Entre nous (66)
Jeudi 5
janvier 1995 Rentrée. Ouf! Auchan Fontenay (discussion sur Daney à propos de Noces blanches, le film) On s'enlise un
peu... J'attrape froid.
Vendredi 6 janv. Malade (laryngite, rhume).
Chocolats pour lui. B3 Nogent (achat store obscurcissant, pour chambre ma fille). Rue de l'Ind.
("Un sans faute, on peut dire, non ?". Moi, en fait, suis surtout
contente, pour le store...)
Mardi 10
janv. Écrit
texte (dès que je le peux). Il appelle, à midi. Auchan. Il m'achète
un stylo plume Pilot, pour
calligraphie.
Mercredi
11 janv. Mal au cou (cervicales) et derrière l'oreille gauche. Tapé texte. Midi, il appelle car anxieux (maladies...) 14h, tel
SH, puis tel SL. Regardé Les Demoiselles de Rochefort
avec mes filles.
Jeudi 12
janv. Bercy (chercher les photos à développer). Un tour à Carrefour. Tendinite du cou
me fait souffrir, puis soudain me lâche (il me fait de
l'accupressing). Retour à 15h30 car fiston pas à l'école, et lui, RV avec ORL (il
est en pleine crise de cancérophobie)
Vendredi 13 janv. Nogent B3 (achat store, "salle de bains" maintenant, pour ne plus que le voisin d'immeuble en
face puisse mater quand on est sous la douche) Rue de l'Ind. pour thé et massages du cou.
- Comment
cela se fait-il que tu sois tendue comme ça, là ? Toute ta nuque est raide.
- Depuis
le début de l'année je suis terriblement fatiguée.
Trop de choses à gérer. Pression maximale. De tous côtés, ça attaque...
- Ce fut
dur, ces deux semaines de vacances... Particulièrement
cette année, t'as pas trouvé ?
- Si, oh
là là... Des jours et des jours d'absence intérieure
à moi-même. J'ai été dévorée par tous. Comprends pas. Et des problèmes loin d'être mineurs, en plus...
- Ceux
qu'on appelle "de couple"?
- Entre
autres, mais pas seulement. En gros, on a essayé
de parler. Mais rien n'y fait. C'est bloqué. Ça bloque.
- Rien d'étonnant alors que ton cou soit lui aussi totalement bloqué... Parler ?... Tu
veux dire de quoi ? De notre relation ?
- Oui,
mais pas que. C'est en toile de fond. Enfin pour lui, car moi j'ai bien
d'autres postes à explorer entre lui et moi,
reproches à lui faire, explications à avoir, pour comprendre pourquoi ça tire comme ça, pourquoi c'est devenu si
difficile, et tâcher d'y remédier. Essayer d'en sortir, quoi. De se relever. Car ça ne peut pas durer comme ça.
- Tu as
de l'espoir...
- Un peu
tout de même, sinon quoi... Je ne veux
pas qu'il s'installe dans l'idée que tout le problème vient de moi. Que lui est "blanc comme neige". Depuis
qu'on a parlé, parce que je l'ai demandé, il me bat froid. Mais au moins, petite nuance, il ne fait
plus la tête...
Tu sais, à la fin de l'année, j'avais envie de tout
quitter. Non, même pas : pas d'envies du tout.
Aucune envie. Un soir, alors que je me sentais légèrement mieux, comme apaisée d'avoir parlé, de m'être exprimée, il m'a sorti, clac!, je m'y attendais pas : "Tu m'as agressé
très violemment hier... Il y
avait pas mal de bêtises dans ce que tu m'as dit."
-
Qu'entendait-il par là ?
- Je n'en
sais trop rien. J'ai parlé. Exprimé les choses. Sans doute, c'était trop pour lui. Difficile à entendre. J'ai dit ce que j'avais sur le cœur depuis longtemps.
- C'est ça, les "bêtises", tu crois ?
- Je ne peux que supposer, car ensuite il n'y a rien eu d'autre. Je n'ai pas relancé. Je n'avais pas non plus été lâche, la veille...
- Tu n'y étais pas allée de main morte, j'imagine...
- Oh, tu sais, j'ai plus ou moins dit ce qu'il voulait m'entendre dire, tout en disant ce qui était plus ou moins la vérité...
- De
toute façon, tant que tu n'adopteras pas
ma propre méthode, celle que je t'ai
pourtant enseignée, tu te ramasseras ce genre
de contre-attaque...
- C'est
quoi, ta méthode, déjà ? Redis-moi.
-
"Si la question ne se pose pas, ne la mets pas sur le tapis".
- Ah oui,
c'est vrai... Ça marche pas trop chez moi. Il
faut trop, pour l'appliquer, encaisser. Supporter. Faire le dos rond. Esquiver. Tout prendre sur
soi. C'est une méthode de boxeur que son entraîneur empêcherait de monter sur le
ring...
- Peut-être. En attendant ça protège du pire. Tu sais, et là
je ne t'apprends rien, la vie refuse de se laisser purger ne serait-ce qu'une
demi-minute de son instabilité inhérente, et à plus forte raison de se
laisser réduire à quelque chose de prévisible, organisé, doux et rassurant... Même
avec la meilleure volonté du monde, personne n'y
parvient.
- Alors
quoi ? On ne peut échapper à son destin ? C'est cela que tu veux me faire
entendre ?
- Le
destin tient à peu de choses... à moins qu'il ne paraisse secondaire quand on ne peut en réchapper. Qui est celui qui disait ça ? Sophocle ?
- J'en
sais rien... Moi, ce qu'il y a, c'est que je me sens coincée dans la tâche à accomplir, et que celle-ci est monumentale. J'y arriverai
jamais. La tâche, rien que la tâche. Ne faire qu'un avec la tâche.
Interdit de penser à autre chose...
- Tu as été débordée, surmenée, à cause des fêtes de fin d'année et des vacances scolaires en prime, ça va passer, tu vas voir...
- Ah ah ah quel optimisme, venant de toi ! Non, c'est pas seulement ça. Je ne m'en sors pas dans l'imbroglio de la vie, voilà. C'est pire. Je ne vois pas d'issue. Aucune. Impossible
d'assouplir la rigueur, défaire les renoncements... Et
je me retrouve en manque. En manque de quoi ? je ne sais même pas. On me force sans arrêt à quitter mon foyer intime, et ça, je ne peux le supporter. Non non et non. Comprimée dans la tyrannie d'une seule vie, une vie qui vous absorbe,
aux conditions de laquelle il est impossible d'échapper.
Je veux garder pour s'y opposer toute la force d'un moi pur, avec toute son
agilité...
- Et habileté surtout... Il t'en faudra beaucoup,
crois-moi.
-
Poursuivre la connaissance du moi, mais de manière
dissimulée
? c'est ça, tu veux dire ? Adieu la
transparence, alors... celle à laquelle je tiens, contrairement à toi qui fais tout pour l'éviter...
- Non, mais je te l'ai déjà expliqué plus d'une fois. Même avec de bons sentiments, dans un but louable d'échange et de communication, il faut que tu cesses de tout dire. La transparence, je ne sais pas ce que c'est. Tâche de faire seulement en sorte, déjà et si tu le peux, en es capable, que les injonctions autour de toi ne soient plus de mise...
- Ça va être dur... Quoi de plus
difficile mais aussi de plus puissant
? Plus jamais d'injonctions, venant d'où que ce soit, je crois en fait tu as raison... Là, je suis bien d'accord...
Peut-être qu'un jour je me
retrouverai libre de faire ce qui me plaît... Bon, mais j'y crois
moyen... Je me sens plutôt découragée.
- Il ne
faut pas y croire, il faut le
faire... Et dès maintenant. Après, il sera trop tard.
Commentaires
Enregistrer un commentaire