Entre nous (80)


Jeudi 30 mai 1996

Il porte ce jour une veste de lin noire et un large pantalon de toile beige. D'emblée, il me dit être sorti la veille au soir.
- Et... tu es resté habillé pareil ?
- Oui, c'est ça, me suis couché tout habillé... Mais non, j'ai rien trouvé ce matin à me mettre. J'ai pris ce qui m'est tombé sous la main.
- Ta femme n'était pas là pour te préparer tes vêtements ?
- Partie bosser...
- Tu es sorti seul ? Ou bien avec elle...
- Toutes ces questions... T'es jalouse ?
- Non, pour savoir seulement.
- C'est bien ce que je dis... Oui, j'étais avec Agnès.
- Je ne sais pas pourquoi tu voudrais que je sois jalouse. J'ai beau te dire que je ne le suis pas, et surtout pas d'Agnès, tu remets tout le temps ça sur le tapis...
- C'est parce que moi, je le suis. De ton mari, principalement.
- Oui, j'ai senti, et pas que d'ailleurs... Dès que je parle de quelqu'un tu te raidis, te refermes.
- Tu fréquentes tellement de gens, aussi... c'est difficile de s'y retrouver... Je me demande toujours lequel va l'emporter sur moi.
- Tellement de gens, tu parles... Toujours les mêmes, oui. Se comptent sur les doigts d'une seule main... S'il devait y en avoir un qui m'éloigne de toi, ce serait déjà fait depuis longtemps...
- Bon, on parle d'autre chose ? Je suis fatigué, là.
- Parce que tu es sorti hier soir...
- Oui, voilà, ça m'a crevé. Je ne pourrais pas faire ça tous les soirs.
- Il n'en est pas question.
- Fais voir. Approche. Que je vois bien ton visage... C'est par la connaissance de ce visage que j'ai appris ce qu'est aimer et l'importance, la place du visage dans la relation à l'autre. Je ne me lasse pas de le regarder, tu sais. Il est rare, enfin je crois, d'accepter totalement comme ça, sans aucune réticence, le visage de quelqu'un. De l'approuver de la sorte... Oui, c'est ça, approuver, c'est le mot.
- Je me demande...
- Chut... Tais-toi...
- Je me demande si l'attrait et la connaissance du visage de celui qu'on aime entraîne l'amour ou bien si au contraire l'amour précède cette attirance et occasionne cette espèce de fascination...
- Oui. Bon. De l’œuf ou la poule, lequel est premier... va savoir, et on s'en tape, non ?
- Et à part ça ?
- À part ça, quoi ?
- Ben je sais pas. Qu'as-tu à me dire...
- Oh rien. Toujours les mêmes trucs, sur la sexualité... ce qui m'intéresse, tu le sais, exclusivement. L'impuissance, le mal dont je souffre. La pornographie, ce qui me branche et que toi tu détestes. Qu'est-ce que tu choisis ?...
- Rien de nouveau, quoi...
- Ah si ! Du nouveau... et tu vas être contente... Je reconnais être devenu puritain. Et attends... j'avoue même que l'amour me dégoûte...
- Tu plaisantes.
- Si, si, l'amour me dégoûte.
- Comme tous les puritains, quoi... Mais excuse, je n'y crois pas un seul instant.
- Pose-moi des questions, tu verras...
- Je veux tout savoir ! Je t'écoute avec intérêt...

Il m'embrasse. Amoureusement, je crois. Demain, on ne se verra pas à cause de l'enterrement de Monsieur Louis, mon voisin-ami. Et ce sera une journée longue, qui n'en finira pas, comme un samedi coincé dans un vendredi...
Je me rends compte que j'aime cet homme pour une partie de moi que j'ai déposée en lui, et ce que, par lui, cette partie de moi peut vivre.
- À quoi tu penses ?
- À l'amitié. Connaître quelqu'un en qui déposer des missions de vie et pouvoir les partager avec lui. Quelqu'un qui vous dédouble, vous permet d'avoir une vie multiple. Sous l'enveloppe extérieure, bat le même cœur.
- Un cœur pour deux... On connaît la chanson. Je note que subrepticement notre amour s'est transformé pour toi en belle amitié...
- Je ne pensais pas forcément à nous en parlant d'amitié. Toi, tu as toujours été réticent sur le sujet. Et tu n'as pas d'ami.
- Non, aucun. Je n'ai pas d'ami. C'est vrai. Que l'amour...
- Et l'amour, c'est bien plus encombrant. Plus inhibant aussi. L'amour ne partage pas, ne donne rien sans attendre de contrepartie, l'amour prend et jette quand il ne veut plus. Il ne supporte ni le secret, ni l'absence, ni le jeu. Et le temps l'use. 
Quand l'amour finit il n'y a plus rien tellement il a tout ravagé. Il faut reconstruire quelque chose de plus grand, de plus solide ou de plus généreux. Apprendre à s'éloigner, à voir l'autre partir, s'en aller pour des durées indéterminées, sans ressentir l'abandon. 
Accepter de ne pas tout savoir de lui sans tomber dans l'indifférence. À ne pas avoir de nouvelles durant un certain temps, sans songer qu'il doit être mort et que personne n'a songé à te prévenir...
- Tu es bien sombre, dis-moi. Ce n'est pas trop ton genre. C'est parce que tu reviens des obsèques de ton ami ?
- L'enterrement, plutôt. C'est ça le mot qui convient... Un si petit cercueil pour un si grand homme, que les deux j'ai touchés : l'homme, de son vivant, et le cercueil, après. Durant la cérémonie, il était là, tout près de moi. Je pouvais lui donner un petit coup de coude pour lui dire : - Vous avez vu, Monsieur Louis? tout cela, c'est pour vous. Ces larmes, ces fleurs, ces chants... Vous, qui n'avez plus besoin de rien...
Tout cela, en fait, c'est pour nous, oui. On en a besoin. Pour notre chagrin. Et ça ne sert à rien. Strictement à rien... 

Monsieur Louis est toujours vivant. Il était mort quand il était malade et qu'il ne voulait plus me voir, qu'il faisait non ne la tête quand sa femme lui demandait : - Veux-tu la voir ?
Maintenant, il m'est revenu, mon André à moi, qui n'est pas tout à fait le même que celui que le prêtre a célébré, et que les siens ont pleuré.

Le jour qui a suivi les obsèques d'André Louis, je fus heureuse. Je croyais, comme c'était un samedi, ne pas pouvoir voir Serge, en m'éveillant le matin. Les trois jours du week-end allaient me paraître bien longs... Faisons le compte, vendredi, samedi, dimanche... Oh là là... Puis j'ai eu une idée. Un plan, plus exactement. Et il entre dans tous mes plans. J'avais quelque chose à faire en banlieue lointaine, ce samedi matin.
Donc, appelé (je l'ai tiré du sommeil), il n'a pas émis la moindre réserve. L'idée lui a plu. Il m'a attendue, droit comme un i, cheveux au vent, veste noire sur les épaules, vite passée, et son pantalon crème claquant contre ses longues jambes dans le courant d'air de l'entrée de la gare. Je fus heureuse de l'apercevoir, à l'heure du rendez-vous, plus qu'improvisé. Inattendu. S'échapper avec lui ! Loin... Partir ! Même pour une heure. L'aventure !
Comme je l'ai aimé ! D'être là, de vivre et d'être ce qu'il est : grand, pénible, beau, las de tout, fier, modeste, prétentieux. Aimant. Arrivés à bon port, je l'ai laissé dans le centre commercial, le temps d'aller rendre cette visite promise à quelqu'un qui m'attendait, puis l'ai repris une heure plus tard, "à côté du manège"... L'ai vu de loin, sa tête planant au-dessus de celle des autres. Lui ai fait signe de la main, bras tendu en l'air, pour le rejoindre, dans les nuages...
Il a souri. Ce sourire-là, je ne l'oublierai pas. C'était celui d'un enfant que sa mère vient rechercher le soir à la garderie...
Tous les mots qu'on a pu se dire après, pendant le trajet du retour, ne sont rien, absolument rien, à côté de son sourire.




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