Entre nous (77)



Vendredi 19 avril 1996

- Ah, au fait, tu l'as fait le petit travail que je t'avais demandé ?...
- Quel travail ?... Ah oui, de prendre des notes de lecture sur La littérature occupée, ce bouquin que tu m'as passé ?...
- Oui, la liste noire des écrivains, pas reluisants pendant la guerre... Ce qu'ils ont fabriqué pendant ces cinq années, les uns et les autres... J'ai acheté ce livre mais en fait j'ai trouvé après qu'il y avait trop de détails. Je n'avais pas le courage de m'y plonger. La plupart des choses, de ce que j'ai pu lire en le feuilletant, je le savais déjà...
- C'est pour ça que tu me l'as refilé... Oui, je l'ai fait. J'ai pris quelques notes, par-ci, par-là. Attends, je les cherche, ça fait trois jours en plus que je les promène dans mon sac...
Comme je ne savais pas trop ce qui t'intéressait, j'ai procédé comme ça : relever le nom des écrivains et leur âge en 1939, pendant la guerre, début et fin, et leur état et "attitude", en gros...
- Ah! Bien! Lis-moi, s'il te plaît...
- Ah mais tu ne veux pas plutôt l'emporter chez toi et regarder ça à tête reposée ? Ce serait mieux, non ?
- Oui mais j'aurai pas le courage. Je vais foutre ça dans un coin en rentrant et je ne le retrouverai jamais, ton papier...
- Un peu facile...
- Non mais on est bien, là, sur ce banc, à se chauffer le dos au soleil. Allez ! Lis.
- Bon... Alors ça commence par l'année 39, bien sûr... Les réactions des uns et des autres, à la "drôle de guerre"...
- Normal, jusque-là.
- En 1939, il y a trois grands écrivains, reconnus pour tels, et bien aimés de tout le monde, qui font l'unanimité, qui sont trop vieux, trop fatigués et bien trop prisonniers de leur milieu pour réagir à quoi que ce soit... en tant qu'hommes de lettres. Tu vois lesquels ?
- Ben, disons, Claudel... Il devait sucrer les fraises, déjà...
- Il avait 71 ans, en tout cas. Et ?
- Ah! Et Roger Martin du Gard, je pense...
- Oui, lui, était âgé de 58 ans, quand les problèmes ont commencé... Ne s'est guère exprimé.
- Ça m'étonne pas. Mais le troisième, c'est qui ? Je vois pas...
- Paul Valéry, qui lui avait atteint l'âge de 68 ans et se trouvait en fin de carrière, et au prise en plus avec l'amour de dernière heure... Avait d'autres chats à fouetter. Disons que la déclaration de guerre ajoutait à sa profonde dépression...
Après il y a ceux dont l'auteur (Francine de Martinoir) dit qu'ils ont "agi" ou "non-agi" d'ailleurs, soit par légèreté, soit par sottise ou encore par faiblesse... Et là, dans cette catégorie, ils sont légion... Je te dresse la liste...
Jean Giono (44 ans), Jean Cocteau (50 ans), André Gide (70 ans, lui aussi, l'excuse de l'âge...), Jean Giraudoux (57 ans), Marcel Aymé (37 ans), Paul Léautaud (67 ans), Marcel Arland (40 ans)...
- Ouais, ça en fait du monde...
- Mais j'y pense, il y a celui, non mentionné, qui pourrait faire partie de ceux qui se sont trompés, non par légèreté, faiblesse ou sottise, mais plutôt par "excès d'intelligence"...
- Ah qui tu penses ?...
- Un juif, essayiste, romancier... qu'on aime bien tous les deux...
- Ah! Mari de Mireille, aussi... J'y suis ! Emmanuel Berl... Son roman Sylvia, était excellent... Mais c'est vrai, en 39... quel âge  avait-il alors ?...
- 47 ans...
- En 39, il a mis sa plume au service de Pétain... Mais pourquoi tu dis "par excès d'intelligence"? 
- Dans le sens où l'on a dit de lui (bien après) qu'il faisait "cavalier seul", et sa pensée, ondoyante, aurait pu l'entraîner, ainsi que son goût du paradoxe, à trop bien "entrer dans les raisons de l'adversaire"... Malraux a dit de lui que "le sens de l'ennemi" lui faisait défaut. Qu'il aurait raté le coche, donc, par excès d'intelligence... 
- Enfin bon il était tout de même l'ami d'antisémites plus que virulents... Drieu La Rochelle, Paul Morand... je ne sais pas si c'est vraiment être intelligent.  
- Les "Affreux", comme les classe l'auteur de l'essai... Ceux qui ont collaboré, activement, ou passivement... Les... Paul Morand (51 ans), Jacques Chardonne (54 ans)...
- Oui, lui, je savais, enfin Paul Morand aussi, mais Chardonne, j'aimais bien ses bouquins quand j'étais jeune...
- Tu m'en as acheté un... J'ai aimé (l'écriture), mais sans plus. Un peu ringard, ça sent surtout son pétainisme à plein nez, pour le coup... Tu sais, c'était celui sur l'amour: L'amour, c'est beaucoup plus que l'amour, 1941... Tu me l'as donné dans sa réédition en 92, toujours chez Albin Michel...
- Ah bon. 92, dis-tu... ça devait être alors pour le titre... je voulais te convaincre que...
- Ah ah, une sorte de message subliminal, rien d'autre...  

Et la liste s'allonge... On passe, parmi les "Affreux" (à ce propos, tiens, ça m'a étonnée, d'ailleurs, de la part de la chercheure, cette appellation "subjective", même si l'on en comprend, avec le recul, la justesse et la réalité), à Henry de Montherlant (43 ans, en 39), Marcel Jouhandeau (50 ans), Drieu La Rochelle (46 ans), Lucien Rebatet (36 ans), Robert Brasillach (30 ans, un "jeunot"...) dont l'auteur dit, p.95 de son essai, qu'il était l'homme du Ressentiment, ce sentiment d'infériorité qui tourne à la haine, et qu'il exprime depuis 1931, à Combat - où il est journaliste avec Claude Roy et Maurice Blanchot, qui eux prendront heureusement assez rapidement un tout autre chemin - et aussi à  Je suis partout, deux publications marquées par l'idée d'une révolution fascisante, et par l'antisémitisme...
Et puis, il y a, bien sûr, ce fou génial de Louis-Ferdinand Céline (45 ans, alors), dont, quand on ne connaîtra même plus le nom de tous les autres, on parlera encore en France, et pas seulement - partout ailleurs -, parce qu'il a révolutionné la manière d'écrire, transformer à jamais la littérature...
Ensuite, l'auteur évoque les "vents nouveaux" (ouf! on respire) qui commencent de souffler... D'abord, la colonne des écrivains qui "montent"... enfin étaient en train de monter, quand la guerre a éclaté. Henri Bosco (51 ans), André Dhôtel (39 ans)...
- Oui, il est mort récemment, à Paris, j'ai entendu dire. En 91, je crois...
- Henri Thomas (27 ans), Jacques Audiberti (40 ans), Armand Robin, poète de 27 ans, Louis-René des Forêts (21 ans), Jean Genet (29 ans), Maurice Blanchot (32 ans)...

Martinoir cite ensuite ces auteurs qu'elle appelle les Exilés de l'intérieur, dans lesquels elle fourre aussi bien Colette (70 ans), que Michel Leiris (38 ans), Raymond Queneau (36 ans), et Georges Bataille (42 ans)... Et ceux qui ont tout de suite bien perçu les choses, l'ampleur des dégâts, ils sont peu, ceux-là (que deux !) : Jean Guéhenno (49 ans) et Brice Parain (42 ans)...
Ensuite, vient la série de ceux qui ont eu, pour des raisons diverses (qui sont évoquées), de "légers retards à l'appel"... comme André Malraux (38 ans), Jean-Paul Sartre (34 ans), ça, tout le monde sait, et Simone de Beauvoir (31 ans)...
Enfin, p.150 du livre, arrive le chapitre sur L'intelligence en guerre, qu'on attendait, où l'on relève, nous aussi, le nez, au-dessus de ces marécages nauséabonds, où la France endolorie se redresse grâce, mais pas seulement, aux esprits plus élevés que la moyenne, et aux "grands noms de sa littérature"... (Ah ah, on va dire ça comme ça, pour faire court...)
Je te donne la liste, vite fait. Tout le monde les connaît, et j'en peux plus, là. Et il n'y a plus de soleil... je commence d'avoir froid.
En 39, François Mauriac avait 54 ans. Albert Camus, 26. Roger Vailland, 32. Jean Paulhan, 55 ans, un "vieux", donc... Soupault... j'ai pas noté son âge alors...
- La quarantaine, je pense. Lui aussi, tiens, il est mort récemment, 90 ou 91... À Paris.
- ... Albert Cohen, 40 ans en 39. Jules Supervielle, 55. Saint-John Perse, 52 ans. Georges Bernanos (51 ans). Et encore, Pierre Seghers, 33 ans, René Daumal (connaissais pas), 31 ans...
- C'est un poète, je crois, inspiré par la culture indienne. Mais il est mort avant la fin de la guerre, il me semble...
- Ah bon... Je continue : Henri Michaux, 40 ans...
Voilà. Fini !
- C'est bien. Tu as bien rempli la mission que je t'avais confiée. Mais j'ai envie de dormir, là, maintenant...
- Oui. Et il faut pourtant que tu me ramènes...


Emmanuel Berl 






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