Entre nous (74)



Mardi 25 avril 1995

À deux reprises, le jour où l'on se retrouve, après les vacances, puis le lendemain, il me parle du "choc" qu'il a reçu en écoutant Mitterrand/Pivot, puis Comte-Sponville/Pivot, leur maîtrise du langage, et ce pouvoir que cette maîtrise leur donne...
-  "À côté" de ces professionnels de la langue, même si dans des domaines assez différents, j'ai vu, comme toi, ce Marc Vaiter, témoin et acteur direct, auprès des populations... Les enfants du Rwanda qu'il n'a pas pu, dit-il, "tous sauver", sa difficulté à parler, au contraire des deux autres, et cette gêne, qu'il exprime sur le plateau, à être présent, ici, par son "faire" seulement et non par son "dire" (le malaise ressenti). 
Cette sorte de déception qu'on le sent éprouver vis-à-vis de ceux qui se contentent de séduire, impressionner, et qui font surtout illusion. Les mots dont ils usent avec brio, leur parole incessante qui vous entortille, s'entoure autour de vous comme un serpent. Aucune authenticité. La stérilité parfaite du langage. Ils ne font que prôner les vertus du silence... en parlant sans cesse !
- Oui, cela m'a donné la même impression. Il y avait un malaise. Et tu vois, toi qui es sensible à cette fascination de la parole "mise en scène", ça t'a permis de découvrir ce qu'elle contient de factice et de... scandaleux. Cette histoire : la parole usée, usagée, galvaudée et gaspillée, mais qui pourtant "plaît" ainsi. Qui séduit. Celui qui parle, le philosophe, est, hors plateau de télévision, dans son bureau ou devant un amphi d'étudiants, occupé à dire la même chose que ce qu'il est en train de nous expliquer, ou à l'écrire, chez lui... Il tourne en rond à l'intérieur de sa propre parole. Son propre discours.
- En face de lui : celui qui se tait, ou que l'on contraint à parler. Pour qu'il "témoigne". Hors studio télé, il sera, lui, dans un avion, puis distribuera du riz à des dizaines d'enfants menacés de mort, avec lesquels il est cloîtré, dans une maison autour de laquelle la mort rôde, la mort armée de machettes. 
Que peut-il dire quand il revient parmi nous, qui devisons gentiment ? Rien, ou si peu. Mais il faut témoigner. Dire au monde ce qu'il se passe réellement. Bien sûr, il cachera, il cachera son courage derrière une Cause (celle de Dieu) pour ne pas avoir à assumer son héroïsme, son dévouement à l'extrême - seul...
- Et ce prétentieux philosophe donneur de leçon, bêtement, le lui reprochera : "Ce n'est donc pas pour les individus que vous avez fait tout ça... Dommage. C'est seulement pour une cause, celle de Dieu. Voilà ce qui, je pense, nous sépare..."
- Mais comment ose-t-il ? Tout, absolument tout, les sépare ! Il s'agit bien de cela!... ce qui les sépare... Une conversation de salon ! Rien d'autre.
- Ce à quoi Vaiter répondra, calme et hésitant, maladroit avec les mots, on en a mal pour lui, face à ces impudents, il répondra malhabile mais si juste, précis même, extrêmement précis : "Je l'ai fait pour la Cause, oui, pour être sûr de ne pas mettre la main sur les individus, me les approprier en voulant les sauver. J'étais simplement avec eux, avec ces enfants... Je les accompagnais. Vers quel destin, je n'en savais rien. Dieu était là aussi, avec nous. Ensuite, on m'a pris pour le Christ, c'est idiot, parce que j'étais un Blanc qui s'occupaient de pauvres petits Noirs, et que ma détermination arrêtait le bras armé de machette, qui me trouvait là, m'interposant."
- Voilà. C'est dit. Aujourd'hui on ne peut plus parler pour ne rien dire. Mieux vaut encore se taire. Ce n'est plus l'heure de la leçon de philosophie, ou pas le moment en tout cas, mais il y a un besoin manifeste de la mettre en œuvre. Retrousser les manches ! Tu ne crois pas ?
- Plus envie de parler.
- Si je ne peux pas parler de ça avec toi, avec qui alors ?
- Je sais. Pareil pour moi... Et comment de là, revenir, passer directement à l'amour ? Car le philosophe en question était venu pour parler de son livre, le Traité des vertus... La vérité n'est pas dans les livres ni dans aucune leçon de philosophie brillamment reproduite dans un show télévisé. La joie dont on nous parle y devient toute pâle. Le courage, on le cherche. Courage de quoi ? Où peut-il être planqué, derrière un bureau confortable, et savamment photographié pour les besoins du reportage (médiatique, celle-ci, de Cause...)? 
Tout cela ne sont que vertus écrites et décrites. À quoi bon... quand on sait ce qui domine effectivement : l'Apparence, la Compassion, la Lâcheté, l'Égoïsme, l'Indifférence... 
- Tu es amère...
- Non, mais ne nous parons pas de ces vertus, même pour les décrire "par défaut"... C'est du temps perdu. Cette exhibition-là a quelque chose d'obscène.
- Oui, je sais bien. Mais que veux-tu, ça c'est la télé. Sans doute un mauvais timing de plateau. Une erreur de casting entre les différents invités. Et il y a toujours de la promo derrière, je ne t'apprends rien en le disant...
Revenir comme tu dis à l'amour, après ce témoignage de Marc Vaiter, cela est choquant seulement pour ceux qui croient encore que le savoir est affaire de livres, uniquement. Question de lectures, et non pas d'engagement, de vie vécue, et d'amour, justement. Le vrai amour...

- Parler, parler, d'accord, mais pour dire alors les vraies choses, comme il l'a fait, lui. Délivrer sa parole des terrains marécageux et nauséabonds dans lesquels ceux qui savent ou se décrètent tels l'ont entraînée, nous ont embourbés...
- Déchaine-toi. Délivre-toi... On est tellement prisonnier de toutes ces choses...
- Depuis qu'on s'est retrouvés tu ne m'as pas vraiment parlé...
- Je t'ai dit que tu étais belle, hier, non ?
- Je l'ai lu dans tes yeux. Mais tu ne l'as pas dit.
- Ah mince. Si je te l'avais dit, je serais plus heureux...
- Tu dis que tu es perdu sans moi, et quand tu me retrouves, on dirait que ça ne te fait rien.
- Pas perdu, cuit. Sans toi, je suis cuit. C'est ça, le terme exact. Du coup, il me faut un certain temps pour pouvoir me remettre à toi.
- Ça prend combien ?
- Deux jours. Si tout va bien.
Je n'aspire qu'à une seule chose dans la vie : être dans un lit, contre toi, et te serrer dans mes bras. Sache-le.
- Je te dirai alors tout bas caresse-moi comme tu le fais les dents du bout des doigts et tu t'étonneras que j'aie pu mettre autant d'années pour te désigner ma préférence pour ce plaisir-là, secret.
C'est ainsi, pour moi, la connaissance : je ne connais de désir en moi que depuis que, loin de toi, en ton absence et à y revenir en pensée, l'amour me l'a appris. Je n'écoute que cet amour, devenu savant, qui sait plus de choses que moi. Et je suis sûre que toi aussi tu as encore plein de découvertes à faire en toi. Il y a beaucoup de choses que tu ignores...
- Il faudra faire vite alors...
- Pour ce savoir-là, le temps ne compte pas. Plus on vieillit et plus on aime.
- Plus ce savoir aimer vient à nous, c'est ça ?... Il suffit d'écouter.

- Voilà. Quand on est jeune, on ne l'entend pas. 

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