Entre nous (60)
Mercredi
14 sept. 1994 Franprix (celui de la place des Rigollots) puis Porte Jaune
- Tu as
un visage pour temps de pluie...
Jeudi 15
sept. Machine à laver cassée. Auchan, Joinville, Bords de Marne. Acheter nouveau
lave-linge
Vendredi
16 sept. Bercy. Soir : ciné "Rouge" de
Kieslowski
Nous
revenions d'une promenade au bois. Il venait de faire l'acquisition de sa
nouvelle voiture et roulait assez vite car c'était
l'heure de rentrer. Nous parlions, de nous probablement, sans nous regarder. Il
fixait la route et moi je laissais mes yeux traîner
vers le bois, la contre-allée, la piste cyclable. J'aperçus un groupe de jeunes gens, des "zoulous", comme
on ne dit plus, pensai-je, amusée... Mais soudain il me sembla
voir les coups pleuvoir sur l'un d'eux, qui s'agrippait à un vélo. Ils étaient trois à tenter de lui arracher et
malmenaient celui qui était dessus, tenant le guidon
fermement. Nous les avions déjà dépassés. Je crois qu'il se battent!, j'ai fait. Aussitôt, il appuya sur la pédale de frein à fond et fit une marche arrière spectaculaire, en se retournant à demi, le bras posé sur le dossier de mon siège. Nous nous trouvâmes alors au niveau du groupe
de jeunes, effectivement en pleine bagarre. Les trois agresseurs avaient aperçu la voiture en train de reculer et se dispersèrent rapidement dans le bois, laissant le garçon sur le carreau, qui finit par se redresser et reprendre
son vélo jeté à terre, tout en se tenant le
bas du visage.
Il se remit en selle. Nous attendions, muets. Il se mit à rouler, quelque peu zigzagant, sur la piste cyclable. Nous
redémarrâmes lentement. Quand il revint sur l'avenue, j'ouvris la
vitre et lui demandai : - Ça va aller ? Vous pensez
pouvoir rentrer ?
Il tourna
la tête vers nous. Il était tout jeune. Quinze ans, tout au plus. Et très pâle. - Oui, merci, articula-t-il
avec difficulté. Je crois que ça va aller. Heureusement que vous êtes venus...
Il sourit
faiblement. Ses dents étaient couvertes de sang.
... La
voiture leur a fait peur, dit-il. Ça les a fait fuir. Ils
voulaient mon VTT, mais il n'est pas à moi, je l'ai emprunté pour trois jours à un copain...
Nous
roulions tout doucement à ses côtés. Je lui dis : Vous vous êtes bien défendu. Rentrez-vite et
soignez-vous. Au revoir.
Nous nous
sommes dépêchés, car il était plus que temps pour arriver à l'heure.
Nous
n'avons pas dit un mot de plus.
Chacun
pensait : Combien d'autos sont-elles donc passées sans s'arrêter ?...
Lundi 19
sept. Bercy (achat calculette + cartouche d'imprimante)
"Malade" (de ces maladies bien à lui),
et agressif. Trop.
Mardi 20
sept. Le matin : grosse envie de le quitter. L'après-midi, Auchan : ça me passe.
Jeudi 22
sept. Auchan (nous nous traînons lamentablement)
Comme
j'ai décidé de n'écrire que l'essentiel, je n'écris plus. Sans doute est-ce ainsi pour beaucoup, qui n'écrivent pas. Une forme de pudeur et de retenue. Il se passe
pourtant des choses. Je ne les trouve pas dignes de franchir la barrière que j'ai voulu m'imposer.
Lasse. Je
suis lasse et curieusement, heureuse aussi.
Il faut
cesser de parler. De se raconter sans arrêt des histoires. Notre
"gros ego" ne doit pas déborder continuellement. Il
s'agit de l'en empêcher, de le retenir.
Regarder
autour de soi et faire silence.
Rire,
s'entourer d'enfants, les observer.
L'humain
n'est beau que dans son devenir, ou alors dans l'ultime sagesse, peut-être, qui le rapproche de la mort.
Refuser
la plainte de ceux qui geignent.
Vendredi
23 sept. Neuilly sur Marne
- Je n'écris plus que ceux de tes actes que je juge héroïques, à présent...
- Ah ah,
donc, de ce fait, tu n'écris plus...
- Ça dépend. Par moments, oui, tu
t'entêtes à vouloir jouer les minables, alors je laisse faire. En tout
cas, de ma vie propre, je n'écris plus le ménage, la maison, la vie conjugale... Donc, je n'écris plus.
De ceux
que j'aime je ne peux plus rien dire. L'amour requiert le silence, la réserve, la pudeur. Et l'humour.
Assez
d'histoires ! J'ai trop cru en la parole. J'en suis revenue. J'entame une
nouvelle phase dans laquelle je regarde,
exclusivement... M'en tiens à ça.
De temps
en temps viendront quelques notes, mais ce n'est pas sûr.
Lundi 26
sept. Auchan (rapidement, avant passage
plombier à cause d'une fuite d'eau
dimanche) Soir : plombier pas venu
Mardi 27
sept. Auchan, Parc Montreuil. Soir :
plombier
Jeudi 29
sept. Auchan toujours (sujet du jour : sexualité/culpabilité = vaste programme)
Vendredi
30 sept. Lac Daumesnil. Soir : je reprends mon Foucault Hist. de la sexualité (paru en 76, abandonné en 86) Tome 1 : La volonté de savoir.
Samedi
1er oct. Maison
Je
commence la rédaction de : "Le roman
dans la marge"
Lundi 3
oct. Bercy
Lui fais
lire quelques pages du Roman dans la
marge. Pas de réaction. Ou si peu. Il ne s'intéresse décidément qu'à ce qui le concerne
directement. Rien d'autre. Sa santé à lui, la mienne un peu, peut-être,
et encore... Tous les autres sujets, il s'en tape... (à part la politique, encore et par moments quand on est ensemble, mais sur ce sujet, il préfère seul)
Je le
regarde partir doucement.
J'ai
baissé les bras, on dirait. Et
pourtant je continue de le voir tous les jours.
Je
voudrais être en mesure de pouvoir
brutalement le priver de nos rencontres, pour le faire réagir.
Mais je
ne peux pas. Ou plutôt je ne veux pas lui laisser
l'occasion d'accrocher sa souffrance à ma personne. Je suis très prudente. Peut-être n'est-ce pas seulement
pour lui que je suis prudente mais aussi pour moi, car si je fais disjoncter
notre relation, je ne supporterai pas, je crois, un tel gâchis...
Mais
parfois, c'est tentant.
Pas de
ruines dressées devant nous, alors... Pas de
dégâts, mais au prix de quelles contorsions de l'âme, et de quelle vigilance permanente ? Lutter, lutter
contre la déception qui s'installe à petites doses répétées, quotidiennement.
Toujours
les mêmes mots, les mêmes dérisoires provocations, la même paresse chez lui... Refuser de se battre contre tout ça qui a tellement peu d'importance. Se retrouver chez soi,
en soi, avec ses propres forces. Ne pas compter sur lui, regagner la sérénité quittée à cause de ses seules impulsions destructrices. Se replier
tout doucement, avec prudence, comme si le moindre geste, le plus faible cri de
révolte risquait de tout faire
basculer.
Drôle d'état. Et lui, qui ne bouge pas... Enfin il dit : - Que tu crois... que je ne bouge pas... Mais t'en sais rien...
Attendre.
Attendre demain. Savoir que ce qui me fait souffrir n'est pas ma solitude à présent retrouvée sans lui, mais la sienne, longtemps refusée, niée, et qui s'étale maintenant sur presque toutes mes soirées. Une femme sous influence.
Mardi 4
oct. Matin lu Le souci de soi (M. Foucault) Aprèm Auchan (la nouvelle "convention"... : je ne sais même pas ce que c'est, quelle elle est...)
Mercredi
5 oct. Matin, vais à Curie, Dr Durand. Pour kystes
aux seins. 14h, il vient me rechercher à la station Luxembourg.
Jeudi 6
oct. Auchan (les seins, indécision) Peser "le pour et
le contre". Soir, tristesse.
"Ceux
qui aiment la vie, la vie les aime"
Vendredi
7 oct. Passage rue de l'Ind. puis Auchan (je garde mes seins. Na! Pour fêter ça, je m'achète trois soutiens-gorge...)
Quand je
me rapproche de lui, la magie aussitôt fonctionne, se remet en
route. Mais cela ne vient plus que de moi, maintenant. Il ne s'y refuse pas mais
c'est moi qui dois en prendre l'initiative.
J'ai parfois envie de le quitter.
Ce serait plus simple. Mais je ne sais pas à
quoi ça m'avancerait, et ce n'est
pas du tout parce que je ne l'aime plus. Non, ce n'est pas ça. Bien au contraire. Mais je suis fatiguée, fatiguée de lui, même si pas seulement, de tout en général, plus encore de sa dépression permanente, qui s'installe de façon coutumière, de son agressivité par moments, et du peu d'espace qu'il laisse aux
sentiments simples, généreux, sans souci.
Bien sûr, il peut me reprocher, lui, ma mesure, trop grande à son goût, ma sagesse, ma tranquillité, mon manque de grain de folie et de fantaisie, mon sens
aigu des responsabilités, mon côté "famille
nombreuse", ce qu'il prend lui pour un manque d'ouverture, de générosité, de disponibilité à son égard, et surtout, un manque
flagrant d'amour...
D'AMOUR ?
Quand je décide de franchir l'espace qui
nous sépare en me collant à lui pour une fête des corps et des sens, il cède, sa névrose cède, laissant la place à la tendresse,
l'improvisation, la gaieté folle. Il redevient lui-même, celui que j'aime, et que je ne voudrais jamais, mais
alors JAMAIS, avoir à quitter...
Mais cela
ne peut durer que deux heures à peine, et aussitôt je lui en veux de laisser tomber quelques instants après, le temps de rentrer chacun de son côté, tous les bienfaits d'une
telle rencontre incroyable, magique, pour les heures qui suivent notre séparation (séparation contre laquelle je ne
puis rien, pas plus que lui). Je lui en veux de m'échapper à nouveau pour partir dans le
ronron de son ennui et de sa morbidité. Se réfugier dans sa carapace, qui le protège. Je préfère alors ne pas savoir ce qu'il pense, ce qu'il fait, ce
qu'il veut, et bien sûr, il prend ça pour un désintérêt subit de ma part à son endroit. Du désamour. Ou de la déception, plutôt ?
Pendant
quelques jours, je me retranche alors dans le souvenir de celui que j'ai aimé, terriblement, de manière absolue et magique, et qui
semble-t-il n'est plus là, voire même n'a peut-être jamais existé...



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