Entre nous (78)


Lundi 22 avril 1996

Écrire ainsi, afin de ne pas oublier ce qu'il dit dans les moments qu'il cherche à rendre intenses, en provoquant l'émotion, qui ne vient que pour lui. C'est difficile pour moi d'y revenir ensuite, parfois même douloureux, mais je dois le faire.
Regard forcé, forçant le mien, il murmure : Je suis... puis plus rien.
Je pense, sans le quitter des yeux mais je ne suis déjà plus là, au cogito cartésien.
Je pense donc je suis... puis à celui, lacanien : Je pense : donc je suis. Affaire de ponctuation seulement...
Pourquoi ne finit-il pas ses phrases ? On attend beaucoup de ces points de suspension-là... On attend ce qui va suivre. Mais ça ne vient pas. Ça en reste là.
- Je suis... - Qu'est-ce que tu es ? dis-moi...
Phrase inachevée, qu'il a déjà oubliée. Cet homme n'a pas de suite dans les idées.
Et il me reproche de ne pas écrire, ces temps-ci ! - Il y a un relâchement, en conclut-il.
- Bon, alors, tu es quoi ? Tu es qui ?
- Hmm? Ah oui...
Il cherche mollement ce qui va maintenant lui passer par la tête, ce qu'il va pouvoir saisir, sans avoir à bouger pour s'en emparer. - Je suis... je suis... très fort !
- Ah, c'est tout. Ce n'est pas ça que j'attendais, j'avoue...
- Tu n'as qu'à pas attendre, je te l'ai déjà dit... Ni t'attendre à quoi que ce soit, venant de moi...
- Oui, je sais bien, ce n'était que ça, ce n'est que ça, j'aurais pu m'en douter, remarque.
Toujours content de toi au fond, malgré les apparences... Ça ne change pas. Qu'y a-t-il de très fort, dis-moi, à regarder une femme dans les yeux en croyant ainsi la captiver ? Où est l'innocence, la gratuité du regard...
- Sa discrétion...
- ... Oui, la discrétion, le don à l'autre, la légèreté ? Où sont-ils, dans cette manœuvre de séduction, classique et prétentieuse ? "Je suis très fort"... Pourquoi en dis-tu toujours trop ou pas assez ?
Devant mon air dépité, et agacé surtout, même si ça doit rester un jeu, ça aussi je le sais, un jeu avec les paroles, il rectifie, mais un peu tard : - Non, bien sûr, ce n'est pas ce que je voulais dire... Je ne suis pas. Je ne suis pas très quelque chose. Et surtout je ne suis pas très fort... Enfin, tu sais bien ! Comme tu as perdu ton sens de l'humour, dis-donc... Il me semble qu'autrefois tu me comprenais mieux...
Il s'enfonce, là. Tiens, prends ça encore dans les dents... Avant, toujours, c'était mieux. On se comprenait. Plus maintenant... J'ai remarqué.
Il dit comme tous les hommes, quand on les a poussés dans leurs retranchements... : c'est dû au déficit. Au déficit d'amour, à présent.  Alors, je reprends. C'est à moi de parler.
- J'attends des mots d'amour, des mots simples, les mots de tout le monde... Oui, pourquoi pas ceux-là ?... Mais décidément, ils ne viennent pas. Qu'est-ce que je peux y faire ?
- Non, reprend-il à son tour, sans me lâcher du regard, tu ne peux rien y faire, en effet, mais tu n'as toujours pas compris ce que j'ai voulu dire. Ce qu'il y a, c'est que je suis incapable de saisir ce qu'il se passe quand je te regarde comme ça, dans les yeux... Savoir si ce que je vois est réel, existe en dehors de moi et de mon regard, ou bien si ce que je vois est provoqué par mon propre regard... En tout cas, il n'y a rien au-delà, au-dessus de ce que je vois... à part la Mort.
Tu vois, je ne parle pas beaucoup, mais quand je parle c'est pour dire des choses définitives...
- Ah ah, au contraire de moi, tu veux dire, je suppose...

Je ne devrais pas regretter qu'il ne me parle pas plus (si c'est pour entendre ça...) ni ne m'écrive (encore moins), car le résultat, la compensation à cela, qu'il m'offre, en est cette pensée profonde et définitive... qui est : il n'y a rien au-delà du regard que j'ai pour toi.
Je ne sais pas, j'ai beau retourner les choses en tous sens, je ne comprends pas - oui, il a raison - ce langage-là... Il me paraît surfait, alambiqué. Il m'évoque vaguement du Levinas de pacotille, un peu, mais de loin, et du Deleuze de télé, mal digéré... D'ailleurs, il en vient lui-même à Deleuze, en évoquant la distinction que le philosophe fait - il l'a vu à la télé la veille, justement - entre les passions tristes et la joie légère - nietzschéenne, je précise - afin seulement de lui rappeler que Deleuze a été un temps mon maître. 
Lui, c'est Bellow, son inspirateur. Saul Bellow. Né à Montréal de parents juifs émigrés de Russie, il est l'écrivain qui, installé à New-York après sa démobilisation, a su dès 1947 analyser en profondeur la relation entre juif et non-juif. Il est avant tout le romancier au long souffle qui écrit :
Les gens meurent - ce n'est pas une métaphore - par manque d'une réalité à rapporter chez eux à la fin de la journée... Il fuyait les responsabilités, les problèmes pratiques et il fuyait Ramona aussi. Il y a des moments où on désire se terrer comme un animal... L'homme naît pour devenir orphelin et laisser des orphelins derrière lui... Ça fait des années que je ne suis plus vraiment capable de me concentrer... Lis le journal, si tu peux le supporter... Luttant contre la tristesse qui l'envahissait à la perspective d'une vie de solitude, il sortit. Il gonfla la poitrine puis retint sa respiration. "Pour l'amour du ciel, ne pleure pas, espèce d'idiot! Tu vis ou tu meurs, mais ne gâche pas tout."... Le visage marqué d'une pesante tristesse. Cette bouche! - lourde de désir et d'une colère irréconciliable, le nez droit et parfois sévère, les yeux sombres! Et sa silhouette! - les longues veines sillonnant ses bras pour venir alimenter ses mains ballantes... Ses vêtements dégageaient une odeur de pâtes... Son corps ne semblait pas affecté par ses ennuis et il avait survécu à tous les chocs. Son visage seul était dévasté, en particulier autour des yeux, de sorte qu'il blêmissait chaque fois qu'il se voyait...

Je note parfois chez lui que son cynisme "à la Saul Bellow" s'apparente à une certaine dose de méchanceté, destinée uniquement à le maintenir en forme. Evidemment, son côté éploré et puéril de quelqu'un qui s'efforce de conserver sa dignité m'agace par moments. Tout ça m'ennuie qui n'est pas l'amour, limpide, modeste, et dénudé. Celui que j'attends de lui... En vain.
Mais moi-même, ne suis-je pas engluée dans des propos de bazar, ceux qu'il nous arrive de tenir pour ne pas manquer de cette réalité à rapporter chez nous le soir...? Ne suis-je pas tout comme lui un peu perdue à l'intérieur de cette parole dénuée d'amour, qui se croit gonflée de sens; dans cette émotion recherchée, cultivée, sophistiquée, attendue ?
Casser l'ambiance! Abandonner les références. C'est cela, oui, qu'il faut réussir à faire. Toute référence livresque nuit à votre intention. Ce qui est vrai d'une manière générale.
La parole divise, mais on n'a qu'elle. Je ne crois plus en l'amour muet, l'amour des corps qui marche tout seul, non plus... hélas!
Non, ce qui est bon - ultime illusion! - c'est de croire que l'autre pense comme vous, sans le dire...
NE DIRE PRESQUE RIEN.
N'avoir presque rien à dire pour que l'amour dure... Il sera alors d'autant plus sexualité, pure et simple sexualité pour elle-même, inventive, émerveillée, sans fantasme qui tourne en rond ni idéalisation qui saute en l'air : il n'y a que le masturbateur pour faire des fantasmes. La sexualité ne se laisse pas sublimer, ni fantasmer, parce ce qu'elle est ailleurs, dans le voisinage et la conjugaison réels avec d'autres (pas d'autre, pour Deleuze, ni d'autrui, encore moins, chez lui, les "autres" ne sont que flux), qui la tarissent ou la précipitent - tout dépend du moment, et de l'agencement, et de tels ou tels rapports de mouvement et de repos... Ah! Je recommence avec les références... Je n'y peux rien, c'est comme ça.


"Les Français pensent trop en termes d'arbre : l'arbre du savoir, les points d'arborescence, l'alpha et l'oméga, les racines et le sommet. C'est le contraire de l'herbe. Non seulement l'herbe pousse au milieu des choses, mais elle pousse elle-même par le milieu. C'est le problème anglais, ou américain. L'herbe a sa ligne de fuite, et pas d'enracinement. On a de l'herbe dans la tête, et pas un arbre." 


Gilles Deleuze

Saul Bellow

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