Entre nous (62)
Vendredi
28 oct. 1994 Vacances scolaires, courses avec les enfants. Tél. soir. Règles
Sam.-Dim.
29-30 oct. Fatigue. Échanges uniquement par messages
Lundi 31
oct. Auchan (un sac d'"indiens" + 2 cassettes)
Mardi 1er
nov. Même pas de message! Rien. Nada.
Mercredi
2 nov. Auchan Fontenay et Bagnolet (pour achat toiles vierges pour artiste-peintre)
Il me dit
: Tu as une belle tête.
- Il
faudrait je trouve se contenter des actes.
- Les
mots sont de trop, selon toi ?...
- Oui,
enfin non, mais dans ce besoin de parole et d'échange
qui nous agite tous...
- Tous, je ne pense pas...
- ... je
lis surtout le vide de nos actes, désordonnés ou inexistants. Ne plus rien vouloir faire est encore
possible mais ne plus rien dire au
sujet de ce faire qui n'en est plus
un, voilà ce qui est plus difficile...
- Non,
moi j'y arrive... Ça ne me pose même aucun problème...
- Oui,
toi. Mais en général on veut que les autres, un autre au moins, soit
tenu au courant : Écoute, je ne veux plus rien. Je ne veux pas sortir, ni
lire, ni écrire, ni regarder la télé.
- Tu es déprimée ?
- Je veux
m'ennuyer, pouvoir m'ennuyer à longueur de temps... Dans cet
ennui, il y aura tout le relief que je pourrais donner aux seuls actes qui
s'imposeront d'eux-mêmes. Je veux leur laisser la
place, être neuve et étonnée devant eux...
- J'approuve
ton nouveau programme, mais il y a deux choses qui m'embêtent dans tout ça. Un, que tu n'écrives plus. Et deux qu'il n'y a rien de prévu pour moi là-dedans. Plus aucune place.
Que tu ne m'aimes plus... Si tu ne veux plus sortir, tu ne me verras plus. Tu as pensé à ça ?
- Écrire, je recommencerai. C'était
bien, le temps où j'écrivais... je me dis souvent. Donc, je recommencerai. Écrire Est-ce elle? est la chose qui me rend la plus
heureuse au monde... Qui me fait lever le matin. Mais cette fois j'ai l'envie
d'aller plus loin, de raconter encore plus de choses avec très peu de mots. J'essaie toujours d'écrire quelque chose qui n'a pas été écrit déjà. C'est la seule tâche du romancier, au fond.
Aller plus loin. Ne pas répéter ce qui s'est écrit par d'autres, et surtout,
ne pas se répéter soi-même... On ne fait que ça, la plupart du temps...
- Toi qui
es graphomane, je ne vois même pas comment tu t'en
passes...
- Ah non,
je m'insurge contre ce terme. "Graphomane", on dirait que c'est une
maladie, un toc, une obsession... Presque une perversion. Quelque chose dont on
serait incapable de se passer, en tout cas. Ce n'est pas du tout ça. Rien à voir.
- C'est
quoi alors ?
- Plutôt une sorte de pulsion esthétique, ou de créativité, je dirais, qui pousse à donner plus de consistance à l'existence, s'en approcher en imagination afin de rendre
l'objectif subjectif et le subjectif objectif, ce qui n'est après tout rien d'autre que s'acquitter du rôle d'écrivain. Un peintre, qui peint
toute la journée, et même la nuit, qui enchaîne toile après toile, on ne dit pas, hein?, qu'il est
"picturomane" ou quelque chose comme ça... On n'a pas inventé de mot pour désigner son activité débordante. Ce n'est réservé qu'aux écrivains, ce terme désagréable de graphomane... Je crois, c'est en partie parce que tout le monde pense qu'il est assez facile d'écrire, qu'au fond, tout le monde peut s'y mettre. C'est à la portée de chacun. Il suffit d'écrire beaucoup, en grande quantité... et quelque chose finira par sortir.
- En
attendant je crois que tu souffres parce que tu as cessé d'écrire. Et tu as cessé d'écrire, non pas pour des
raisons théoriques, mais parce que tes écrits te posent de sacrés
problèmes. Autour de toi, ça grince...
- Ça grince et ça coince, oui... Des paroles
acerbes fusent sur le fait que je m'empare pour écrire, de la réalité. Je "n'invente rien". Un peu comme si on me
reprochait d'être en panne d'imagination. De
puiser dans le réel pour en faire de la
fiction, alors que ce réel voudrait rester bien fermé à la fiction, justement. Que
tout se passe dans l'ombre...
- Bon. Ça veut dire déjà que le roman, on ne s'en fiche pas... Que l'écrit pèse plus que tout le reste.
C'est plutôt une bonne chose.
- C'est
certain. Et puis au moment d'écrire, franchement, on ne se
pose même pas toutes ces questions.
On se doit d'être totalement libre. Sinon ça ne marche pas. Le roman est l'endroit où l'on peut être le plus libre sur terre.
Plus libre que tout. Dégagé de tout.
- C'est
cela qu'on ne pardonne pas. Comme toujours. Comme en tout. La liberté.
- Oui, ça effraie la plupart des gens. Y'a rien à faire.
Dimanche
6 nov. Par téléphone, jusqu'à tard dans la nuit (1h30), parler = nuit "grise", pas
tout à fait blanche (bien qu'après avoir raccroché, le sommeil ait du mal à venir)
- Tu
tires de plus en plus à la ligne. Tu renies tout, au
point de te couper complètement du témoignage concret de l'esprit et des sens. Et aimer ?
qu'est-ce que t'en fais, dis-moi, si tu ne veux plus écrire...
- Aimer, à la rigueur, présente encore un certain intérêt. Mais peut-on aimer à partir de rien, dans le sillage d'un non-acte total ?
C'est des questions que je ne devrais pas me poser, je sais bien...
- Tu l'as
dit. Aimer c'est aimer, c'est tout.
- ... ce
sont des questions vides par excellence, sans contenu, sans urgence et sans réalité. Et pourtant souvent je
sombre avec délice dans leur tourbillon. Je
me heurte là à quelque chose d'indéfinissable, que par le passé je n'aurais jamais osé aborder. Que j'aurais trouvé sans intérêt. C'est ça qui a changé.
- Du
charme, il y en a quand on est sous l'emprise de l'autre. Pour autant sur un
autre plan la qualité de son discours n'est pas
forcément extraordinaire. C'est
contre cela que tu te bats quasi en permanence. Je le vois bien. Cela étant dit, pour moi, ton sourire peut avoir seul pour effet
de me rendre heureux. Il me suffit à me redonner vie. Quand quelque chose comme ça vous arrive... ce qu'on
appelle je crois, mais je ne sais plus qui a inventé le terme, "l'incontrôlabilité du réel"...
- Pas très esthétique comme appellation... Je
pense que c'est Jung. En tout cas, ça lui ressemble. Les
profondeurs mythologiques de l'éros, tout ça... ce n'est pas l'amour. L'amour c'est ce dont je n'avais
encore jamais croisé à ce point la nudité, la platitude et le dénuement. Quoi ? je suis riche de quelque chose d'extrêmement pauvre, d'impossible à
définir, à mettre en scène, à comprendre ? D'un seul coup, on tombe là-dessus...
J'aime un
visage qui contient tous les visages et qui pourtant est unique dans la ruine
de son orgueil à se savoir seul et impuissant.
J'aime un visage qui est hauteur et dont je peux briser l'élan en un regard. J'aime un visage que je connais par cœur et par esprit, depuis de courtes années, et une longue vie. Je ne l'ai jamais "pas
connu". Il en va de cette évidence comme de ce premier
regard qu'on a pour son enfant émergeant d'entre nos cuisses.
On dit,
quand on aime, "même quand tu ne seras plus là (ce qui veut dire mort), tu resteras à mes côtés, tu me tiendras compagnie, toujours". Ton image.
Cette image-là. Ton souvenir, à défaut, car l'image s'efface
vite, on a beau faire... Tu seras toujours là... On sait très bien que c'est faux.
Mardi 8
nov. Rentrée des classes. Gare de Lyon,
achat de journaux (étrangers) au kiosque. Rue de
l'Ind. Lasagnes et "têtes contre genoux, assis dos à dos" (pas une figure érotique
mais une position de tai-chi qu'il a retenu de son
cours particulier avec Jacques, "pour relaxer les lombaires"...) Après, Saint-Mandé, puis B3 (Vénilia)
... Et
pourtant, cette certitude est là. Mais elle est autre. Ce
n'est pas que lorsque tu seras mort je me souviendrai toujours. Bien sûr, je t'oublierai. J'en aimerai d'autres peut-être. Sans doute. Enfin j'espère.
Non, c'est plutôt qu'il en va je crois de ton
absence comme de ta mort. Disparu, tu es là, à mes côtés, car tu es en moi maintenant. Je te porte comme on porte
un enfant qui vous rend plus forte, sereine, apaisée. Qui est comme il est. On ne veut même pas savoir. Je suis lourde de toi et mon cœur est léger de t'avoir vu naître.
Il reste,
pour les autres, et même parfois pour moi, une
silhouette curieuse, usée, celle d'un artiste qui n'a
plus d'œuvre et qui marche à mes côtés, m'attend, me pousse dans mes retranchements, mes
contradictions, me tire, me frôle, m'échappe, me prend.
Bientôt tu auras soixante dix ans. Tu en auras mis du temps pour
venir au monde !
Mercredi
9 nov. Rue de l'Industrie
- Ce nom
de rue est vraiment curieux. Ça m'étonne que tu n'aies jamais chercher d'où ça vient...
- Rue de
l'Industrie : dénommée par délibération du 19 juin 1942,
"le caractère neutre de cette dénomination ne pouvant soulever aucune critique", en
ces temps compliqués... Elle fut percée peu de temps auparavant (projet de 1936) dans le cadre du
plan d'aménagement du quartier-est.
Ça te va ?
- Ah ah.
Oui, parfait.
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