Entre nous (83)
Jeudi 13
juin 1996
Le
surlendemain de ma visite à Roger rue Sébastien-Bottin (je voulais même
le faire dès le lendemain, mardi, mais j'ai
pensé qu'il ne valait mieux pas),
je l'ai rappelé pour lui demander si, à son avis je n'aurais pas dû
conserver la feuille sur laquelle il avait noté
ses critiques et remarques. Car je ne me souvenais pas de toutes... "Non,
non, a-t-il fait, elle était illisible d'ailleurs,
sauf pour moi, et de toutes manières je vous ai dit tout ce
qu'elle contenait. Mais je suis content que vous m'appeliez car j'étais en train de me demander si je n'allais pas vous écrire un petit mot pour vous dire combien j'ai aimé vos poèmes... C'est cette poésie-là, que moi j'aime. J'ai hâte que Claude Roy revienne, pour pouvoir lui donner ceux que vous
m'avez remis à son intention..."
Je
n'aurai pas son "petit mot" du coup. Dommage... J'aurais mieux fait
de ne pas appeler. Pour rien, en plus. Ce qu'on peut être bête, parfois, à ne pas savoir attendre... Jamais.
Nous
prenons cependant rendez-vous pour le mois de septembre, avec un manuscrit entièrement rénové que je lui apporterai et qu'il voudra bien relire (il fait
partie du comité de lecture, célèbre chez Gallimard, avec ses
douze membres, la plupart écrivains de la maison, qui
sont chargés "indépendamment de toute considération
financière" de juger les manuscrits de
leurs pairs, et qui font la pluie et le
beau temps, et parfois le brouillard aussi, dans la tête des auteurs...). Avec lui comme soutien, je pars sans un
trop lourd handicap - celui de n'être pas connue. Mais alors, pas
du tout...
En tout début de semaine, j'ai reçu un appel de Serge. On ne se voit pas beaucoup en ce moment. Chacun est pris dans sa vie, ses problèmes, sa propre histoire... Il m'a appris que sa mère, hospitalisée vendredi matin dans une clinique à Saint-Maur-des-Fossés, était malheureusement tombée de son lit et s'était cassé le col du fémur. Elle devait être opérée dès lundi soir, à 20h30.
Ida, 97
ans, fraîchement opérée la veille, allait bien mardi
matin, moins bien mardi soir, et elle est morte mercredi à quatre heures du matin.
Je l'ai
appris le jour même. Il m'a dit au téléphone : - C'est fini. - Quoi, c'est fini ? Il n'arrivait pas
à dire "elle est
morte", et moi, au téléphone, sachant qu'elle allait très bien la veille après l'opération, je ne comprenais pas ce que son c'est fini voulait
dire...
Je l'ai
revu aujourd'hui. Il m'a tout raconté en vrac. Du début jusqu'à la fin. Les détails. Le déroulement des choses. Ça avait l'air d'aller à peu près, pour lui. Je le sentais passionné par son récit. Mais quand il a voulu
aborder ce qu'il ressentait vraiment au fond de lui, ce fut au-dessus de ses
forces.
- J'ai encore un truc à dire... - Vas-y, dis-le. Je t'écoute, tu sais... - Je vais le dire... Mais il pleurait. Je lui caressais le genou et la cuisse. - Dis-le.
- J'ai encore un truc à dire... - Vas-y, dis-le. Je t'écoute, tu sais... - Je vais le dire... Mais il pleurait. Je lui caressais le genou et la cuisse. - Dis-le.
Silence,
puis faiblement il articule les mots, l'un après
l'autre : - Après tout ça... j'ai pris conscience de tout l'amour... que j'avais
pour elle. Il ne restait plus que ça. - Oui, c'est évident que tu l'aimais. Tu essayais de le cacher mais tu
l'aimais... Cela se voyait. Elle a bien dû le sentir, même si tu n'as pas pu le lui dire. - Je sais pas. J'ai raté ses dernières heures... Je n'étais pas là. On m'avait dit de rentrer.
Comme toujours, je n'ai pas été à la hauteur...
- Mais si, tu l'as été, et même très bien... On ne fait jamais ce qu'on voudrait à la toute fin. C'est difficile. Ce n'est jamais parfait ni satisfaisant. Ida t'a senti près d'elle et elle n'a pas souffert trop longtemps, c'est tout ce que l'on peut dire. Et c'est ce qui compte.
- Mais si, tu l'as été, et même très bien... On ne fait jamais ce qu'on voudrait à la toute fin. C'est difficile. Ce n'est jamais parfait ni satisfaisant. Ida t'a senti près d'elle et elle n'a pas souffert trop longtemps, c'est tout ce que l'on peut dire. Et c'est ce qui compte.
Lundi 17
juin
Journée bien remplie, dure à démarrer cependant (règles qui arrivent en trombe au
moment où je me lève; frigo en panne pour le deuxième jour consécutif... je dois aller chercher en chemise de nuit le
lait et le beurre du petit-déjeuner dans le studio du
rez-de-chaussée, dont j'ai la clé et qui possède un réfrigérateur en état de marche...; tomber sur les ouvriers en train de déposer justement la porte d'entrée
du studio qui ne ferme plus correctement : ceux-ci se plaignent de ne pas avoir d'électricité pour brancher leur perceuse :
résoudre le problème... La journée commence bien !).
Tout cela
réglé, partir. Partir enfin. Toute "pimpante". J'ai un
rendez-vous à 10h avec un ami, pas vu
depuis longtemps. Nous avons quatre heures devant nous. Le Pérou!... Sentiment, pour moi, qu'il
faut vivre toutes les choses dans l'instant. Pas plus loin. Nous allons aux
Halles (récemment rénovées), à la terrasse d'un café, puis sur un banc, et enfin
dans un self chinois. Je parle beaucoup, lui, un peu moins, je trouve. Pas
toujours simple de se revoir, après un certain temps... Il est
un peu craintif. Je tente quelque chose en disant :
- Nous avons, je crois, tous les deux conscience d'être en train de nouer (renouer ?) un réseau de fibres sentimentales qui pourraient bien, petit à petit, créer le détachement (ah non, méchant lapsus : je voulais dire L'ATTACHEMENT). Pardon, pardon!... Il hoche la tête, tristement. Et pour le coup, ne dit plus rien. Échec.
- Nous avons, je crois, tous les deux conscience d'être en train de nouer (renouer ?) un réseau de fibres sentimentales qui pourraient bien, petit à petit, créer le détachement (ah non, méchant lapsus : je voulais dire L'ATTACHEMENT). Pardon, pardon!... Il hoche la tête, tristement. Et pour le coup, ne dit plus rien. Échec.
Le temps
passe vite et il est temps de se quitter. On se sépare
dans le métro, après un baiser furtif. Je suis contente de rentrer.
Chez moi,
Serge a déjà appelé deux fois, alors que je
l'avais prévenu par mémophone que je ne serai pas là
avant deux heures. C'est qu'aujourd'hui il veut (a décidé) que nous allions jouer au
ping-pong... avec son fils. - Avec ton fils ? Mais pourquoi donc ? - Je pense ça lui fera du bien, après
la perte de sa grand-mère. - T'es certain ? - Oui. Et
il joue bien. Tu verras... Mieux que moi en tout cas. Et en ce moment je suis
bon à rien, de toute façon... Ça ne peut pas être pire. C'est ça ou on ne se voit pas... - ... Et
tu restes à pleurer dans ton coin?... Ok, allons-y alors. - Oui, prends ta raquette. Et
si tu en as une de plus, celle du petit, prends-la aussi, car je n'en ai pas
trouvé une deuxième dans la maison, pour mon fils à moi...
Nous nous
retrouvons tous les trois, dans une allée du bois. Je suis là, entre le père et le fils, tous deux de très grande taille, et je passe un très bon après-midi. Les choses sont
simples et étranges en même temps. Je ne cherche plus à
comprendre. Je joue, et je joue bien (gagné deux parties sur le père, ça, facile, il n'est pas du tout concentré, et perdu les trois autres contre le fils, mais match serré 19/21). Je me sens tellement en vie ! Après plusieurs parties, ceux qui ont joué vraiment, épuisés, nous allons prendre un verre au café du Lac et nous parlons tous les trois de choses et
d'autres sans grande importance.
Il est évident (je me dis à présent) que c'est parce que sa mère est morte que Serge a eu envie de passer l'après-midi avec son grand fils et moi. Il avait besoin de nous
sentir là, tous les deux, auprès de lui. Et aussi, me dis-je plus tard, peut-être ne voulait-il pas avoir à
parler de la disparition maternelle; s'il avait été seul avec moi, c'est ce que nous aurions fait
probablement. En présence de son fils, il n'en était pas question. Et il voulait aussi qu'on se connaisse,
lui et moi. Enfin je suppose. Peut-être, me suis-je demandé à un moment, est-il en train de
préparer là, d'une certaine façon, la suite... S'il part à son tour, il veut, je crois, que je puisse faire quelque
chose pour son fils... M'en occuper, même si "de loin". Et ça, c'est une autre affaire...
Je préfère me contenter de jouer au
ping-pong... Je sais exactement ce que j'ai à
faire, au-dessus de la table... Rester à ma place, et renvoyer correctement la
balle.
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