Entre nous (82)
Lundi 10
juin 1996
La
semaine dernière, j'ai reçu un appel de Roger Grenier. Il voulait me dire qu'il avait
lu mon manuscrit (Pas d'histoire, le titre) et l'avait trouvé "intéressant"... Il y a un style,
vraiment... mais aussi beaucoup de fautes... Aïe. Il faudrait que l'on revoie
tout ça ensemble, quel jour vous
convient-il ? Je bredouille : Non mais vous,
dites... votre jour sera le mien. Ça m'ira... (je ne sais même plus quelles formules il faut employer dans ces cas-là). Il me propose donc de venir à son bureau, "chez Gallimard, 5 rue Sébastien Bottin", précise-t-il
(je la connais, l'adresse...)... Eh bien... voyons... attendez... je regarde mon
agenda... mettons, lundi matin, 10h30 ?... Ça vous va ?
Entendu! À bientôt, alors... On raccroche.
Tout un
tas d'événements familiaux, depuis le jour de son appel, mardi,
m'ont empêchée de "revoir ma
copie" (fiston hospitalisé 24h à Trousseau pour une torsion a priori
"testiculaire", qui s'est avérée être une torsion de l'hydatide
(cordon spermatique) et non du testicule, mais pour autant urgence
fonctionnelle à traiter rapidement ; et
autres choses diverses concernant cette fois my mother, problème de santé aussi). Mais, tant pis pour ma
non-relecture du texte... on s'en passera.
Lundi matin, par contre, après tout un week-end à l'hôpital dans une chambre "mère-enfant", la 315... pas
de blague... je tente de me faire "toute belle", afin
d'entrer (par la petite porte de) chez Gallimard...
Arrivée au Palais Royal, fin de matinée déjà excessivement chaude et lumière écrasante, je traverse la Seine
sur le Pont du Carrousel. Je me donne même le temps, telle une
touriste pas pressée (suis toujours en avance
partout, c'est un syndrome d'anxiété, paraît-il), de prendre quelques
photos, puis remonte la rue du Bac. Tranquillement
(tu as le temps). En bout de chemin, je suis bien accueillie par le très gentil Monsieur Grenier, avec lequel je vais parler plus
d'une heure. Enfin lui, surtout.
Je note,
en vrac, dès mon retour, ses conseils, en
essayant d'en gommer le moins possible de mon esprit à présent embrumé, pour ne pas les oublier... Surtout pas...
Je verrai
ce que j'en ferai "plus tard", car la vie a aussitôt repris ses droits après
cet intermède que je n'ose encore
appeler, même pour moi-même, "éditorial", au cœur de la plus prestigieuse maison d'édition parisienne... En
plus.
Roger,
prend des notes dans la marge de chacun des manuscrits qu'il lit, d'une toute petite écriture très fine. Et des notes, des remarques, des critiques sans
doute, il y en a beaucoup, je vois, en relevant un peu le nez sur mon texte
quand il se tourne pour prendre une feuille ou un autre crayon, le sien ne
marchant pas (car il continue d'en ajouter, des remarques... non, mais, c'est
pas vrai, ses notes de marge vont bientôt occuper plus d'espace que mon texte lui-même...). Au fur et à mesure, il
"descend" dans la colonne... et je me sens, moi, dans mes petits
souliers (en plus, j'ai mis des talons... ils sont vraiment petits, mes souliers, qui me
serrent, et mes pieds, bien à l'étroit, et mes jambes que je croise et décroise sans cesse, involontairement, c'est mécanique, qu'il ne voit même
pas, à l'abri qu'il est de mes
"effets" de séduction non voulus mais un
peu tout de même, derrière son grand bureau... La prochaine fois, si prochaine fois
il y a, je mettrai des baskets, me dis-je, pour un rendez-vous de relecture-retravail aussi
sportif... je serai plus à l'aise).
- Alors
voilà, dit-il, en se reculant au fond de son fauteuil... un texte lu donc comme je vous l'ai dit avec
plaisir, du début à la fin... mais où l'on rencontre aussi de nombreuses
difficultés de compréhension, car il y a vraiment trop de secrets... qu'il faut sans cesse démêler tout seul en plus... Savoir qui est
qui entre autres. On met un certain temps par exemple à comprendre qu'Anne et Mme Clastre sont une seule et même personne... Quant à Mr Louis, est-ce son prénom ou son nom ? Jacques, est-il le mari de la tante d'Anne ? On s'y perd. Ce n'est pas dit clairement et l'on cherche à
comprendre les liens entre les personnages... Regardez, j'ai même dû dresser le début d'un arbre généalogique... (il tourne vers moi le manuscrit, et je vois,
en effet, des petits carrés portant gribouillis de noms, reliés entre eux par des lignes, sortes de "branches"). Et j'ajoute, il y a
beaucoup trop de médecins dans cette histoire... Trouvez autre chose. Une autre profession pour certains des personnages...
- Vous voulez dire dans la famille de Mr Louis?
- Oui, entre autres...
- J'ai trouvé que c'est important pour le récit de souligner le fait que ce monsieur, lui-même chirurgien-dentiste, entouré de ses enfants, l'un, médecin, l'autre kiné et sa bru, infirmière, soit mort finalement tout seul, sans personne à qui parler...
- A part Anne...
- Oui, voilà, à part Anne.
- Bon d'accord, alors laissez comme ça. Par contre, un bon point pour les Solange(s) qui toutes représentent "la femme qui dérange"... Mais si toutes les femmes s'appellent Solange, il faut alors soigner la visibilité des autres personnages, sinon on s'y perd un peu...
- Vous voulez dire dans la famille de Mr Louis?
- Oui, entre autres...
- J'ai trouvé que c'est important pour le récit de souligner le fait que ce monsieur, lui-même chirurgien-dentiste, entouré de ses enfants, l'un, médecin, l'autre kiné et sa bru, infirmière, soit mort finalement tout seul, sans personne à qui parler...
- A part Anne...
- Oui, voilà, à part Anne.
- Bon d'accord, alors laissez comme ça. Par contre, un bon point pour les Solange(s) qui toutes représentent "la femme qui dérange"... Mais si toutes les femmes s'appellent Solange, il faut alors soigner la visibilité des autres personnages, sinon on s'y perd un peu...
Venons-en
au chapitre sur l'écriture. Franchement, moi je
trouve, il n'apporte rien. En général, dans un roman, il vaut mieux éviter de parler de l'écriture. Ça déroute et distrait le lecteur, et risque surtout de l'éloigner de l'intrigue. Car il
faut une intrigue dans un roman, vous le savez, ça ? Parfois on a l'impression que, de l'histoire, vous-même cherchez à vous évader...
Ah! Et le
TGV-Poitiers arrive à Montparnasse, pas à Austerlitz... j'ai noté ça, je vois, là (il semble avoir du mal à relire ses propres notes)...
Ensuite... qu'est-ce que j'ai écrit, encore ?... ah oui, Schleswig
n'est pas en Silésie...
- Et ça se trouve où alors ?
- En Allemagne, dans le nord de l'Allemagne, non loin du Danemark.
- Et ça se trouve où alors ?
- En Allemagne, dans le nord de l'Allemagne, non loin du Danemark.
Certaines
phrases, désolé de vous le dire, sont maladroites. Ou plutôt pas très limpides. On s'embrouille...
En ce qui
concerne le mari d'Anne, et les enfants aussi d'ailleurs, le flou est total.
Leur appartement n'a pas l'air habité par une famille. C'est étrange. On dirait plutôt un décor de théâtre...
En fait, si j'ai bien compris, dites-moi si je me trompe, Anne aime son mari (environ le même âge qu'elle, la quarantaine), Félix (68 ans), le "gros morceau" de l'histoire (très beau portrait), un autre homme d'environ 50 ans dont on ne sait trop rien, même pas son prénom, qui apparaît-disparaît, et Monsieur Louis, 78 ans... Et chacun de ces hommes, elle les aime, mais de manière différente...
Au sujet de ce Mr Louis, d'ailleurs, il est question d'une sonde urinaire, et, plus loin, le "J'ai pissé dans mon lit" qu'il annonce à Anne, quand elle arrive... Précisez que la sonde alors était
provisoire... Sinon ça ne colle pas...
En général, un conseil : pour ne pas avoir trop de problèmes avec les personnes réelles qui ont inspiré les personnages, ce que l'on fait, c'est de leur prendre seulement quelques petites choses qu'on disperse par-ci par-là tout au long de l'ouvrage. Comme ça ils ne se reconnaissent pas précisément, tout d'un bloc, mais se voient juste un peu partout... Ils ne peuvent rien vous reprocher par la suite. Il s'agit de faire éclater les vraies personnes en de multiples personnages. Pas seulement les affubler d'un prénom autre que celui qu'ils portent. Disperser, brouiller les pistes... Ça, c'est le véritable travail du romancier. Cela prend du temps et peut paraître fastidieux, mais c'est important...
- Et
l'unité de l'ensemble ?, j'avance,
sceptique mais presque tout bas, d'une voix éteinte, car pas sûre du tout de moi soudainement. Et la crédibilité de l'histoire ? qu'est-ce que vous en faites, à tout triturer comme ça... jusqu'au moindre élément... L'histoire elle-même
n'en pâtit-elle pas ?...
- Pas si
important qu'on le croit, vous verrez. En plus, il faut faire attention. On ne peut pas
savoir à l'avance, ni véritablement, ce qui
risque de faire souffrir le lecteur qui va se reconnaître... ou croire se retrouver, lui, sous la plume de l'auteur. Croyez-moi, à ce sujet-là, j'ai une longue expérience... Ce n'est pas forcément là où on le craint que la lecture
achoppe et le lecteur bute... Il y a parfois des surprises. Des surprises pas agréables du tout, mais il faut faire avec et limiter la casse.
Enfin et
pour finir, concernant le plus important, je comprends très bien le fait que vous hésitiez
encore, et qu'entre la littérature et la vie, vous
choisissiez la vie, mais je tiens à vous signaler que cette
difficulté que vous rencontrez actuellement est surmontable, et que tous les auteurs la connaissent bien.
Il va
falloir que vous y réfléchissiez sereinement, sans vous mettre en panique, car vous
ne pourrez pas vous en tenir là, dans cette prudence qui vous inhibe et qui ne vous apportera rien ou pas grand-chose.
Vous regretterez toujours quelque chose, de toute façon. Soit de ne pas avoir continué d'écrire, soit au contraire d'avoir pris du temps et de l'énergie pour le faire, aux dépens du reste, vous sentant alors coupable... Et ce serait dommage, vraiment, je vous le dis, si vous arrêtiez en si bon chemin. Un écrivain doit apprendre à déjouer les pièges de la réserve-pudeur-crainte... C'est la qualité du roman qui prime. Le reste, on s'en accommode, et du coup, autour de nous, les autres aussi...
Vous regretterez toujours quelque chose, de toute façon. Soit de ne pas avoir continué d'écrire, soit au contraire d'avoir pris du temps et de l'énergie pour le faire, aux dépens du reste, vous sentant alors coupable... Et ce serait dommage, vraiment, je vous le dis, si vous arrêtiez en si bon chemin. Un écrivain doit apprendre à déjouer les pièges de la réserve-pudeur-crainte... C'est la qualité du roman qui prime. Le reste, on s'en accommode, et du coup, autour de nous, les autres aussi...
Pour terminer de façon ouverte (rien n'est fini, tout commence) et élégante (là, l'entrevue s'achève), à sa façon à lui Roger Grenier me dit que, de tout cela ou même d'autre chose je peux venir lui parler quand je veux. Qu'il me soutient dans ma démarche. Je lui laisse quelques poèmes : un ou deux pour Claude Roy, qui est en vacances, et un autre pour lui. Il a l'air content. Moi aussi.
Il y a du
pain sur la planche et je ne sais même pas si je vais pouvoir m'y mettre. Quand, où, et comment
surtout... Mais ça va. Cet entretien m'a fait
du bien. En rentrant, les pensées tournent dans ma tête à une telle vitesse que j'en
oublie sur la caisse après l'avoir payée, la boussole que je suis allée
acheter pour mon garçon, resté seul à la maison, au magasin Nature et Découvertes de la galerie commerciale du
Carrousel du Louvre...



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