Entre nous (68)
Jeudi 26
janv. 1995 Chaudières (entretien). RV au café du Canon de la
Nation av. GF (reporté le jour même par tel). SH à la maison (on travaille un
texte). Croix de Chavaux, Monoprix
(achat nouvelle nappe).
Pas un
regard...
- Si tu
devais en une phrase courte définir l'amour...
- L'amour
? Pour moi, une illusion collective à deux. Et toi ?
-
L'amour, la nuit d'après, on a des petits boutons sur
la langue. Le lendemain, une cystite. Et 28 jours plus tard, on craint d'être enceinte.
- Là, ça en fait trois de phrases. Ben dis-donc c'est sacrément concret, pour toi... Terrifiant.
- La réalité des choses, simplement...
Mais souviens-toi, dans les dernières années 80, et même après, la peur du sida...
Toi aussi, tu avais la trouille, comme tout le monde. L'égalité hommes-femmes, alors, et pour la
première fois, mais dans la peur
collective...
- Oh là là, oui, m'en parle pas... Les
trois mois d'attente du résultat de la prise de sang...
Affreux. Angoisse absolue. La peur panique d'avoir rapporté ça à la maison, surtout...
- Oui, c'était terrible. Eh bien nous, les femmes, imagine, à partir du jour où commence notre vie sexuelle,
direct, ce sont des préoccupations d'ordre très pratique qui démarrent aussi...
- Certes,
mais on n'était pas en train de parler de
ça, là. Tu demandais une définition de l'amour, pas de la sexualité...
- Aucune
différence... Et tu sais très bien, ce que j'en pense, moi. De ce sujet-là...
Je n'ose plus parler d'amour. Il se déplace. D'un être à l'autre. Il se pose sur un visage, une épaule, puis s'envole. On le retrouve ailleurs. Quelquefois
il apparaît là où l'on ne l'attendait plus, là où l'habitude avait pris sa
place.
Je n'ose
plus parler d'amour car quelle est cette "chose" qui n'est plus là et dont il faudrait chaque jour donner la preuve qu'il a
existé un jour ?
- Un élan. Un élan vers l'autre qui reste éphémère, en effet... je suis assez d'accord...
- Dans
cet élan, il arrive que l'on passe,
oui, tout près de l'amour. On le frôle, c'est grisant.
-
"Mais fuyons, il ne faut pas s'appesantir..." C'est ça, hein, que tu es en train de te dire... Je te connais, va...
Vendredi
27 janv. Matin : SH, parler un peu puis travailler, un peu aussi. SL à 14h, Bercy (des biscottes pour sa mère, qu'il met une heure à choisir... j'en peux plus, ça
m'énerve) Nogent sur Marne,
ensuite.
On n'a
rien à se dire. Je parle de l'écriture, de mon seul plaisir d'écrire, en ce moment, tout entier axé sur le "donner-forme-au-texte", le voir naître. Plaisir bien indépendant du sentiment de
l'inutilité qui peut l'accompagner = qui
le lira ? Tout le monde s'en fiche. Tout le monde se fout complètement du texte, de tout texte. Personne n'en a rien à faire de l'écrit. Ce n'est pas ça qui compte dans la vie...
Samedi 28
janv. 7h : mon fils me réveille, son père me réveille... et ma mère me réveille (par tel)!!! Tous, pour des raisons diverses, ont un
besoin impératif de moi. À sept heures du matin, un samedi... Non mais qu'on me fiche
la paix, quoi !
11h : un
message déposé, pour lui (mais pas lui, pour moi, dommage, ça m'aurait peut-être consolée)
Dimanche
29 janv. Fini livre de Daney, commencé celui sur Jacques Rivière Une adolescence du siècle
(J.
Lacouture, un gros pavé de 599p, je ne sais pas si je
vais en venir à bout un jour, c'est un peu
ennuyeux, suranné, "vieillot",
comment dire... d'un autre temps et romantique, en plus)
Lundi 30
janv. Prisunic, Franprix. SH passe à 10h pour travail. Croix de
Chavaux, l'aprem. Bref retour de flamme de sa part. Vite éteint.
- Tu ne
m'as pas laissé de message. Ni samedi, ni
dimanche. Tout comme le week-end dernier, d'ailleurs... Tu ne juges plus nécessaire de le faire ?
- À quoi bon ? Pour ce que tu me racontes, dans les tiens...
- Je
prends acte.
Sur ce,
on va faire un petit tour à Saint-Mandé (bois), où, pour l'occuper, et le
provoquer en le réveillant, je parle de moi
("l'entente tripartite" : celui dont je suis amoureuse, celui que
j'aime et celui avec lequel je fais l'amour... Il dit c'est très bien tout ça, mais le problème c'est que derrière, il y a trois individus
différents, je ne sais même pas comment tu fais pour t'y retrouver... Et je n'ose me
demander ni te demander à toi lequel est moi... c'est pas évident)
- J'en ai
un petit peu marre de ton silence et de ton manque de vie. Tu ne t'éveilles que pour souffrir, alors, allons-y !...
Pourtant,
quand je vois, comme là, maintenant, que tu redoutes à ce point "ce que j'ai à
te dire" (qui n'est pourtant rien, ou pas grand-chose), lorsque tu dis en ressentir
par avance "une violente brûlure à l'estomac", je me sens parfaitement désarmée, j'ai envie de t'aimer,
c'est tout. Je me rends.
Mardi 31
janv. La maman d'Hicham, un copain de ma fille, est morte, à quarante ans, hier matin (phlébite). Il vient à la maison, le soir. Simplicité des enfants devant la mort... Je le serre dans mes bras. Pauvre enfant.
Auchan,
Mac Do (une tentative de parole encore, à
propos d'hier. J'ai bien du mal à suivre... N'y suis pas, mais
alors pas du tout)
- Il
faudrait ne plus parler, selon moi, car il n'y a pas de mots pour dire cela qui
nous unit. Mais alors, que ferions-nous ? Et ce qui nous unit, est-ce la même chose pour nous deux
?
- Non, je
ne crois pas. Mais moi, la plupart du temps, je me pose des questions
auxquelles je ne puis répondre seule. Sans toi, je
veux dire...
- Et moi,
je ne m'en pose plus de questions
d'après toi ... C'est ça ? Tu crois ? Tu te trompes - vraiment...
Il me
donne "un regard", comme hier. Comme il m'en donnera un demain. Il
est dans son truc et croit - veut croire - que j'y suis aussi, puisqu'il dira
le lendemain : - Toujours, après mes déclarations, tu éprouves le besoin de mettre
les points sur les i, comme s'il fallait à tout prix que tu casses
quelque chose en moi. Pourtant, tu avais l'air de l'apprécier, ce regard...
Mercredi
1er févr. Pas d'appel (je suppose,
il boude). La vie, la rue, le monde n'ont plus aucune couleur, aucun intérêt non plus. Je sais faire avec, mais c'est tout. 15h Mémophone, enfin.
Millepages, on se retrouve. Bercy, ensuite (on parle mieux, avec moins
d'animosité, plus de tendresse et de
compréhension). Chacun fait un
effort. Ça se sent, ça s'éprouve.
- Car
pour toi, ce que tu appelles tes "déclarations", ce ne sont
en fait que des regards. Et il faut
les mériter. Et savoir les apprécier, en plus. À leur juste valeur, que tu as établie toi-même... Toujours le même problème : que faire, comment se
comporter devant de tels regards qui pour moi sont agréables, doux (j'ai l'air de les "apprécier", comme tu dis), mais aussi éphémères, trompeurs (parfois) et illusoires (toujours)? Quelle
attitude avoir ?
- Tu n'as
pas d'attitude à avoir. Tu as juste à me les rendre. Mais ça, tu ne sais pas faire. Tu ne
peux pas faire, car tu ne m'aimes pas
suffisamment. C'est tout.
- Ça ne te regarde pas comment je t'aime. Chacun sa façon. Moi, j'ai choisi, plutôt
que les déclarations enflammées ou les regards pénétrants, l'humour, la tendresse et la légèreté. Dans ma situation, je n'ai pas trop le choix de faire
autrement... Mais je ne peux non plus me laisser enfermer dans de tels regards.
Si je ne suis pas contente, pour une autre raison, et c'était le cas hier, aucun regard ne viendra m'apporter la
paix, la sérénité, ni justifier ton
comportement actuel, à mes yeux. Tu ne peux pas
toujours te rattraper comme ça.
- Il te
faut des mots. Je sais bien. Je n'ai pas toujours la force de les chercher...
C'est comme ça.
- Des
mots, et des actes, tu oublies... Et même les mots n'y pourront peut-être rien. Il faut alors du TEMPS, et du temps tu n'es pas
le maître...
- Ça non...
- Alors on dit il faut que ça passe. Et voilà : c'est pourtant simple.
- Mais en
attendant que ça passe, on s'écorche un peu, au passage...
- Au
fond, moi, je trouve ça plutôt sain. Que l'on s'accroche comme ça, régulièrement. Ça nous évite de nous assoupir. Mais c'est parce que je suis résolument optimiste.
- Pour
moi, qui ne le suis pas, c'est dramatique, oui !
- Je sais
bien. Et je ne comprends pas. Et je me trouve rejetée loin de toi.
- C'est
comme l'infarctus : on en fait un premier, puis quelque temps après, comme disent les médecins, on le "complète" par un second... Tu as complété mon infarctus. Voilà.
- Quoi ?
Qu'est-ce que j'ai fait, encore ?
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