Entre nous (72)




Mardi 14 mars 1995  Fiston malade, reste à la maison. 
Lettre au procureur distribuée par voisin du 3ème étage.
SH passe. SL tél. On va à Carrefour Bercy (pantalon lin et boîte Playmobil
Soir, appel de la mairie pour notre affaire "de voisinage". RV pris le lendemain à 10h30, chez moi.

Le petit est malade toute la nuit. Le veillant, je lis le livre que SH m'a offert sur les oies cendrées. À 3h, il tousse vraiment beaucoup, je me lève pour chercher du sirop que je ne trouve pas. Me rendors difficilement car j'entends des coups de marteau, côté cour puis côté avenue... Je suis certaine que c'est encore JPP. J'hésite à ouvrir la fenêtre car l'enfant tousse et il dort dans mon lit. J'hésite aussi à appeler la responsable de l'immeuble, à une heure pareille.
Y en a marre.

Mercredi 15 mars  Trois entrées d'immeubles proches, dont le nôtre, ont eu leur digicode arraché. C'était donc ça, les bruits, cette nuit... 
Le RV av. l'adjoint au maire à 10h30 est reporté à 14h. À 13h le digicode est changé. Puis visite du chargé de mission du maire (bonne impression). Élément supplémentaire : une voisine du rez-de-chaussée de l'immeuble d'à côté a reçu, venant de celui d'en face, côté cour, une bouteille vide (de vinaigre) dans son évier, à 23h! alors qu'elle avait laissée la fenêtre ouverte pour aérer...

Avec tous ces événements, je me demande bien comment j'ai fait pour remarquer, au faîte d'un des platanes de l'avenue, un étourneau sansonnet chantant à tue-tête vers 18h... Par qui m'est-il envoyé ?
Mon garçon va mieux. Je dors bien la nuit, et lui aussi.
C'était l'anniversaire de SL aujourd'hui (66 ? je n'en sais rien... ah non, 67. En tout cas, penser à ne pas le lui souhaiter, ça l'enfoncerait un peu plus).

Jeudi 16 mars  Si Jean Clouet, le maire UMP actuel (enfin "actuel" depuis x temps, oui, 1971...), nous débarrasse de JPP, je voterai pour lui en juin aux élections municipales... (à quoi cela tient, tout de même... : je plaisante).
SH passe à la maison. Ma voisine du rez-de-chaussée, celle qui avait été agressée par JPP en février, est reçue par le commissaire.
Bercy Carrefour (essayé des chaussures). Posté lettre au procureur, signée par les habitants des deux immeubles concernés par le problème.

Vendredi 17 mars  Auchan Bagnolet puis au retour on fait le guet devant le commissariat, depuis l'auto, que SL a garée au coin de la rue. A lieu ce jour la confrontation "ma voisine / JPP"... Ambiance tendue. Le chargé de mission du maire m'a promis d'y être et d'intervenir, si besoin. Je le vois ressortir du commissariat à 16h10. Par contre pas vu l'individu JPP, mais aperçu le mari de ma voisine et... mon ami SH, passant par là... 
Ma ville est un tout petit village...
Après la confrontation, ma voisine et JPP s'en vont parler, rien que tous les deux, la victime et le (encore pour le moment) présumé agresseur, au café-tabac d'à côté. Elle me dira plus tard qu'il a tout nié en bloc et même, fait le mariole... 
J'appelle le chargé de mission, "Mr Coll" (à la mairie, on m'a dit son nom). Je suis dégoûtée. Il ne s'est rien passé de concret cet après-midi. On piétine.
En plus, règles et début de grippe...
Endormie à 3h du matin. Téléphone le soir de SL. Mon fils à nouveau malade. Réveillée le matin à 8h par une des filles qui s'en va au lycée, et me cause avant de sortir de je ne sais quoi...

Dimanche 19 mars  Écrit lettre n°2 au maire. Malade. Dans la nuit, 39°5.

Messages de SL dans la journée
Je dis
- J'attends le 21 mars...
Il répond
- Quoi... Qu'est-ce qu'il y a le 21 mars ?
- Rien. Le printemps. J'attends ton renouveau.
- Ah ben tu peux attendre longtemps, alors...
- Oui, ce n'est pas comme moi, je suis en pleine forme, n'est-ce pas...

Lundi 20 mars  Malade, je me rends tout de même, le matin 9h, à la mairie. Froid. 14h, me recouche. Vu SL 1/2 h à peine (il m'a acheté de l'aspirine). Soir, couchée sans manger.

Mardi 21 mars,  PRINTEMPS. Dormi jusqu'à midi... La fièvre est tombée. Oui, on dirait bien, le renouveau... enfin...  ou je ne sais pas quoi...
Nogent, l'après-midi. À mon retour : Mr Coll, me dit une voisine, l'a appelée, elle, parce que je n'étais pas là... J'ai manqué quelque chose. Soir, fatiguée à nouveau. Déprimée, même.
Sale période, vraiment.

Mercredi 22 mars  Ça va un peu mieux mais : quintes de toux douloureuses. Et fatigue intense. Téléphone du commissaire, puis sa visite à 16h. Avec la fièvre et courbatures, emmitouflée jusqu'au cou, je suis dans un état plus ou moins comateux. Plus rien ne m'intéresse, ne me concerne. Le commissaire, la trentaine, est venu avec son adjoint, plus vieux que lui, et lui, en uniforme.

Il minimise l'affaire mais au moment de me laisser (fiévreuse et toussant), il revient vers moi, referme la porte sur nous qu'il avait ouverte pour partir, et me "confie" : - Vous comprenez mon rôle m'oblige à faire très très attention car toutes nos équipes sont mobilisées actuellement sur la recherche de celui que l'on nomme le "violeur des parkings" de l'Est parisien, des 11ème et 20ème arrondissements, et qui sévit depuis deux ans... Là encore, en mars 95 (les viols ont commencé en mars 93!), une femme est violée presque chaque semaine. C'est une véritable catastrophe... Nous devons être extrêmement attentifs, car pour le moment nous n'avons que très peu d'indices exploitables. Faudrait pas laisser passer la moindre chose... si jamais le type qui vous ennuie, là, vous et vos voisins, depuis la fin de l'année dernière, est lui... 
- Que je sache, je réponds, en me mouchant, et vous aussi vous le savez puisque vous le connaissez, JPP n'est pas Noir, mais de "type européen", comme on dit dans votre service... 
- Oui, c'est juste... admet le commissaire. Ce que nous recherchons, c'est un individu de couleur, mais à ce stade de l'enquête, on n'est encore sûrs de rien... Il ne faut absolument rien négliger, et rester sur le coup... Aucun élément nouveau ne doit être laissé de côté. Aucune piste, abandonnée. Car pour l'instant nous sommes encore à la recherche d'un seul et même homme, alors qu'il se pourrait qu'il y ait deux types, sévissant sur la même zone et de la même façon... durant ces deux années... [ce qui s'est avéré être le cas : Patrick Trémeau et Guy George...]
Peu de temps après la visite du commissaire, une heure à peine, son chargé de mission, accessoirement aussi chef de la police municipale, m'appelle pour me dire que ça y est, JPP a "un mandat au cul"...

Jeudi 23 mars  Printemps Nation puis café au bord du Lac pour, dit-il, "ventiler mes petits poumons". Ensuite, quand il m'a déposée, je me rends au Cours Louis Lumière, siège de la revue "Vivre avec les oiseaux" passer commande d'un CD de chants d'oiseaux + appeau chardonneret. Je vais mieux.

Vendredi 24 mars Bords de Marne (l'amour revient en même temps que le beau temps)
Je suis presque guérie.

Lundi 27 mars  Tel. de SH (faire coïncider amour et désirs : "pas de la tarte !") Bercy l'aprem av. SL : sujet du jour, la lucidité... Ne pas se raconter d'histoires, la fausse compassion, le vrai narcissisme...
Le soir, nouvel appel de SH : cette fois nous parlons de la publication-édition... Vaste sujet. Qui le passionne plus que moi, à vrai dire. Tout en parlant, je me rends compte que je suis encore passablement déprimée.

Mardi 28 mars  Dur de se lever. J'écris à SH, le matin.
Bry sur Marne l'après-midi avec SL (on y revient, cela faisait longtemps) : l'amour du texte = sujet. Il a "dormi jusqu'à midi".

Mercredi 29 mars Levée à 10h. Écrit un peu. Ça revient doucement. À 17h, il m'appelle.

Jeudi 30 mars  Bry sur Marne, café terrasse à l'air libre. Vent. Puis promenade à l'arboretum.
Assis, lui et moi, au pied d'un arbre au tronc imposant, dans l'herbe rare et la terre humide.  Nous ne parlions pas, nous nous touchions à peine de l'épaule, nos têtes lourdes ayant tendance à chercher appui l'une sur l'autre, quand un minuscule oiseau s'est posé tout près, sur une des branches basses du prunus en fleurs qui nous faisait face. Ni lui ni moi nous ne reconnaissons ce petit oiseau coloré et vif. Il s'envole rapidement dès que l'on parle, même tout bas. Passe d'un arbre à l'autre, très vite et très haut...
Je l'ai détaillé tout bas : de la taille d'une mésange à peu près, dessus vert-olive, deux barres alaires blanches; sur la tête cimier rouge-orange bordé de noir; grand sourcil blanc, bride noire et tache blanche sous l’œil. Je suis vite rentrée à la maison. C'était l'heure d'ailleurs d'aller chercher mon fils à l'école, et aussitôt arrivée chez moi je me suis précipitée sur mon atlas des oiseaux, avant d'oublier ma "vision"... Et je l'ai retrouvé rapidement : ce que nous venions d'apercevoir était un roitelet triplebandeau.

Sa rencontre a coïncidé-précédé? un élan de tendresse chez moi, pour l'homme...



Vendredi 31 mars  8h, fille malade, à son tour. On va tous y passer. Marché pour cadeau maman (ses 76 ans). Rien trouvé. 13h, mon autre fille malade...
L'aprem BHV av. SL afin de trouver un volet extérieur électrique roulant, pour la chambre de mon fils dont la fenêtre se trouve en face de celles de JPP... Ensuite, café Porte Dorée. Et à mon retour, café Pl. Bérault, Le cerf, av. George De Oliveira.

Lundi 3 avril  Très beau temps, enfin! Café du Lac (- La perte de quelque chose... - Quoi ? - La confiance. La confiance en la vie...)

Mardi 4 avril  Printemps Nation puis café du Lac. Il est malade. Je le "distrais". Le soir, je fais faire une dictée à "consonnes redoublées" pour les filles, qui vont mieux mais ont manqué plusieurs jours, et qui, bien que l'une au collège et l'autre au lycée, n'ont jamais vraiment réussi à écrire correctement ces mots-là...  Un seul ou deux n ? Un seul ou deux m, deux p, deux f... La liste est longue... Le français est compliqué.

Mercredi 5 avril  Maman vient déjeuner à la maison, pour son anniv. 5j plus tard, la date réelle (du 1er).
Le mètreur passe pour mesures du volet (gars du BHV)
Tel de SL. Il est malade (grippe-bronchite)

Jeudi 6 avril  SH m'appelle : la lettre - ma lettre - on n'arrive pas à en parler... Je ne sais pas pourquoi. À moins qu'il ne l'aie pas reçue. Je n'ose pas demander.
Quelques pas avec SL, le maladou, Porte Jaune, et dans la voiture, pour parler. Pas de bisou. Attention! Contagion.

Il y a une semaine, je lui avais écrit cette lettre (à SH). Je me sentais passablement déprimée, perte de confiance en la vie, peu d'entrain, malgré le printemps, une sourde angoisse rôdant dans la tête, principalement à cause des enfants, de leur sécurité, de ce qu'il peut leur arriver, toujours... 
Je lui ai écrit comme on va à la source de pureté "pour chasser les mauvaises fièvres", et ce temps de l'écriture m'a laissée apaisée, de nouveau sereine. J'ai eu envie de lui écrire ainsi chaque jour, à celui qui n'est jamais là, à cette nouvelle adresse qu'il m'a donnée, qui est comme l'ancienne, ce point pour lui d'où l'errance est possible, et la fuite permise...
Un jour ou l'autre, me dis-je, là, dans cette boîte, je trouverai bien une écoute, et peut-être aussi mes mots feront-ils un heureux...
C'était le seul bonheur que, ce jour, je me sentais capable d'assurer. J'ai donc envoyé ma première lettre, mais la deuxième n'a pas suivi. Ça s'est arrêté là. Le besoin de lui écrire est resté en moi, mais il a pris une autre forme.
Texte sans adresse, dans l'ordinateur.
De cette écriture-là, aussi je me suis lassée, après trois jours.

L'envie du contact direct de la plume sur la page blanche a repris ses droits.
C'est physique.
Le clavier et l'écran vous donnent l'impression d'une plus grande liberté, mais les mots qui sortent sont comme dénaturés, filtrés : on croit pouvoir les corriger, les supprimer, on les "lance" provisoirement, avant même qu'ils aient montré leur caractère nécessaire. C'est la fascination et l'aisance de la dactylographie qui est à l'origine seulement de ce phénomène de fausse facilité.
Et alors, il faut impérativement revenir à des moyens plus modestes.
Le papier, la plume...
Malgré les ratures, malgré le caractère forcément confidentiel de cette écriture-là, lui redonner sa force en laissant libre cours, à sa timidité même. La préserver des désirs soudain d'être lue par d'autres. Des inconnus ou des proches. La réserver ainsi pour l'ami, celui qui l'attend, qui compte sur elle, qui en a besoin pour vivre, et la réclame.
Enfin, il m'a appelée aujourd'hui..
Il avait rêvé, il y a quelques jours, que je lui avais écrit une longue lettre, pleine de promesse et de joie, et au matin, il s'était senti triste car ce n'était qu'un rêve...

Je vous l'ai écrite cette lettre, j'annonce (oui, on se dit vous, car nous nous sommes connus à l'occasion d'un travail à faire ensemble et depuis on n'a jamais pu passer au tutoiement).
Puisse-t-elle lui donner cette missive, la joie qu'il en espère.


Vendredi 7 avril  Lac, café, en terrasse. SL va beaucoup mieux mais est tout pâle.
SH passe le soir (on parle de son petit frère, perdu de vue depuis des années). Puis plus tard encore, sur la banquette, enfants couchés, on aborde "le sujet", celui de la lettre que je lui ai écrite... Mais tout à coup, dring... dring... appel de SL. 
À l'instant où j'entends le murmure de basse de sa voix profonde et lente - ou plutôt, dès que j'entends ma voix à moi lui répondre d'un ton faussement enjoué et conciliant alors que je sais d'avance qu'il va sentir-comprendre que je suis pas seule, je sais aussi qu'après j'aurais du mal à reprendre la conversation pourtant intéressante que cet appel a interrompue.
Avec SH, nous ne parlerons donc pas de la lettre. On était pourtant bien partis.
Je n'étais qu'à deux doigts de lui dire que cette lettre, à laquelle il n'a pas jugé bon de répondre par écrit, au lieu de me rassurer comme je cherchais à le faire en la lui écrivant, n'avait fait que souligner chez moi des ambiguïtés énormes dont je me sers sans le vouloir de manière assez autodestructrice pour en quelque sorte tout saper à la base, y compris cet état de sérénité que j'aimerais bien un jour atteindre. Entre nous deux, mais pas seulement. Au fond, c'est bien qu'il n'ait pas répondu...
Il décrète soudain qu'il s'en va. Comme s'il n'avait plus rien à faire là. Même le noir de ses yeux s'est comme approfondi. Il a reculé en lui.
Ce sera pour une autre fois.

Dimanche 9 avril  Téléphoné à Papa. Dire le mot déjà : Papa... Pas évident. Perdu l'habitude, depuis le temps... (au bout de deux minutes, je n'ai plus rien à lui dire, et lui non plus, mais cet appel nous fait réellement plaisir à tous les deux, ça se sent). 
Bizarre tout de même. On a les mots, les sentiments, mais on n'arrive pas à en faire quoi que ce soit, rien ne se produit, on dirait. 
Pour moi, un fort retour en arrière, comme si je n'avais nullement progressé.

Lundi 10 avril
... et la vie continuera ainsi.
Je n'ai plus envie d'écrire dans ce carnet. Je ne veux plus de lignes ni de dates pré-imprimées : la page blanche - toute blanche - m'appelle, maintenant.
Le cadre - rassurant - va tomber.
Beaucoup de choses tombent petit à petit.
Début de la liberté ou fin du fétichisme ?
Je tombe, moi, au cours d'une lecture sur une phrase : C'est l'écriture qui empêche les gens d'écrire, et cette remarque en forme de diagnostic me sidère.
Je n'ai plus besoin de relater jour après jour les éléments de ma vie.
Qu'en sera-t-il du journal que j'ai tenu et de l’empreinte de ce vécu dans ma mémoire ? 
Ils se dilueront, ces éléments, se mélangeront les uns aux autres. Dans mon esprit, déjà, ils se confondent. Ce qu'il en restera ira donc se coucher dans le nouveau carnet aux pages blanches, que je viens de commencer.





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