Entre nous (79)
Mardi 28
mai 1996
Agression
verbale quand quelqu'un, trop tôt le matin, brise le silence...
Je lis
(dans Dialogues, de G. Deleuze, 145)
que le régime alimentaire de Nietzsche,
de Proust ou de Kafka, c'est aussi une écriture, et ils la comprennent
ainsi; manger-parler, écrire-aimer, jamais vous ne
saisirez un flux tout seul...
La vie a
repris, après la mort de Mr Louis, mon
voisin. On connaît ses proches et ses
semblables, jamais ses voisins, qui peuvent être
d'une autre planète, qui sont toujours d'une
autre planète. Seuls les voisins
comptent. (GD, 134).
Comme on fait son lit, on se couche, personne ne viendra
vous border. Les choses ne commencent à vivre qu'au milieu. (GD, 68).
Monsieur
Louis est mort hier soir, à vingt et une heures. Un lundi
de Pentecôte. Mort de mort violente dans
son lit. Dans le roman, il était mort depuis une semaine.
Je l'avais tué car il ne voulait plus vivre.
Le temps qui s'est écoulé entre sa mort romanesque et sa mort réelle est un temps dont je ne voulais pas tenir compte :
l'agonie. Échapper à l'agonie.
L'écriture n'a pas d'autre but : le vent, même quand nous ne bougeons pas.
- dégager dans la vie ce qui peut être sauvé. (GD, 90)
On n'écrit que par amour, toute écriture
est une lettre d'amour (...). On ne devrait mourir que par amour, et non d'une
mort tragique. On ne devrait écrire que par cette mort, ou
cesser d'écrire que par cet amour, ou
continuer à écrire, les deux à la fois. (GD, 62)
Il n'était plus conscient déjà. Il est mort en deux mois, le temps exactement pour moi d'écrire "De l'herbe dans la tête", petit roman de 75 pages. J'ai écrit ce livre parce que je l'aimais et que cela m'aidait à supporter l'idée qu'il allait partir. Je l'ai
écrit à toute vitesse comme on se hâte
à la course contre la montre
avec la mort. Je voulais que ses derniers mots soient écrits quelque part, qu'ils existent pour quelqu'un. Je
voulais que sa mort soit mêlée à la vie, qu'elle serve à quelque chose, comme donner par exemple un certain relief aux choses
de la vie.
Agents ou patients, lorsque nous écrivons
nous agissons ou subissons, il nous reste toujours à être dignes de ce qui nous
arrive. (81) En écrivant on donne de l'écriture à ceux qui n'en ont pas, mais
ceux-ci donnent à l'écriture un devenir sans lequel elle ne serait pas, sans
lequel elle serait pure redondance au service des puissances établies. (55)
Écrire, c'est tracer des lignes
de fuite, qui ne sont pas imaginaires, et qu'on est bien forcé de suivre, parce que l'écriture
nous y engage, nous y embarque en réalité. (54)
Dégager le pur événement qui m'unit à ceux que j'aime, et qui ne
m'attendent pas plus que je ne les attends, puisque seul l'événement nous attend. Dégager quelque chose de gai et
d'amoureux dans ce qui arrive, une lueur, une rencontre, un événement, une vitesse, un
devenir. Un amour de la vie qui peut dire oui à
la mort. (81)
Quand Mr
Louis n'a plus été en mesure de me parler, j'ai décidé qu'il était mort. Quand on ne m'a plus laissée l'approcher j'ai souhaité
le prendre en photo sur son lit de mort. Mort, il ne l'était pas encore. Il était beau. Il reposait.
J'aurais voulu avoir cette image-là de lui. On ne m'a pas laissée la faire. J'ai donné une bougie pour qu'on la lui
pose près de lui, la nuit. J'avais la
même sur ma table de chevet. Je
l'ai laissée allumée de onze heures du soir à
quatre heures du matin. Quand j'ai soufflé sur la flamme, au premier
chant du premier oiseau qui s'adresse au jour qui vient, j'ai murmuré : au revoir, Monsieur Louis... Et l'agonie pour lui a commencé.
Je ne
l'ai plus revu. Sa famille ne l'a pas souhaité.
Ce qui est important, ce ne sont pas les filiations, mais les alliances et les
alliages; ce ne sont pas les hérédités, les descendances, mais les
contagions, les épidémies, le vent. (84)
Depuis,
la vie a repris. Je suis contente qu'il soit mort. Contente pour lui.
Mon roman
est parti. Le jour même où je l'ai fini, je l'ai confié
à Roger Grenier. Il avait une
bonne tête et ressemblait un peu à Monsieur Louis. Il m'a paru digne d'être celui qui lirait en premier De l'herbe dans la
tête, que j'avais écrit.
C'est tout simple, écrire
(...) c'est devenir autre chose qu'écrivain. Tout devenir ne passe
pas par l'écriture, mais tout ce qui
devient est objet d'écriture, de peinture ou de
musique. (89) Le contraire d'une morale de salut, enseigner à l'âme à vivre sa vie, non pas à
la sauver.
Ce n'est pas facile d'être un homme libre : fuir la
peste, organiser les rencontres, augmenter la puissance d'agir, s'affecter de
joie... Les choses ne commencent à vivre qu'au milieu (77)
La vie
reprend, ensuite. Serge m'a téléphoné ce matin. On ne s'était pas vus la veille à
cause des obsèques de Mr Louis. Je lui ai
raconté la fin, ça m'a fait du bien. Lui, de son côté, il dit être heureux (pas
simplement content) car il a vu dans le journal (VSD) que les américains ont découvert une pilule contre
l'impuissance qui sera commercialisée en 1997. Il sera ("tu
penses bien!") le premier à se précipiter...
-
Qu'est-ce que tu en feras? si je puis dire... lui ai-je demandé.
- Oh oui,
je sais, tu vas me dire qu'il ne suffit pas de l'avoir dure, qu'il faut encore
trouver un trou où la mettre... Ne t'en fais pas
pour moi...
- Je ne
m'en fais pas.
(Rires)
Mercredi
29 mai
Adèle mangeait à la petite cuillère son kiwi acheté pour elle, comme chaque
dimanche au marché, par son papa.
J'allais
boire mon thé. Elle me dit : - Il faudra
que tu me fasses une autorisation pour la pilule quand j'irai voir la gynéco. - Ah oui... Tu vas prendre la pilule ? Je croyais que
tu avais renoncé... - Non, pas du tout. Je
veux la prendre pour réguler mon cycle, enfin, tu sais
bien... - Ah bon, seulement pour ça... Mais vous utiliserez
quand même des capotes alors ?... Ce
n'est pas parce que Roberto a su hier qu'il est séronégatif que vous allez laisser tomber les capotes, hein ? -
Si. Il ne voudra jamais en mettre si je prends la pilule... Il en a marre des
capotes et moi aussi. - Pourquoi donc ? - Il y a plein de choses qu'on ne peut
pas faire avec les capotes et qu'on a envie d'essayer... - Écoute. Ne te laisse pas influencer. Prends la pilule et ne
lui dis pas. Comme ça, il continuera avec les
capotes...
- Ah oui,
super... Je vois... Et la confiance ? Moi, j'ai confiance en lui. Maintenant
que je sais qu'il n'a pas le sida, on va pouvoir faire plein de trucs, l'esprit
tranquille... Manque que la pilule, et c'est bon.
- Et si ça ne va pas toujours aussi bien entre vous ? S'il va voir
ailleurs ? Vous ne vivez pas ensemble, que je sache.
- Il me
le dira s'il a une aventure...
- Non,
non. Rien du tout. Il te dira rien. Quand ça commence à aller moins bien, la confiance aussi s'effrite. - Ah, tu
m'énerves ! - On ne pose les
capotes que quand on a fait le test, qu'on vit ensemble et qu'on veut un
enfant. Ça fait trois conditions.
-
Justement. On va vivre ensemble un mois cet été. - Un mois, sur les deux... - Peut-être. Mais je me vois mal trimbaler les capotes à la plage et en camping... - Il faudra, pourtant. Écoute : tu n'as que seize ans. Tu es en train de t'enfiler
trois kiwis que ton papa a rapportés du marché, un dimanche matin, onze heures... Ne fais pas semblant de
vivre avec Roberto, ton copain du moment, comme si vous étiez mariés depuis dix ans... Toi, c'est
toi. Et lui, c'est lui. Ne te laisse pas influencer par ses envies à lui. Protège-toi et aimez-vous. Tout le
monde en est là aujourd'hui. Vous, comme les
autres. Et je ne sais pas si je vais te faire cette autorisation pour la
pilule, ce ne serait pas une bonne idée je pense... Dès que tu l'auras, tu ne prendras plus de préservatifs.
Elle
part. Remonte dans sa chambre. En claque la porte.
Agression
verbale (encore) quand quelqu'un, trop tôt le matin, brise le silence.
Mon bol de thé, que je tiens encore dans les
mains, est tout froid.
Magie de
l'éducation-responsabilité-parentalité... Trouble qui s'immisce en
moi soudainement, et pour la journée.
Vais-je
devoir laisser ma fille dans les pattes d'un garçon
qui dit que plus tard il sera gangster, ou garde du corps, qui aiment les
ienchs, s'excuse d'être guédro tout en se roulant un peclo et trouve le monde guedin?...
"Téma, je l'ai entendu crier
d'une voix suraiguë alors qu'il écoutait distraitement les infos, ils sont tous tebé et chelou!... Seize coups de couteau ils ont donné à leur copain!" Et de ses
grands bras il mimait seize fois le geste, pas un de moins...
Un garçon qui a son charme, sans doute, mais qui force la dose sur
le verlan pour se donner un genre qu'il n'a pas, et dont on sait bien que dans
deux ou trois ans, un peu plus ou un peu moins, on ne sait pas encore, il sera
rentré dans le rang.
Les
zarbi... les sonepés (personnes) normales aussi,
les guedins et les autres cailleras, tous les scarlas (lascars) le quitteront comme ils
sont venus, sans qu'il ait besoin de les "fusiller"...
Il n'est
pas très solide, ce garçon, on sent bien qu'il attrape tout ce qui passe... Se démène pour se faire remarquer, ou
pour kénn, va savoir, (= niquer), mais on doute fort qu'il soit prêt, bien que, à l'aise, je l'entends assez
souvent parler de sa teub. Égale bite, je suppose... Mais
c'est devenu maintenant une sorte de terme générique...
Plus
tard, le uc des filles redeviendra un cul (du moment que ce n'est plus celui de
ma fille...), leurs einss, des seins, leurs seufs, des fesses, leur teuch, une chatte, ... Il ne les
trouvera plus trop greum ou au contraire trop segro, ou cheum ou je ne sais pas
quoi... Elles redeviendront normales. Avec des veuchs, qu'on aime toucher, et
il n'aura plus reup d'elles, prenant ses beujes à
son cou à leur approche... Il ne dira
plus c'est tebé, et s'adressera à elles en leur disant tu plutôt
que ut... ; son zen, "en
porte-avion", comme il dit lui-même, aura pris alors l'allure
d'un nez quelconque, qui zébron facilement au soleil (il
est en pleine transformation, ça se voit "comme le zen au
milieu de sa teté" - non, franchement, ça ne marche pas -, la mutation physique en lui est en
train de s'opérer...).
Sa
turevoi (il en a déjà une, à peine passé le permis = angoisse pour moi...) sera une voiture qu'il prendra
comme tout le monde, des mots polis sortiront de sa chebou, et il passera
pratiquement chez ses remps tous les soirs, discuter et s'engueuler avec son reup, après s'en être grillé une (mais pas forcément un tarpé... fini alors la bedave, plus
question d'être foncedé vingt quatre heures sur vingt quatre, "comme
ass"...). Il aura laissé tomber le teuchi, en tout cas... Pour le
reste...
Il ne
dira plus "oit et oim" pour signifier qu'il aime, et ne désignera plus presque toutes les feum qui ne sont pas sa
reum, du doux nom de teupu... Personne ne lui dira plus ce qu'il doit faire, lui
cassant les ieps. Il décidera seultou. Sa vie sera
chanmée... Il aura trouvé le bon keutru pour que tout aille bien...
Mais en
attendant... c'est auch...
Cimer, Roberto ! Vraiment merci...
Cimer, Roberto ! Vraiment merci...
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