Entre nous (69)
Jeudi 2 févr. 1995 11h Tél. : Il me déteste. Cet appel me donne faim. Pour moi, tout est réglé. No problem. Café du Nogentel. Il
réagit dans "l'après-coup". Marchons près
de la Marne, très "haute". Crêpes, pour la chandeleur.
Je suis
un peu égarée et en même temps, quand il est là, à mes côtés je veux dire, j'ai la
certitude de ne pas trop me tromper, de lire mieux que lui en lui-même. Je ne crois pas que, comme il me le laisse entendre, je
dise sans savoir, et que, lui qui sait,
ne dit pas... Ce n'est pas aussi simple.
En sa présence, mais en sa présence seulement, je me cabre,
je résiste, et en même temps je fais un effort de compréhension pour rendre compatible sa vision des choses et la
mienne. Mais dès qu'il n'est plus là, une souffrance diffuse, que je connais trop bien,
s'installe en moi et prend alors la place de tout jugement rationnel, de toute
vision objective. Ma vue se trouble. Je ne me suis pas laissé glisser... Je ne me
suis pas laissé glisser ! Pas suffisamment en tout cas, et ce dont je me félicitais quelques heures auparavant, je me le reproche à moi-même maintenant. Je m'en veux.
Je ne me
laisse pas glisser non par force de caractère, mais par faiblesse de
celui-ci. Je n'en suis pas capable, voilà tout. Lui, si.
Mais se
laisse-t-il lui-même tant que ça glisser ? Se laisse-t-il, comme il le soutient,
totalement engloutir dans son amour pour moi ? Et les questions reprennent de
plus belle...
Pourquoi
ne puis-je y croire complètement ? Pourquoi ai-je besoin
de jouer seulement à y croire ? De quoi dois-je me protéger? Ai-je besoin de me protéger
seulement ?
Est-ce
mieux ainsi ?
Peut-être serait-il préférable de commencer à se déshabituer dès maintenant ?...
Vendredi
3 févr. Une idée, en faisant le ménage. Pas deux.
Soyons clairs! Clairs dans ce que
nous voulons. Clairs pour en faire clairement la demande. Clairs dans sa propre capacité à entendre un refus. Si l'on
s'en tient à cela, il n'y aura plus de
malentendus. Ceci valable surtout en ce qui concerne la vie (réelle) de couple. Car il y a aussi ce front-là à prendre en compte, pour moi.
Après-midi Nogentel, Bry sur Marne. On marche, on parle. L'un après l'autre. Lui d'abord.
Samedi 4
févr. Message d'une cabine, pour
lui, après avoir vu la veille Bouillon de culture, consacré à L. Terzieff. Ma vie riquiqui,
en comparaison... Plus tard, il me taxera après
l'avoir écouté d'avoir fait dans mon message, "du bovarysme"...
Messages encore l'après-midi, devant l'église. En réponse au bovarysme... En gros,
du mal à communiquer... Faut être réaliste.
Se déshabituer... Faire comme si, un jour, il me manquera véritablement. Avoir déjà commencé à apprendre à vivre sans lui - tant qu'il
est encore là.
Ce n'est
pas si difficile, après tout : se lever, sentir la
fraîcheur sous les pieds nus du
parquet, boire un thé chaud, les mains autour du
bol fumant, habiller l'enfance, lui sourire, lui parler; marcher dans la rue,
dire bonjour à ceux que l'on croise, penser
en même temps à tous les repas de la journée,
qu'il faudra inventer, composer. Prévoir. Prévoir. Rentrer à la maison, se déplacer d'une pièce à l'autre, s'y mouvoir; ranger, avec pour seuls guides les
yeux et les mains, sans penser à rien; l'esprit ailleurs,
totalement vacant...
Des mots
qui résonnent, une pensée qui court, haletante, revient sur ses pas : qu'ai-je
oublié?
Lui.
Lundi 6 févr. Saint Gaston : sa mère le faisait appeler, et l'appelait ainsi,
"Gaston", pendant l'Occupation, afin de le protéger, le cacher comme enfant juif... Il détestait. Regrettait son prénom
de naissance. Mais avait appris à répondre à celui-ci. "Le temps que ça m'a pris... tu peux pas savoir... quand enfin j'y suis parvenu, la guerre était finie."
Gros Franprix. Les raisins de la
colère, le film, ensuite, av. ma
fille.
L'après-midi, Auchan. Achats
papeterie que je veux payer (j'essaye de faire en sorte qu'il ne paye pas tout, pour voir). Il me laisse régler le thé-café, puis SILENCE.
- JE SUIS
GUÉRIE ! Enfin, il me semble...
C'est comme si je m'étais moi-même déciller les yeux. Il m'en aura
fallu du temps ! Petit à petit, la poésie nous a quittés...
- La poésie... Es-tu certaine de cela ? Je dirais plutôt l'érotisme...
- Il faut
se rendre à l'évidence. Appeler un chat, un chat. Tu ne m'aimes plus.
M'as-tu d'ailleurs jamais aimée ?
- Ça, tu ne peux pas dire le contraire... Ne renie pas tout
non plus. Quelle mauvaise foi !
- Tu t'en
sors, on dirait, en voulant toujours tout payer de mes besoins, les plus élémentaires comme les plus
farfelus. Un peu comme si tu tenais à être en règle, malgré tout. N'avoir pas à penser que tu ne m'aimes plus. Et que ça se voie atrocement... Tu fais encore un petit effort -
celui seul qu'exige la constance de notre rendez-vous quotidien - pour t'éviter le pire : la solitude, et te retrouver définitivement face à toi-même, la vieillesse, la maladie, l'Ennui...
Mais ils
sont là tout de même, de plus en plus présents, envahissants - y
compris pour moi-même. Je sens que tu ne m'aimes
plus car tu comptes de plus en plus,
ce que je te donne, ce que je ne te donne pas, ou, selon tes critères à toi, "de moins en
moins", dis-tu... Des comptes d'apothicaire. Tu fais le bilan sans cesse,
et la peur seule t'empêche de te détourner une bonne fois.
Je me
suis toujours méfiée de ce que tu appelles ton attrait pour moi, pour mon
physique, s'entend...
- Tu
voudrais que je t'aime pour ton intelligence, peut-être ? Eh bien, non...
- Ce que
je veux dire c'est que cet attrait, s'il était sincère, il ne durerait pas, et s'il était un peu forcé, dicté par les circonstances, il ne tiendrait pas la comparaison
avec d'autres...
- Quels
autres ?
-
D'autres femmes, bien sûr. Quoi d'autre...
- Comme
s'il y en avait d'autres... Tu parles...
- N'empêche. Je suis toujours suspicieuse, sur mes gardes, avec
ceux qui comme toi font sans cesse l'apologie de la beauté, de la jeunesse. Ça me paraît un peu gratuit, et vain, ou alors seulement utile dans
l'entreprise de séduire... par de belles paroles.
Car la beauté, la jeunesse, on le sait très bien, ni l'une ni l'autre ne durent, en tout cas sous cet
aspect extérieur, superficiel.
Voilà, t'es content, je te dis tout. Tu veux toujours que je te
dise tout ce que j'éprouve, c'est fait.
- Ta
"guérison" me paraît encore bien fragile, dis-moi...
- Je
sais. Et il ne faudrait même pas que je t'en parle. Tu
vas encore prendre cela, t'en emparer, pour le retourner contre moi. Mais il me fallait le
faire. Tant pis. À la fin, comme toujours, ça deviendra une crise de plus parmi d'autres. Ni la première, ni la dernière...
Mardi 7 févr. Nuit cauchemardeuse. Je lui écris. Coiffeuse le matin (tête
de "caniche"...). Ça va mieux. Le vent de folie décroche. Bercy. Lettre d'excuses, que je lui remets après qu'il se soit lui-même amendé... La crise est passée, on dirait. Le soir, je
plane. Il appelle.
Mercredi
8 févr. Repos. Vaquer à mes occupations dans le calme intérieur (pour une fois...). Mais à midi, coincée dans l'ascenseur !
14h, je
dors. Re-tel de lui, puis on se voit : Bibli Fontenay pour dossier ma fille (sur la Birmanie).
Déjà, à peine la crise derrière nous, il recommence. Une
vague connaissance est morte d'un cancer, ce "qui fait" (sic!) qu'il
tousse, comme je peux "constater", et a des maux d'estomac (pour une
fois, ce n'est pas "à cause de" moi...)
Jeudi 9 févr. Il va à l'enterrement de son amie,
une petite kippa dans sa poche, qu'il me montrera l'après-midi... au Printemps
Nation, où nous allons (à la recherche de ceinture pour mon fils et galon pour son déguisement que sa grand-mère
est en train de lui confectionner).
- Plutôt qu'une kippa, je lui fais, tu
n'aurais pas un képi de la Guerre de Sécession, pour son déguisement de Carnaval ?...
Quelques
pas au bois (St. Mandé)
Téléphone, le soir
- D'où te vient cette dureté, qui te caractérise ?
- ??? Ah,
je vois... Je vais encore en prendre pour mon grade... Allons-y, alors...
- Tu es destructrice. De celles qui veulent à tout prix casser quelque chose qu'elles ont bien trop peur de
perdre...
- Je
sais. Tu me l'as déjà dit. Dit et répété mille fois. Je suis foncièrement idiote, plongée, engloutie même, dans mon délire d'interprétation. Je vais très mal, paraît-il, selon toi...
- Oui, à l'évidence. J'en aurais même presque
de l'indulgence pour toi...
J'hasarde
un pauvre : - Après tout, tu as raison, je n'ai
peut-être pas la force pour tout ça...
Il saisit
l'occasion au vol, pour m'enfoncer un peu plus.
Ça souffre. Ça souffre des deux côtés de la ligne de téléphone.
Il dit :
- Je m'en veux de t'aimer.
Moi, je
ne dis rien. Et après un long silence (j'entends
sa respiration), je lance, mais sans conviction :
- J'hésiterai toujours je crois, avec toi, entre le désir de te secouer, et le souci de te ménager, d'éviter autant que je le peux,
les crises...
Je ne
suis pas guérie, tu as peut-être raison. Ta souffrance va peser sur moi encore toute la
soirée.
- Ça, je ne veux pas. Interdit.
Je ne veux pas que tu souffres, ni pour moi, ni pour personne d'autre...
- Il va
nous falloir raccrocher...
- Oui.
Toi d'abord. Raccroche.
- Non,
toi...
Jeudi 9 févr. La nuit, je fais
des cauchemars. Évité l'insomnie de justesse. Le matin, je me lève sans plaisir, sans goût
pour le jour à venir. Je me trouve une tête déplaisante, le cheveu mou... Je
ne m'aime pas. Je téléphone à la coiffeuse pour un
rendez-vous d'urgence. Dans un quart d'heure, me propose-t-elle. En attendant
l'heure, je lui fais une lettres d'excuses (encore... la deuxième !) car je sais qu'il souhaite quelque chose de cet ordre
en ce moment - je le sens ! - et au fond, je ne suis pas à ça près, au point où j'en suis... Au point où nous en sommes... Pour moi, il ne s'agit pas du tout d'une
morale de politesse ordinaire. Ni d'une quelconque culpabilité. Je m'exécute, donc. Rapidement, en un
quart d'heure. Et soudain (intérieurement), je ramène mon état de ces jours derniers au
seul fait que je n'aimais pas ma gueule, et seule une coiffeuse pouvait, en
partie, et avec un peu de chance, faire quelque chose pour moi...
Banalité, trivialité même, de ce qu'on
appelle "les états d'âme"...
Au retour
(cette fois-ci, elle ne m'a pas fait une "tête
de caniche", ouf!), je lis des
bribes du roman de Roth, Une confession... parfois même seulement des bouts de phrases prises au hasard, et j'y
trouve grandement matière à réflexion...
... chaque
mot considéré comme un affront personnel, comme une attaque délibérée... p543
... où sont-ils allés chercher qu'il ne fallait
jamais cesser de parler, de crier, de raconter des histoires méchantes sur les uns et les autres, de faire au téléphone, pendant toute une soirée, le compte de tous les défauts
de leur meilleur ami ? p542
... pourquoi
la division règne-t-elle ainsi ? L'animosité, la volonté de ridiculiser, la haine
entre eux - pourquoi ? Où sont notre patience et notre
indulgence ? p540
... des
exercices d'autodérision, comme un signe
montrant que, au fond de cette structure humaine en proie à tous les maux de la terre, se cachait une énorme capacité de résistance, et rien d'autre. p538
... pire que
tout, il y a le péché de bavardage. Généralement, les mots gâchent tout. Vous ne souhaitez
pas parler ? Bien. p540
... à un point où mon silence qui avait commencé comme quelque chose qui ressemblait de très près à une aphonie d'origine hystérique,
était devenu le roc sur lequel
j'étais en train d'édifier ma propre défense. Le silence était maintenant devenu une tactique, même s'il s'agissait d'une tactique que les autres n'auraient
pas beaucoup de mal à réduire à néant. p553
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