Entre nous (59)



Lundi 12 sept. 1994    Lac des Minimes

- Alors, comment ça va ?
- Malade. Je tousse, je crache, tu vas vite te rendre compte par toi-même... Au début, j'ai même craché du sang...
- Ah ça, c'est peut être que c'est la fin du rhume. Ça arrive des fois...
- Mais non, c'est le début, je te dis. J'ai trop fumé dans ma vie, et dernièrement... Plus de deux cigarettes par jour déclenche une sorte d'irritation, puis la bronchite.
- Tu fumes encore ? Je croyais que tu avais arrêté...
- Je fume quand je m'ennuie, ou bien quand je suis en compagnie. Avec des personnes qui vont mal, qui comptent sur moi, qui me prennent pour leur psychothérapeute...
- Tu as l'air de bien aimer ça pourtant, on dirait parfois...
- Non, pas spécialement, je m'attache à ce rôle, c'est pas la même chose. Mais ça me rend nerveux, même lorsque je m'en acquitte bien. Tu ne le sais pas mais autour de moi beaucoup de gens vont mal. Mais au fond, tout au fond, ce n'est pas cela qui m'atteint vraiment.
- C'est quoi ?
- Je vais te le dire, mais il faut que je me mouche d'abord... Attends, je reviens...
(il fait quelques pas, seul, plus loin, et revient)
- Les camps de concentration, les chambres à gaz, Auschwitz... on ne savait pas ? On veut nous faire croire... Moi, quand mon père est parti, j'avais douze ans... eh bien j'ai su tout de suite que je ne le reverrai pas quand je lui ai porté un quignon de pain et un camembert à travers la grille du pavillon où une cinquantaine d'étrangers comme lui étaient parqués pendant 48h sans rien à manger ni boire, avant le départ pour Drancy... Alors, quoi ? Ce qui me ronge encore c'est ça, ce moment, ce souvenir terrifiant, et la suite, tout ce qui est arrivé après, qu'on savait, que tout le monde savait...
Mais ce qui me ronge aujourd'hui, là, actuellement, c'est l'absence voulue de mémoire de Mitterrand, et les "révélations" mises à jour dans le livre de Péan. Bousquet ! Bousquet est là, de nouveau, avec son arrogance, son pouvoir de grand administrateur, et sa "virginité" bien habilement refaite au nom de la République et du service de l'État. Les horreurs qu'il a commises, les crimes qu'il a commandés viennent à peine d'être révélés qu'on efface tout. Il est mort assassiné, et alors ? La Haute Cour l'avait acquitté, comment ne pas lui faire confiance de nouveau, hein, pourquoi ?, on a l'air de se demander partout... Mitterrand et ses ronds de jambes, son adresse écœurante à tirer un trait sur des affaires passées, au nom de la réconciliation nationale... Tout ça montre bien que tout peut recommencer, que pour la tranquillité politique de la République, on saura toujours sacrifier ceux qui ne comptent pas ou si peu, les métèques, les juifs, les étrangers...
Pouah! on se sent sale après, d'être français. Il n'aurait jamais fallu laisser les autres, les abandonner ainsi...

Mardi 13 sept.  Lac des Minimes

- Tiens, je vais te raconter ce qu'il m'est arrivé, ce matin...
Je me dirigeais, à pied, vers l'épicier ED, tu vois lequel, celui qui se trouve rue Defrance.
- Tu n'avais pas pris ta voiture, c'est rare...
- Non. J'éprouvais le besoin de ventiler mes poumons. Que l'air entre seul dans mes narines sans que j'aie d'effort à faire pour prendre une inspiration... Parvenu devant le magasin, j'aperçois, sur l'autre trottoir, un tout petit enfant noir d'à peine trois ans, apparemment seul. Je cherche des yeux parmi les passants lequel d'entre eux peut bien être avec lui, mais ne voit qu'un grand Noir, au loin, marchant d'un pas pressé avec un instrument de musique  sous le bras : l'enfant est seul. Il vient de la rue Louis Dequesne, qui aboutit en descendant dans la rue Defrance où nous nous trouvons maintenant tous deux, l'enfant et moi, face à face, chacun sur un trottoir. Il attend. Quoi, nul ne sait, pas même lui, probablement. Le petit semble alors s'apprêter à traverser, tel un enfant de cet âge-là, c'est-à-dire sans regarder autour, concentré qu'il est dans sa seule hésitation. J'ai peur qu'il s'engage et qu'une voiture n'arrive de son côté sans l'avoir vu, dans cette rue à sens unique où l'on roule vite. Je vais pour traverser avant que l'irréparable ne se produise, quand je me rends compte qu'une jeune fille, dépassant l'enfant sur le même trottoir que lui, est revenue sur ses pas et s'est penchée vers lui. Elle parle au gamin qui secoue la tête énergiquement en signe de désapprobation. Je traverse pour les rejoindre. La jeune fille ayant voulu empêcher le gosse de s'engager sur la chaussée, l'a retenu par le bras. Il a voulu se dégager et est tombé à la renverse sur le trottoir, sa tête ayant heurté le sol. Il couine, maintenant, mais se relève. On en est là quand je les rejoins. La fille n'a rien pu faire sauf à constater par elle-même qu'il allait bien - pas de bosse - et qu'il était en chaussons... À part ça, impossible de lui faire dire ni d'où il vient ni s'il est seul. Nous échangeons quelques mots entre nous et on décide de se rendre tous les trois à la crèche, qui se trouve en haut de la rue Louis-Dequesne. Tu vois laquelle ?...
- Oui, très bien...
- J'ai pris l'enfant, qui pleure toujours, sur les bras, en le tenant à distance tout de même à cause des microbes dont je me sens envahi et que je ne veux pas lui passer... La jeune fille marche à nos côtés. L'enfant, maintenant juché sur mon mètre quatre-vingt, a cessé de pleurer. La troupe hétéroclite que nous formons remonte la rue, moi laborieusement, peinant sous la maladie et le poids du gosse, la jeune fille marchant en tête. Parvenus dans la courette de la crèche, on aperçoit une femme en blouse et nous lui présentons notre "trouvaille", n'obtenant qu'un froid : "Ah non, c'est pas à nous..." Il nous faut donc redescendre toute la rue en sens inverse, et peut-être, on se dit, s'enquérir chez ED d'une éventuelle mère qui aurait perdu son petit en faisant ses courses. En passant devant un pâté de maisons, duquel nous parviennent divers bruits variés en intensité et en origine, on perçoit soudain nettement des Ouh-Ouh! qui pourraient bien nous être destinés. Et en effet, d'une fenêtre ouverte, nous voyons une vieille femme agiter le bras en désignant du doigt à plusieurs reprises, une entrée d'immeuble. Nous nous précipitons vers l'endroit indiqué, sur la gauche, soudain heureux de ce dénouement inespéré. Mais le digicode de l'entrée nous impose une ultime barrière. Enfin, alors que nous sommes là, tous les trois, devant la porte fermée, un déclic électrique nous fait comprendre, moi et la jeune fille, que quelqu'un va sortir, et on se retrouve en effet nez à nez avec une femme d'une trentaine d'années, nord-africaine probablement. Elle veut aussitôt s'emparer de l'enfant : en rentrant de ses courses, elle ne l'avait plus trouvé à la maison... Je lui dis alors : Je le garde ou je vous le redonne ? Écoutez-moi bien, quand vous irez faire vos courses, dorénavant, emmenez-le avec vous. J'articulais bien... Et si vous devez le laisser, confiez-le à quelqu'un, alors. Ne le laissez surtout pas chez vous, la porte fermée à clé. C'est entendu ? C'est bien compris ?
Je suis rentré, épuisé.
- Cette histoire me rappelle aussi la fois où tu avais trouvé un caniche devant ta porte, tu te souviens ?...
- ... Et comment!... si je me souviens... Cela avait été la même expédition, pour en retrouver le propriétaire... La jeune fille en moins pour m'accompagner, moi, et le fait que ce ne soit qu'un chien...
- Tu avais déambulé dans le quartier, le caniche sur les bras, toute la soirée jusqu'à finir par trouver, installé au comptoir d'un café, un chauffeur de taxi, ravi qu'on lui rapporte son clebs qui s'était échappé de la voiture à l'arrêt, vitre ouverte... Tu vois, toi qui dis toujours qu'il ne t'arrive plus rien... Eh bien, c'est faux.

Tu es un héros. Mon héros... 

Commentaires

Posts les plus consultés de ce blog

L'appel du 7 mai

ciseaux de la critique

Ecrire à deux