudi 8
sept. 9h Trois rentrées (CP, 2d, 4ème) Auchan puis Parc
... À moins que... À moins qu'une personne, des
yeux, un corps, des mains, en ait besoin de ces mots - les attende.
Aussitôt, je peux, pour elle, faire
ça, les écrire; alors ils se font dociles, fidèles au rendez-vous : il n'y a plus qu'à les inviter.
Trouver
les mots pour apaiser, faire sourire, alléger la peine, vaincre les
terreurs : il n'y a plus que cela que je sache faire, je me dis. Il me semble
que c'est là mon seul talent. Pour tout le
reste, je suis maladroite. Réticente, sans grâce.
Je sais
qu'il est de mon devoir d'écrire, même si je n'ai rien à dire ou justement parce que je n'ai rien à dire, et que de là, à partir de ce rien, on peut
commencer à parler vraiment.
Vendredi
9 sept. Auchan, puis balade à l'Arboretum
- Je m'étonne que tu ne me parles pas plus.
- J'te
d'mande pardon... Moi, je trouve, je te parle tout le temps... J'arrête pas.
- Non
mais je veux dire de toi, pas de nous. De nous, tu parles souvent, c'est
vrai...
- C'est
parce que je ne veux parler que de
nous. Le reste...
- De ta
vie, ton désir, tes désirs, tu ne dis jamais rien.
- Pas intéressant.
- Un
voile discret recouvre tout ce qui concerne ta pensée...
- Quand là-dessus je te tenais au courant, on finissait par s'étriper...
- Eh bien
maintenant je n'ai plus droit à rien, en dehors de tes pensées qui vont vers moi, et que tu me décris avec force détails.
- C'est
toi qui l'as voulu.
- Non.
Pas du tout. On s'est mal compris alors.
- C'est
que la vie, pour moi, c'est te voir. De mon désir,
franchement, il n'y a rien à dire que tu ne saches déjà, et mes désirs sont universels et planétaires
: je désire toutes les femmes, de la
terre entière...
- Ah
ah... Peut-être, mais tu souffres. Tu le
dis, et je le vois bien. Tu es souvent au bord des larmes quand tu me regardes
dans les yeux.
-
L'amour, ça fait souffrir. Je ne
t'apprends rien.
- En
cette rentrée, nous déambulons presque chaque jour dans les grandes surfaces, les
galeries commerciales, les parkings souterrains, parfois sans rien acheter.
- Les parkings sous tes reins...
- Nous sommes de faux consommateurs et de vrais amants : nous recherchons la chaleur, le bruit et l'anonymat pour mieux nous sentir rivés l'un à l'autre dans un espace entièrement fabriqué, conçu pour autre chose. Nous visitons chaque rayon, regardant les articles qui y sont disposés, les touchant, comparant les prix, d'un magasin à l'autre, alors qu'on n'en a strictement rien à faire, sans cesser de nous parler dans notre langue à nous, qui n'a rien à voir avec ce monde, les gestes que nous y faisons, le simulacre que la vie pour nous représente...
- Les parkings sous tes reins...
- Nous sommes de faux consommateurs et de vrais amants : nous recherchons la chaleur, le bruit et l'anonymat pour mieux nous sentir rivés l'un à l'autre dans un espace entièrement fabriqué, conçu pour autre chose. Nous visitons chaque rayon, regardant les articles qui y sont disposés, les touchant, comparant les prix, d'un magasin à l'autre, alors qu'on n'en a strictement rien à faire, sans cesser de nous parler dans notre langue à nous, qui n'a rien à voir avec ce monde, les gestes que nous y faisons, le simulacre que la vie pour nous représente...

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