Entre nous (75)



Mercredi 10 mai 1995

Il y a eu le 1er mai et un marocain jeté dans la Seine par des racistes.
Le 1er mai, et une belle lettre reçue le lendemain.
"L'heure est à se perdre dans les champs, lire de temps à autre à l'ombre d'un arbre, regarder la rivière et avoir des pensées belles et légères, comme celle qui souffle doucement dans mon esprit : penser à vous ou pour vous ou avec vous... C'est une pensée que j'ai, tous les ans à ce jour. Même loin, à l'autre bout du monde. Dans cette pensée, je lie et relie ma jeunesse à la vôtre. Le 1er mai 1975, c'était la première fois que je voyais, à Paris, les ouvriers, les syndicalistes et beaucoup d'autres, manifester. C'était interdit dans mon pays. Toute la journée il m'arrivait de les suivre, en pleurant. Naïvement, je croyais qu'ici c'était une terre de liberté... Que ça pouvait exister."

En vrai, ici même, il y a eu les élections et toute leur mise en scène dramatisante du pouvoir personnel. Un premier tour rassurant-inquiétant, le 23 avril, avec le "bon" score de Jospin... mais aussi les 15% du FN... Un second tour arithmétiquement évident, le 7 mai, suivi d'une victoire klaxonnante (en décapotables, carrément) de la chiraquie...

Et puis, mardi 9 mai, à 8h45, devant l'école, départ de mon fiston pour 11 jours (classe verte). Onze jours! Je les compte, les jours : déjà deux de passés. Et je lui envoie des cartes à chacun de ces jours.
J'aurai tout le loisir d'écrire (pour moi-même), je m'étais dit... mais écrire n'est pas un loisir. J'avais oublié.
Alors, marcher.
J'ai marché hier, avec SL, le long du canal du port de Neuilly.
Les oiseaux étaient déchaînés et surgissaient sans cesse, et sans prévenir, de fourrés broussailleux et marécageux. À part ça, dans le tableau, la jungle des banlieues, avec son lot de pollution, ses sacs poubelle traînant ici et là, cette sorte de sauvagerie, diablement humaine...
- Tu vois, je t'avais dit... À Paris, il nous fallait aller plutôt...
- Pour faire quoi ?
-  Pour traîner. Se tenir comme ça, dans les cafés, pour rien. Regarder, écouter. Faire ce que je n'ai pas le temps de faire habituellement, avec mes journées scandées au rythme des heures scolaires...  Départ à treize heures trente, retour à seize...
- Oui enfin nous les connaissons bien maintenant, les errances dans les cafés...  On en a fait le tour. Le temps qu'on y perd... Tout ce que nous pouvons y faire, on peut très bien le faire ailleurs. Parler, discuter...
- S'aimer.
- Oui, s'aimer.
- Pour quelques trésors de rencontres, combien d'heures perdues, de temps morts, d'ennui, tu ne trouves pas ?
- Quand on a rencontré l'être rare - disons, un être rare parmi d'autres - la première chose à laquelle on aspire : l'emporter avec soi ! Partout. Peu importe où.

Jeudi 1er juin Bois, Saint-Mandé

- Tu fais quoi en ce moment, à part me voir, comme tu as plus de temps libre ?
- Bof, pas grand-chose de plus que lorsque mon fils est là, tu sais... Les journées passent vite. Je lis Lévinas, et d'autres, moins importants : La sagesse de l'amour, de Finkielkraut, par exemple...
- Et puis, c'est vrai, il y a le ping-pong maintenant... Ah tiens, à propos, je nous ai acheté des balles orange ce matin, chez Darty. Je trouve que de couleur orange, on les voit mieux que les blanches...

Je ne sais plus comment l’idée a pris naissance, sans doute en avons-nous eu assez de discutailler sans fin, mais un jour, pour notre rencontre, nous avons emporté nos raquettes et commencé de jouer, en extérieur et dans le bois, "au ping-pong", d’aucuns diraient, pour faire plus chic, au « tennis de table », une table en ciment alors, et sans filet, juste une barre transversale de béton…
Puisque nous ne pouvons plus parler, ou si peu, ou si mal, nous avons tenté la thérapie de l’affrontement sportif. Mon partenaire étant gaucher, cela donne pour moi, en face, un certain type de jeu auquel je ne suis pas habituée. Pour autant, il ne parviendra pas à me battre avant plusieurs mois. L’avantage, dans le tennis, ai-je entendu un jour Jean-Luc Godard dire, c’est que l’autre vous renvoie la balle, alors que dans la vie, chacun n’a de cesse de la garder...
Je me demande si, quand il finira par gagner, il gardera cette détermination, ce plaisir et cet acharnement à jouer. En tout cas me dis-je, il vaut mieux jouer que parler même si parfois après la partie, pointe une légère déprime pour n’avoir pas, justement, « parlé ». Mais parler ce n’est pas toujours échanger, c’est aussi tout retourner en tout sens, pour se faire mal, se mesurer à l’autre, le jauger interminablement. Au moins, chaque match est en vingt et un points, et une partie finit toujours par s’achever.
La petite balle jaune d’or devient notre parole, rassemblée, ronde et lisse comme un jaune d’œuf, en plus léger (sa balle fétiche doit être jaune fluo, pour une question de visibilité). Chacun l’expédie vers l’autre à sa façon, moi souvent un peu mollement, petitement dans un premier temps, puis, au fil du jeu, à mesure que j'oublie tout le reste, avec plus d’aisance et de fermeté, de rythme aussi. 
Lui, a de grands gestes qu’il désire souples à force de recherche et d’entraînement, mais il demeure encore inhibé par son désir de gagner et s’emporte plus souvent que moi, au risque de perdre le contrôle du jeu et de la balle... 
Il s’achète des livres sur le sujet pour peaufiner sa technique, alors que je cherche à jouer tous les jours avec une certaine décontraction, jointe, si cela est possible, à la grâce, la beauté du geste... 
Toute notre relation amoureuse n’a-t-elle pas fonctionné de la sorte ? Il dit, quand nous reparlons ensuite de notre joute : - Ce qui est impressionnant, c’est que tu joues exactement comme tu es, imperturbable, mesurée, horripilante... Rien ne semble pouvoir te faire te départir de ta sérénité, et tu es increvable. C’est pour cela que je perds. 
- Non, tu perds parce que tu as une méthode trouvée dans les livres, que tu essaies de l’appliquer et que tu ne cherches pas à t’adapter à mon jeu, à le contrer et à me déstabiliser. Tu gagneras quand tu seras libéré.

Parfois, retrouvant sa nonchalance naturelle et luttant insuffisamment contre son apathie, mon partenaire décrète que jouer ainsi tous les jours banalise notre histoire et risque d’éloigner de nous la poésie… 
Pensant pour ma part qu’il n’en est rien, au contraire, je me sens devant cette vision des choses alors propulsée loin du plaisir du jeu et à vrai dire, loin de tout plaisir. Le ping-pong m’apparaît tout à coup comme un exercice, une mise en forme, bref un devoir, un devoir de plus, et après une ou deux années, nous y renonçons. Je ne veux aucun devoir de plus, aucune obligation supplémentaire.
« Les âmes ardentes, écrivait Stendhal dans De l’amour, voient les choses, non telles qu’elles sont, mais telles qu’elles les ont faites, et, jouissant d’elles-mêmes sous l’apparence de tel objet, elles croient jouir de cet objet. Mais un beau jour, on se lasse de faire tous les frais, on découvre que l’objet adoré ne renvoie pas la balle ; l’engouement tombe, et l’échec qu’éprouve l’amour-propre rend injuste envers l’objet trop apprécié. »

Serge ne fait que traverser la vie. En tout cas, à présent. 
- Je m’ennuie avec les autres, dit-il. Ils ne m’apportent rien. Et en plus, ils n’écoutent pas ce que j’ai à leur dire. Avec toi, continue-t-il, ce n’est pas pareil, même si, comme j’ai pu le remarquer, tu préfères me raconter ta vie plutôt que m’écouter. Avec toi, c’est bien. C’est pour cela que je te vois tous les jours. La seule chose que je pourrais peut-être te reprocher, c’est de ne pas être assez drôle. Tu manques un peu d’humour.

Il aime bien me provoquer mais cela ne produit pas toujours son effet. Mon mari aussi me dit que je ne suis pas marrante. J'entends ça presque tous les jours. Les hommes, quand vous ne faites pas exactement ce qu’ils voudraient au moment précis où ils voudraient, vous déclarent « pas marrante ». Quand un homme dit d’une femme qu’elle n’est pas marrante, c’est qu’elle ne se laisse pas faire, qu’elle a du caractère. Cela suffit pour, à leurs yeux, manquer d’humour...


Vendredi 16 juin  Bois, Saint-Mandé

Journée faste : vu le matin le film de Nanni Moretti, Journal intime, que Serge avait enregistré pour moi sur une cassette. Deux heures d'un égal bonheur (liberté, humour, légèreté). Ensuite : une envie d'écrire souple et seulement des "petites choses"... (= pris des distances par rapport à mon essai sur le Visage...)
Après-midi : Ping-pong, au soleil, sans trop de vent. Pour une fois.
Au début, c'était un peu difficile car mon partenaire m'avait donc dit la veille : jouer ainsi tous les jours ne risque-t-il pas de banaliser notre histoire? et du coup, j'y pensais lors des premiers échanges..., la banalité et l'effort aussitôt se sont vus s'installer, là, sur cette table en béton..., prendre les commandes, diriger nos poignets. Ça troublait ma concentration. Mes services étaient plus qu'hésitants, maladroits. Il avait même avancé que cela "éloignerait la poésie de nous"... N'importe quoi!... Des fois il dit vraiment des conneries. Du coup, le lendemain je me sentais volontairement absente, loin de ce jeu, pourtant bénin à notre niveau. Loin même du plaisir du jeu. De tout jeu. Et à vrai dire, loin de tout plaisir. Le tennis de table en extérieur m'est apparu soudain comme un exercice, une mise en forme, bref, un devoir, et je n'aime pas.
Les devoirs, qui s'accumulent jour après jour...
Mais étant donné que lui-même, après avoir je ne sais pour quelle raison opéré ce désenchantement, en est revenu à son avidité première et s'est donc mis à jouer mieux que d'habitude, j'ai pensé que c'était peut-être là une simple manœuvre pour me déstabiliser, un coup stratégique, qu'il a peut-être même lu dans un de ces livres qu'il s'est procurés sur la technique du jeu... et me suis une fois pour toutes décidée à ne pas tenir compte de ses états d'âme et à jouer, envers et contre tout - comme une damnée. 
C'est vrai, enfin, n'y aurait-il plus de limites ? Y a-t-il quelque chose chez lui d'indéfinissable qui me donne toujours vaguement l'impression de ne pas être à la hauteur ?
Peut-être est-ce parce qu'il évolue, lui, dans une sorte de tragédie, celle que lui semble être la vie, alors que moi, dans le monde, je ne fais que me déplacer... comment dirais-je... tranquillement... avec une certaine assurance ? Est-ce que c'est seulement pour nous deux une question de points de vue qui diffèrent, d'analyse qui nous éloigne l'un de l'autre invariablement... qui me rend intellectuellement vulnérable et qui me pousse à me fier plus volontiers à son jugement qu'au mien?
Je me heurte régulièrement à lui, à ses idées, à ses propos, je me dispute avec lui, et ce ne sont pas toujours, loin de là, querelles d'amoureux, mais je finis toujours par me rendre à ses arguments, me conformer à son mode de pensée et faire ce qu'il veut. Je cède à tout ce qu'il demande ! Et il pense, j'en suis à peu près certaine, la même chose de son côté...
Son histoire de poésie dont nous nous éloignerions en jouant au ping-pong durant nos rencontres de l'après-midi... c'est pour amuser la galerie, une rhétorique juste déplaisante, rien d'autre, destinée à m'embobiner et me faire perdre l'envie de jouer.
Est-ce qu'il se donne seulement la peine parfois, je me demande, de se souvenir de tout ce qu'il m'a dit ? Je ne crois pas. Il balance, et c'est tout. Ça finit, dans la soirée, aux oubliettes.

"Cela commence probablement par des traumatismes ou des tâtonnements auxquels on ne sait même pas donner une forme verbale : une séparation, une scène de violence, une brusque conscience de la monotonie du temps." Emmanuel Levinas  Éthique et Infini






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