Entre nous (61)



Lundi 10 oct. 1994   Auchan Parc du Tremblay

Il me reproche ma rigidité.
Je revendique une certaine rigueur.
Le soir, pour poursuivre, on se téléphone assez longuement. Les thèmes en sont :
. ce que je déplore chez lui : contradictions
                                                   laxisme
                                                   paresse
                                                   immodestie
                                                   besoin d'"ouverture" (ou ce qu'il appelle ainsi = télé)
. ce qu'il me reproche : intolérance
                                          rigidité (donc)
                                          puritanisme
                                          d'être péremptoire
. et de moi encore, contre lui : complaisance envers soi-même
                                                       autodénigrement (preuve de son immodestie)
                                                       son goût immodéré pour le doute
                                                       sa peur des (petites) vérités
                                                       sa tendance à confondre le vivre et le voir-vivre...

À la fin, il dit : Je me demande vraiment ce que nous faisons ensemble.
Mais c'était un bon appel. Il y a longtemps qu'on aurait dû penser à l'avoir...

Mardi 11 oct.   Auchan. Bois de Vincennes. Réparateur télé

Presque tous les jours, il m'appelle par erreur, c'est-à-dire qu'il compose mon numéro (à n'importe quelle heure...) au lieu de faire le sien, pour appeler chez lui... C'est un geste automatique, dit-il. Alors je note, je me fais la remarque, qu'à part ça il ne m'appelle presque plus le soir. Donc le téléphone sonne, moi ou les enfants décrochons et dès qu'il reconnaît l'une de nos voix il raccroche s'il s'agit d'un des enfants et qu'il est tard, ou si c'est moi qui réponds, il marque un temps et dit : Voilà, c'est encore moi... Encore une erreur, je voulais appeler chez moi... Ça s'est fait tout seul. Désolé.
Cela pourrait me faire plaisir, mais non, pas tellement. Je pense qu'il s'empêche de m'appeler pour ne pas se montrer trop envahissant et que cet effort qu'il fait est contrecarré par son inconscient (classique).
Il dit, lui, que c'est "l'âge" (bien sûr...)
En fait, depuis plusieurs mois il se dit triste et voudrait (vaguement) que je me sente responsable de cette tristesse.
Or, il se passe ce qu'il doit se passer s'il continue ainsi de suivre ce qu'il appelle "sa pente naturelle". Celle qu'il revendique d'une façon si têtue : ne rien faire, juste un peu de vélo; se laisser emporter, séduire par tout ce qui passe, par tout ce qui bouge; penser à la mort, à la maladie, lutter contre les fantômes du passé; se cramponner à des illusions, la première de toutes étant que si je l'aimais plus, beaucoup plus, il serait plus heureux. Que c'est très simple, au fond...
Il faudrait déjà qu'il commence par aimer un peu plus la vie, mais peut-être est-il déjà trop tard, et je ne sais plus comment lui faire entendre cela.
J'attendrai encore.

Jeudi 13 oct.  Neuilly/marne L'écluse + La Cartoucherie ("- L'abstinence ? - Non, l'abstention...")

- J'ai pensé hier que pour moi, il y a deux Serge. L'un que j'aime d'une passion obsédante (ça tu le sais) et qui ne s'achèvera qu'avec ma propre vie, et l'autre, qui est sans doute le véritable Serge, celui en tout cas bien réel que je peux à tout moment critiquer, trouver "insuffisant", mais pour lequel je serai toujours là, car ce Serge porte en lui, il le contient, l'autre Serge que j'aime, même s'il ne le laisse pas toujours apparaître.
- Bravo. Jolie construction...
- De l'un, je suis folle amoureuse, sans pour autant dépendre de l'autre, qui est loin, bien loin d'être toujours à la hauteur, et qui me causerait tant de déceptions... s'il n'y avait que lui... L'un que j'aime est toujours là, puisqu'il est en moi, je ne l'écarte jamais de mes pensées et lui voue une fidélité absolue. Mais pas à l'autre, car j'ai besoin parfois de m'éloigner de lui pour me distraire - parce qu'il est tuant.
- Tu es vraiment très forte... Tu arrives à me dire des choses terribles sous couvert d'une grande douceur...
- Reconnais, ça présente de nombreux avantages, pour toi, comme pour moi...
- Pour toi, en effet, ça me paraît évident : un attachement autonome, une fidélité libre, et la possibilité de ne pas prendre de décisions quant à l'avenir. Comme par exemple : me quitter, me voir toujours, ne plus me voir, me voir un peu, m'aimer, ne pas m'aimer...
Mais pour moi, qu'est-ce que ça m'apporte ton histoire ?
- Un, tu sais que je t'aime, au moins l'un des deux qui sont toi, et cela, quel que soit ton état, du jour ou du moment.
- Ah oui, c'est vrai, ça c'est bien...
- Deux, tu es totalement libre par rapport à moi, toi qui chéris tant la liberté... car il y en a un des deux qui n'est pas à moi : l'autre...
- Tu parles d'une liberté... C'est bien beau sur le papier, tout ça...
- Et enfin - enfin! - je ne te quitterai pas.
- Non, en effet, si on suit ton raisonnement jusqu'au bout... Mais ce sera peut-être l'inverse qui va se produire. Et pas pour les raisons que tu as mises en place dans ta petite tête...

Vendredi 14 oct. Neuilly/marne. Retour perturbé par accident sur autoroute. Réparateur lave-vaisselle (mais pourquoi toutes les machines me lâchent-elles en ce moment ???)

Lundi 17 oct.   4 photocopies de Est-ce elle ? (pour quel éditeur, je ne sais même pas...) Auchan. Parc du Tremblay ("une jouissance pure de tout désir")

Mardi 18 oct. Rue de l'Ind. Lasagnes + "dessert"... Plus tard, rencontré De Oliveira dans la rue. Plein de petites courses.

- Je suis un mystique.
- C'est clair. Un grand mystique, même...
- Mais alors seulement un mystique de l'amour qui ne cracherait pas sur un petit coup de pouce artificiel, en l'occurrence, un joint... Je trouve, ce qui te manque, car il faut bien qu'il te manque quelque chose, c'est de ne pas fumer...
- Quel romantisme... Tu n'as rien d'autre à proposer, comme thème de débat aujourd'hui ?
- Non mais laisse-moi finir. Tu vois, tu te cabres déjà, à peine je touche au sujet...
Tu t'es selon moi arrêtée à quelques pas de l'idéal, dans notre relation...
- ?
- Oui. Par excès de prudence, conformisme, manque de confiance, je ne sais quoi au juste précisément. Parce que tu es en fait excessivement bourgeoise, droite. Tu as l'air de vouloir prôner un amour épuré de toute aspérité, une jouissance débarrassée des prisons du désir, une érotique glissant vers l'amitié. Et tu t'énerves parce que ça ne marche pas tant que ça...
- Surtout, ça ne fait pas ton affaire... Reconnais.
- Une femme castratrice, voilà ce que tu es.
- Ah! Nous y voilà ! Tu aurais pu tout de suite commencer par là. Ça nous aurait fait gagner du temps. Car il faut y aller, là, maintenant, avec toutes tes salades...
- Ah! Elle était très bonne ta salade de fruits, j'oubliais de te dire... Et les lasagnes... j'en parle même pas... T'as vu, j'ai tout nettoyé, tout raclé, il n'en reste pas une miette. Tiens, reprends ton plat.

Mercredi 19 oct. De Oliveira, qui m'avait fixé RV dans un café, finalement n'est pas venu (encore un "non-fiable", décidément, ça court les rues...) Martine G. (dactylo) Cystite, la nuit.

Jeudi 20 oct. Expédié 3 manuscrits (JM Roberts, Mercure de France; BH Lévy, Grasset, R. Grenier, Gallimard). Aprèm, Auchan Flunch puis bords de Marne

Vendredi 21 oct. Auchan, Parc du Tremblay, rue de l'Ind. (très vite...)

S'aimer prend du temps. Mais pas toujours, et pas forcément. La preuve...

Je ne sais plus lequel des deux a sorti ça - en se rhabillant.



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