Entre nous (76)
Printemps 1996
- Pourquoi me regardes-tu
ainsi ?
- Tais-toi, ne bouge pas...
- Que vois-tu ?
- Ta beauté, mais pas seulement. C'est d'autre chose qu'il
s'agit. Quelque chose auquel j'ai accès avec
toi, quand je le décide.
- C'est bizarre... Cela ne
dépend pas du tout de moi,
alors...
- Pas vraiment, non. Mais
il faut tout de même que tu participes un
peu.
- Comment ?
- Que tu te laisses faire
au moins. Ce qui est rarement le cas.
- Bref, c'est de la
manipulation.
- Appelle ça comme tu veux.
- Mes yeux me brûlent à
soutenir ton regard. Je ne vois rien,
moi. Je suis jalouse de ce que tu vois, de la certitude, cette sorte de
garantie que tu as, de ce que tu vois... Et je pense que tu te trompes : je ne
suis pas là où tu crois que je suis. Tu ne vois que l'apparence, la façade, mais ce n'est pas mon vrai visage. Tu mets
en lui ce que tu veux, ce que tu désires y
trouver. Il te parle avec tes propres mots, sans jamais se faire entendre pour
ce qu'il est.
- Tu n'aimes pas que je te
regarde.
- Pourtant, mon visage
n'existe pas sans ton regard.
- C'est le côté pathétique de l'amour. Une dualité insurmontable entre deux êtres. Une relation avec ce qui se dérobe à jamais...
- Je ne suis pas un objet
qui peut devenir à toi (ou toi
?) à la demande. D'un
claquement de doigt, ou plutôt d'un cillement de paupière... D'un regard...
- Non, en effet. Plus je
m'approche, plus tu te retires au contraire dans ton mystère. Tu te dérobes à la lumière. L'inconnaissable
du féminin... on appelle ça.
- Oui, bon, le féminin est dans l'existence, il faut dire, aussi.
Il se situe dans l'événement, et l'événement est différent de cette sorte de
transcendance dont tu parles, et qui devrait selon toi pousser à aller vers la lumière.
C'est plutôt même une fuite devant la lumière. La façon d'exister du féminin est de se cacher - ou la pudeur.
- Ah ben d'où tu sors ça ?
- De ton cher ami Emmanuel
Levinas, que tu refuses de te donner la peine de lire, parce qu'il est difficile, que tu comprends rien... Moi,
je l'ai fait...
- Bien.
- Il dit aussi qu'il
faudrait arriver à montrer ce par quoi l'éros diffère de la possession et du pouvoir. Là seulement, nous pourrions alors admettre et entendre une véritable communication dans
l'éros. Comprendre qu'il n'est
ni une lutte, ni une fusion, ni une connaissance...
- Tout un programme,
dis-donc.
- Il ajoute qu'il faut
seulement reconnaître sa place
exceptionnelle, parmi les relations.
- Et c'est quoi, cette
place ? Comment la définit-il ?
- C'est la relation à l'altérité. Au mystère.
- Ah, tu vois, on y
revient...
- Oui, mais un mystère qui n'est ni transcendant, ni évanescent. Celui qui a à voir avec l'avenir...
- Oh, moi, tu sais, l'avenir...
- ... ou à voir avec ce qui, dans un monde où tout est là, n'est jamais là.
- Évidemment... Je suis bien conscient que ce qui est caressé n'est pas touché. Ça n'est pas la même chose. Ce n'est pas le
velouté ou la tiédeur de la peau, pas plus que la fraîcheur de cette main, que je cherche, que
recherche la caresse. Mes caresses ne savent pas ce qu'elles veulent. Pas plus
que moi, d'ailleurs. Elles ne cherchent pas à savoir, les mains... Elles se trouvent bien, dans un désordre qui leur est pour ainsi dire essentiel.
La caresse se situe à l'intérieur d'un jeu avec ce qui se dérobe, justement...
- Et ce jeu avec quelque
chose qui se dérobe est un jeu absolument
sans projet ni plan, qui n'a rien à voir
avec ce qui pourrait, en insistant bien, devenir nôtre et nous, mais plutôt concerne quelque
chose d'autre, toujours autre, toujours inaccessible, toujours à venir, car la caresse est l'attente de cet
avenir pur sans contenu. Dans la relation, il ne s'agit pas de penser
ensemble...
- C'est pourtant bien ce
qu'on est en train de faire...
- Oui, on cherche la voie,
mais il s'agit d'être en face, surtout. Le vrai "être ensemble" ne forme pas un tout compréhensible entièrement cernable, indentifiable; la véritable union est plutôt un
ensemble de face, à face.
- Et pourtant ça existe bien, le regard. Un regard tourné vers le visage...
- Le regard comme
perception, connaissance de l'autre ?
- Non, pas celui-là... Je parle de l'accès au visage.
- Levinas considère que lorsque qu'on voit un nez, des yeux, un
front, un menton, et qu'on peut les décrire,
c'est que l'on se tourne vers autrui comme
vers un objet. La meilleure façon pour lui de rencontrer autrui, c'est de ne
pas même remarquer la couleur de
ses yeux ! Quand on observe la couleur des yeux, c'est qu'on n'est pas en
relation avec autrui, ou alors simplement en relation sociale ou à la limite, esthétique. La relation avec le visage peut sans doute, selon lui, être dominée par la perception, mais ce qui est spécifiquement visage, c'est ce qui ne s'y réduit pas...
- Et toi ? Tu le vois
comment mon visage ?
- Eh bien... euh... il y a
d'abord sa droiture. La droiture même de
ton visage, son exposition droite, sans défense. Si tu te détournes un moment, je vois
de l'éphémère, de la lumière, et une certaine parole, muette parfois. Il
se peut qu'elle soit muette mais elle en dit long. Cette façon de tourner la tête, que tu as, lentement, ce mouvement souple des cheveux sur la nuque
droite, ce port de tête fier et hautain qui se
retient dans un imperceptible mouvement de plier pour s'affaisser. Je peux te
dire aussi la hauteur des pommettes et la rigueur de la courbe du nez, dans
l'alignement du menton, qui donne au profil ce ton grave et sévère,
aussitôt démenti par l'allure folle et glorieuse de la chevelure épaisse, insoucieuse du temps, des fatigues et
humiliations. Insensible à l'outrage du temps. Et la
peau... La peau du visage (dit encore Levinas, et je le ressens aussi) est
celle qui reste la plus nue, la plus dénuée. La plus nue, bien que d'une nudité décente.
La plus dénuée aussi : il y a dans le visage, dit-il, une pauvreté essentielle, et la preuve en est qu'on essaie toujours plus ou
moins de masquer cette pauvreté en se donnant des poses, une contenance.
Le visage est exposé, menacé, par le temps et la dureté de la vie. Il nous invite à un acte de violence. On peut avoir peur de lui,
en même temps il est ce qui nous
interdit de passer à l'acte, violent ou
indigne.
- Il veut dire de tuer...
- Oui, probablement.
D'ailleurs il le dit. Le visage est ce qui nous interdit de tuer.
- Ça c'est dans la religion juive...
- Peut-être.
- Non, pas peut-être... c'est sûr.
- Oui, enfin, c'est toi le
spécialiste, dans le
domaine...
Et le dire, ce visage, c'est le fait que, devant lui, je ne reste pas
simplement là à le contempler, je lui réponds.
Le dire, l'expliquer, ce visage, est une manière de saluer autrui, mais
saluer autrui, c'est déjà répondre de lui... Il est difficile de se taire en présence de quelqu'un. Cette difficulté a son fondement ultime dans la signification propre du dire, quel
que soit par ailleurs le dit. Il faut
parler de quelque chose, de la pluie et du beau temps... Peu importe, mais parler,
répondre à lui et déjà répondre de lui...
- Voilà, tu vois, comme ça, je comprends parfaitement Levinas... Et toi tu as compris que
je t'achète des livres pour que tu
les lises et me les retourne après, sous
une autre forme...
- Tu veux dire une forme prédigérée, quoi...
- C'est cela, oui. J'aime que
tu me mâches tout à l'avance.
- Feignant!
- J'ai une idée. Puisque tu ne veux pas trop que je te
regarde, acceptes-tu que je te prenne en photo ?
- Là, maintenant ?
- Oui, maintenant.
- Oh, encore... Tu me l'as
déjà demandé...
- Je le redemande, donc.
- En extérieur, alors ?
- Ben oui, où veux-tu d'autre, puisqu'on est dehors... Bon, là il y a une assez bonne lumière. Ça peut
aller. Attends...
- Fais voir... Ah ah. Mais
pourquoi tu m'as coupée ?
- C'est comme ça que je te vois. C'est mon cadre à moi.
- Oui, bon. Un peu figée... et dans une immobilité qu'on dirait forcée, mais je me reconnais assez. C'est pas un petit peu près, non ? Assez troublant, le plan rapproché... J'ai l'air triste, et on voit mes boutons...
- Ce n'est pas une image juste, c'est juste une image...
- Et ça, c'est de Serge,
l'autre... Serge Daney...
- Exact. Bravo. Tu marques
un point.

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