Entre nous (73)






Lundi 10 avril 1995

J'écris maintenant dans un carnet qui ferme à clé. C'est une étrange impression de sécurité. Cela fait quatre ans que j'écris des choses "intimes", dans des carnets ouverts à tout vent, que j'ai renoncé à planquer, car cela me semble inutile : personne ici, dans la maison, ne s'intéresse à eux (j'allais dire ne s'intéresse à moi...) et c'est tant mieux.
Chacun a sa vie et la mène librement, harmonieusement, "à côté" des autres, mais pas dans la fusion avec l'autre.
Aussi, ce carnet fermé, qui peut traîner sans inciter à sa lecture, me laisse une totale liberté... (encore que, le fait justement qu'il soit verrouillé peut au contraire attirer la curiosité : aurais-je des secrets, peut-on se dire, quelque chose à cacher...)
Non... une totale liberté... de ne rien dire !
Plus de provocations, plus de transgression, fini ! Je suis seule avec moi-même, il n'y a plus, en arrière-plan de l'écriture, l'idée confuse de dire la vérité - ma vérité à moi - à quelqu'un qui n'en a rien à faire, ni le désir sournois de provoquer le débat.
Seule! Enfin seule!

Mardi 11 avril

Voilà maintenant dix années que SH me parle. Vient me parler. Régulièrement. Quand il n'est pas absent longtemps - trop longtemps - (ça, ça va avec le personnage, c'est ainsi).
Pendant des heures, chaque jour d'abord, puis ensuite de manière plus espacée mais toujours régulière (je sais qu'il reviendra), chaque semaine et au moins une fois par mois, il a tissé, années après années,  des liens de paroles entre nous venus de très loin, d'un autre univers, d'une autre culture, usant de mots plus lents, des mots exilés faisant écho en moi, en la partie étrangère de moi-même, que jusqu'alors je n'avais pas osé habiter.

Et SL, lui, a su écouter l'étrangère ainsi libérée. À la fois tout proche, quotidiennement, et lointain, dans le dehors de la vie, en son extérieur, il m'attend. Chaque jour un peu plus loin. Il est déjà, lui, à l'autre bout de la vie, à celui où il risque bien de n'y avoir plus rien.
On n'ose pas se retourner encore, ni regarder non plus devant : on ne peut offrir que sa présence, sa seule présence, et si l'on n'est pas là, c'est qu'on est mort. Rien ne vous appelle ailleurs.
Ce sont alors rendez-vous à ne pas manquer.

Jeudi 20 avril  À la campagne

Quatre jours loin de tout. Les feux crépitent dans les cheminées. De la terrasse, par les baies vitrées, j'attends les oiseaux, jumelles pour les observer à portée de main.
Selon l'heure de la journée, selon le temps qu'il fait, ce sont espèces différentes qui se montrent. D'abord par un chant léger et "gratuit", comme un hymne au soleil, ou bien, consciencieux et "travaillé", pour donner le signal du départ des amours. Ce chant-là est le plus tenace, petite musique lancinante qui oblige l'oiseau à une relative immobilité, juché sur le faîte de l'arbre élu pour la future nichée. C'est celui-là, de chant, qui permet la plus longue observation. Les plumes de parade nuptiale sont alors bien voyantes, chatoyantes et caractéristiques, pour reconnaître chacune des espèces, dans mon Peterson, atlas précis de toutes les familles de la gent ailée... dans lequel aucun ne manque, ainsi que sa description détaillée.
Le premier jour, j'ai ainsi aperçu une bergeronnette grise. Le deuxième  j'ai eu le loisir de détailler un rouge-gorge chantant à gorge déployée. Le troisième, une fauvette des jardins a semblé me narguer, toujours dans le même arbre, poussant sa petite chanson répétitive.  "plus vite-plus vite...", la stoppant net dès que je sortais de la véranda pour l'observer mieux que de derrière la vitre. Puis, des mésanges nonnette, faisant les malignes sur le grand bouleau, passant de branche en branche, grimpant le long du tronc en s'y agrippant et poussant de petits cris stupides. Trois beaux geais sont passés devant la propriété, faisant une halte, au sol, dans l'herbe verte. Plusieurs buses pattues ont sillonné lentement le ciel, les ailes légèrement relevées en vol, la queue en forme d'éventail noir bordé de blanc, à la recherche de petites proies terrestres, innocentes mais indispensables à leur survie.
J'ai cherché longtemps, je l'ai guetté, le bouvreuil pivoine si cher à mon ami Claude Roy, mais ne suis pas certaine de l'avoir vraiment rencontré. Un oiseau majestueux et coloré m'y faisait penser. Mais demeure un doute quant à sa taille. Il était trop "ample", et pas assez rondouillard... comme le sont les bouvreuils, en général. Je l'imagine plus fort, plus trapu aussi. 
Les oiseaux, c'est comme les hommes, au fond. On ne les aime pas forcément pour les critères reconnus et habituels, approuvés par tous et toutes...

Tout est maintenant sur un plan égal, pour moi. Les choses, les relations ont pris un tour exquis qu'elles n'avaient pas auparavant. À la manière gidienne... Mais la violence, une certaine sorte de violence, n'est pour autant pas loin, pas complètement anéantie, cette fois à la façon non de Gide, mais de Rivière : il faut se quitter, se quitter une bonne fois, et pas pour retrouver un autre soi-même. Devenir réel, enfin, c'est-à-dire entrer dans un monde où ce que l'on choisit demeure, est fixe, ne permet plus l'abandon. Telle est l'incitation forte de Jacques Rivière, en laquelle je reconnais et retrouve ma tendance actuelle.
Il n'y a plus d'obstacles, plus de regrets, moins de manques : ne soyons plus dupes de nous-mêmes!
Je garde, dans la poche droite du blouson avec lequel je parcours les bois à la recherche d'oiseaux sympathiques, un mouchoir en papier roulé en boule. Je le touche de temps en temps car un homme me l'a tendu - pas n'importe quel homme - pour sécher mes larmes débarquées à l'improviste, à l'heure de la séparation. Dans l'autre poche, j'ai aussi, plié en quatre, un billet de 200F qu'il m'a donné en même temps, avec ces mots : "Je serai toujours là, pour toi. Sèche tes larmes."




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