Entre nous (63)
Jeudi 10
nov. 1994 Bercy (on parle du film de
Lanzmann)
Je le
"casse". Lui, son comportement. Son côté Monsieur Je-sais-tout... Il prend peur, non sans un certain
plaisir.
Lundi 14
nov. Auchan (l'armée israélienne... - Encore! Toujours ce sujet-là... On en a déjà parlé longuement hier... - Oui, mais j'ai pas fini, tu m'as arrêté pour me dire du mal de moi...). RV dermato.
Entre
nous, ça a l'air reparti. On dirait.
Mardi 15
nov. Rapprocher RV dermato. Bercy, café La Cour romaine (les mots et le thé-café qui
font du bien)
Il dit
qu'il parle, qu'il a décidé de parler, parce qu'il est inquiet... Pour moi... entre
autres.
- À cause de la petite intervention prévue chez le dermato ?
- Oui.
- Rhooo... mais c'est rien du tout...
Mercredi
16 nov. Confitures de coings. Saint-Mandé (chacun pense à son truc : moi, ma gelée
qui n'a pas "pris", je me demande pour quelle raison, lui, la Bourse,
qui a chuté, il essaie de comprendre...)
Jeudi 17
nov. Recuire les confitures. Lettre de J-M Roberts (négative). Auchan
Il dit qu'il a peur, "discrètement". - C'est quoi au juste, avoir peur discrètement
?
Vendredi
18 nov. Chez dermato. Il m'y conduit. M'attend dans la voiture. Printemps, cafétéria (il est "rassuré")
Dimanche
20 nov. Il me laisse un unique message disant "Tout ce week-end
m'emmerde"
Lundi 21
nov. Auchan (il "s'en fout") Millepages ensuite
Mardi 22
nov. Fatigue. Très grande fatigue. Auchan (il
ne "m'aime pas") Soir : dentiste pour chacun des 3 enfants
L'impression,
brutalement, que tout a été dit, et redit, retourné
en tous sens. En un jour, deux peut-être, on a fait le tour de la
question. Quels que soient les efforts que nous ferons, il n'y a pas de place
pour moi dans sa vie comme il n'y en a pas pour lui dans la mienne. À quoi cela sert-il de se bercer d'illusions ?
Et ce qui
vient occuper cette place, au contraire, la remplir tout entière, n'est pas l'amour libre et libéré que nous voudrions pouvoir y
mettre, mais une suite de dépendances, d'emprisonnements
en nous-mêmes, orchestrés par les autres, autour de nous, et nous-mêmes, contre lesquels nous ne pourrons jamais rien. Ce sont
eux, les plus forts.
"L'amour", paternel et maternel,
"l'amour" conjugal, "l'amour" filial. Suffit ! À quoi bon s'entêter à vouloir inventer, créer autre chose ? On retombe
sans cesse dans l'une ou l'autre de ces ornières, comme si toujours il nous fallait revenir aux origines, à ce qui est établi et possède un code, des règles auxquelles il est
impossible de déroger...
J'ai rêvé d'un amour sans filets, débarrassé des scories de l'égocentrisme général. Je me suis tournée vers un être que, pour la première fois, j'avais envie de
toucher sans cesse, dont la présence m'était devenue indispensable, de manière immédiate et définitive. Je ne voulais savoir que ces deux choses, les
seules dont je fusse certaine : toucher, le toucher, et sa présence. Qu'il soit là.
C'est mystérieux, n'est-ce-pas ?
Depuis,
peut-être, je me suis égarée, et lui aussi.
Il y a eu
le parler (des fois, ça gâche tout), et la connaissance
(de l'autre), et le sexe, et la peur... La fatigue aussi.
Mercredi
23 nov. Faire avec tout ça, qui au fond n'est rien.
Oreille bouchée. Pas de coup de fil.
Jeudi 24
nov. Auchan puis bords de Marne ("Il n'y a qu'avec toi... que... Il n'y a
qu'avec toi, quoi !")
"Je
découvrais qu'un être ne peut rien nous donner hors le fait de son existence,
et que nous ne pouvons rien lui donner hors la reconnaissance de ce fait."
(Emmanuel Berl)
Je me
souviens quand ma mère me disait que je lisais
trop. Que ça allait finir par "me
monter à la tête"...
Combien
le corps seul parle ! Sait parler.
Il s'est
coupé un bras (financièrement parlant)
Elle
s'est écrasé le doigt (dans une porte)
Je me
suis bouché une oreille...
On
pourrait ne plus entendre que cette parole muette, s'en contenter, et en tirer
les conséquences qu'il se doit. Sans
doute, ce serait là l'attitude la plus sage. Mais
ce registre est néanmoins celui dans lequel il
est le plus difficile de se maintenir.
Car chacun y a sa juste place. Et ce n'est guère
supportable.
Vendredi
25 nov. Je suis crevée et mon oreille est toujours
bouchée. Il fait doux mais j'ai
froid. Gel intime. Bibli Fontenay (pour dossier ciné). Rue de l'Ind. (thé).
Mignon, je le trouve "mignon". Il n'aime pas trop le terme.
- Tout a été dit. Et maintenant, qu'est-ce
qu'on fait ?
- Tout a été dit et pourtant je continue
d'y penser, de retourner mentalement toutes sortes de figures analytiques,
tout un tas de possibilités, dont aucune ne semble
vraiment satisfaisante. Je tourne autour du pot.
- Il
faudrait s'en remettre au bonheur. Totalement.
- Je sais
bien et c'est la seule conclusion à laquelle moi aussi je puisse
parvenir après des heures d'approches
diverses et contradictoires. La seule lucidité
qui me paraisse réelle, en tout cas ne cachant
pas, au fond, de sourds plans inconscients nauséabonds...
- Et il
faudrait que tu puisses aussi partir du fait que je puisse toujours avoir raison...
- Ah ah,
nous y voilà...
- ...
parce que c'est moi. Et parce qu'il n'y a pas de Raison du tout...
- ... et
que même ta folie, ton ignorance, ta
mauvaise foi et parfois ton injustice doivent être
assumées par moi et par moi seule, c'est ça ?... C'est bien ça ? Si tu fais vœu de silence, je dois l'entendre comme une mesure bonne à prendre : une sorte d'entraînement,
d'apprentissage pour l'Absence à venir...
Je sais très bien que tu ne contrôles pas ces éléments de ton comportement, et
que si un jour, tu ne m'as pas fait signe, c'est seulement pour des raisons
comme tu dis "triviales" : pas eu le temps, la possibilité, mon téléphone était occupé, puis il était trop tard... Je sais
d'avance ce que tu pourras me dire. Peut-être, si tu te sens en forme et
prêt à en découdre, tu invoqueras tout
simplement le fait que tu n'avais pas
eu envie de m'appeler, sans plus de raisons...
- Je
regrette toujours après coup, tu sais bien, de ne
pas avoir su m'en remettre au bonheur, au bonheur que tu existes, que tu sois là, à ma portée, et que, si tout va bien, ça
durera jusqu'à ce que pour moi la mort
arrive...
- Alors,
je suis doublement coincée, si je comprends. Car comment dire, sans sourire, ou sans râler, en ce cas : Dis-donc, toi, tu ne m'as pas appelée, hier ?...
Samedi 26
nov. Moral à zéro, à cause de l'oreille. Soleil trompeur, film, au Sorano, le soir.
Dimanche
27 nov. "ça va un peu bien", comme
dit mon petit gars. Oreille toujours bouchée cependant. Tél., il dit : - Tu ne veux pas entendre ce que j'ai à te dire. Je rectifie : Je préfère ne pas entendre ce que tu ne me dis pas...

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