Entre nous (84)



Jeudi 20 juin 1996

Contrecoup des événements récents - ils furent nombreux - je me sens bizarre, j'ai sans cesse envie de pleurer, surtout après avoir discuté longuement avec Serge, au lendemain de l'enterrement de sa mère. La mort de celle-ci l'a considérablement ébranlé, bien sûr, mais pas forcément comme on aurait pu s'y attendre, enfin comme moi, je m'y attendais... 
J'ai cru entrevoir chez lui, pendant quelques jours, une sorte de rapprochement vers les choses essentielles de la vie, une lumière particulière qu'il se refusait auparavant à suivre. Il a parlé d'amour, d'amour pour Ida, qu'il ne soupçonnait même pas ressentir aussi profondément "dans ses entrailles". Alors que pour chacun qui l'approchait un tant soit peu cet amour-là était assez évident, il se refusait à lui donner crédit, semblait y résister, et disait même plutôt, "la haïr". Cela me paraissait tellement pesant, ce refus entêté (aimer sa mère!) d'être comme tout le monde, cette volonté farouche de se démarquer, de se croire à part, différent, au prix de distorsions presque ridicules de la vérité...
Sa mère, morte, j'ai cru que le voile allait être levé, qu'il allait pouvoir être lui-même, enfin! Ce fut le cas durant quelques heures, et je n'étais pas là. Après, je n'eus que quelques faibles échos, quelques larmes de sa part, quelques mots arrachés au chagrin, puis la boîte s'est refermée. Clac! Je l'ai pour ainsi dire entendue... Rapidement il s'est replié, tout à fait conforté dans ses certitudes. 
Ce qu'il a passé sa vie à redouter est arrivé : la mort. On pourrait presque dire à sa place, enfin!, c'est le mot qui vient à l'esprit en l'écoutant parler... ou se taire...

Je ne suis pas comme lui. Je ne peux pas vivre ainsi sous la tension, tout garder en moi, en serrant les dents. Il dit qu'il ne se retient pas, qu'il laisse aller, qu'il pleure souvent, par à coups. Je trouve, moi, qu'il ne profite pas assez du mouvement d'ouverture dans lequel il est malgré lui entraîné, pour se libérer totalement. Cette tension rejaillit sur moi. Je m'en plains, non pas que je ne puisse en tant que telle arriver à la supporter, mais plutôt en ce sens qu'en empêchant les choses d'évoluer en lui, et en m'empêchant, moi, de l'aider à  surmonter cette tension permanente, il nous laisse tous les deux nous enfoncer dans la souffrance brutale.
Il coupe les ailes à l'amour, seule arme contre la mort. Je pleure. Il pleure.
Après ça, il n'y a plus grand-chose à dire.
Tout ne serait selon lui que répétition et malentendus.
Les mots sont de trop entre nous, quand pourtant nous n'avons qu'eux.
Il faudrait pouvoir passer la nuit ensemble, que je puisse le tenir dans mes bras et le consoler avec mon corps, avec ma voix. Le regarder dormir.
Assis là dans la caisse, garée sur un parking lugubre ou une allée du bois, ce n'est pas commode de s'entraider vraiment... On ne peut que "s'épauler", mais au sens propre, en se rapprochant un peu, par-dessus le levier de vitesse. Et les mots qui nous viennent, après bien des difficultés, ne sont pas ceux que l'on voudrait dire. Ils sont brutaux et secs. Ne veulent rien dire.
Mais l'amour, n'est-ce pas, ce n'est pas tout le temps quand on est gai et bien dans sa peau ? On ne peut le mettre à l'écart dès que les choses vont mal, et le reprendre après, quand la tornade est passée. On doit le soigner quotidiennement, envie ou pas, lorsque les choses vont à peu près bien, ou non ; et même, quand la mort est là, et qu'on a le sentiment que cette fois, elle nous a tout pris... qu'il ne reste plus rien et que l'on n'a alors nullement envie de lui résister. Qu'elle emporte tout le reste, si c'est comme ça !
Pas de répit. Jamais. J'ai appris cela au moins dans ma vie.  Se battre toujours, sinon l'amour meurt, lui aussi.
Il ne prend pas la main que je lui tends. Il n'aurait paraît-il besoin de personne...
La mort de sa mère ? Une affaire entre lui et elle, puis, entre lui et son fils, maintenant. Mais rien d'autre.
Bien. C'est ainsi que je l'ai senti et assez vite compris. Qu'il me faudrait être là, plus que jamais disponible, mais me tenant à l'écart, comme sur la touche. Ne pas bouger. Ne rien dire. Ne pas raconter de petites choses et d'autres, plus importantes (ne surtout pas le distraire!) comme nous en avons l'habitude quand nous sommes ensemble. Se tenir là, immobile et muette. Quel calvaire ! Il faut à tous moments, sans cesse à toute heure qu'il sache que je suis là, et que j'attends. On dirait, c'est la seule chose dont il ait besoin.
Des heures près du téléphone, qui ne sonne pas, en gros ça veut dire... Apprendre à passer en dernier. Rôle que lui-même serait incapable de supporter... encore maintenant, à présent que sa mère est morte et qu'il a d'autres chats à fouetter que s'occuper de notre petite relation, devenue on ne peut plus plan-plan... il faut bien reconnaître.
Précision : la fois où il m'a amené son fils pour jouer au ping-pong, ce n'était pas pour nous avoir à ses côtés tous les deux au lendemain de la mort de sa mère, comme je l'ai cru un moment, mais un "concours de circonstances", avoue-t-il. Son fils, venu cet après-midi-là pour lui tenir compagnie, ce qui paraît-il ne lui "arrive plus jamais" sauf dans les "grandes occasions" comme celle-ci, donc, ne "pouvait pas rester seul" pendant qu'il me rejoindrait pour deux petites heures... 
- Ah, je comprends... Mais tu n'avais qu'à annuler notre rencontre alors, c'eût été plus simple... Moi-même j'étais à Paris, avec quelqu'un, et je me suis dépêchée de rentrer pour arriver à l'heure à notre rendez-vous, laissant brusquement tomber la personne avec qui j'étais... 
Enfin pourquoi les choses sont-elles si compliquées, avec toi ? Pourquoi es-tu toujours prisonnier, comme ça, de tout un tas de trucs ? Choses, gens, personnes avec qui tu as des liens dans lesquels tu te retrouves presque toujours coincé...
- C'est ça, enfonce-moi un peu plus... J'ai bien besoin de ça en ce moment.
- Non mais il faut que tu comprennes, au moins que tu l'entendes si tu ne veux pas m'écouter... parler de tout ça, moi, je n'en ai pas spécialement besoin. J'en ressens même une profonde lassitude. Mais tout est comme avant, je constate en t'observant. Prévisible. Hautement prévisible. Exactement comme je l'avais imaginé. La mort de ta mère, j'y ai souvent pensé. On dirait que toi, non. Tu étais le seul on eut dit à ne pas avoir compris que tu l'aimais. Tu l'as tout à coup découvert, en la voyant mourir...
- Je suis orphelin, c'est cela que j'ai découvert.
- Oui, enfin, tu as tout de même soixante-huit ans... Ça finit par arriver à chacun d'entre nous.
- Il n'y a pas d'âge pour souffrir d'être orphelin.
- Il n'y a pas d'âge pour souffrir d'avoir perdu sa mère. C'est autre chose.
- Et surtout, dans mon cas, lorsqu'on t'a arraché ton père quand t'avais douze ans...
- Surtout, oui... Mais quand ta mère était là, souviens-toi, tu souffrais de ne pouvoir rien faire d'autre, entre deux passages chez elle, que regarder la télé, faire des courses à Auchan, bouffer et dormir... Maintenant qu'elle est partie, tu ne vas plus pouvoir rien faire de tout cela avec la même inertie tranquille...
- Je vais toucher le fond, tu penses ? Le vrai désespoir, alors ? Chic.
- T'y laisser glisser, oui, peut-être. Quand je voyais cela chez toi, cette non-vie, je me disais que lorsqu'elle mourrait, soit tu renaîtrais à la vie, soit tu mourrais tout à fait. Ces jours-ci, les choses se décident, il est encore temps pour toi. Entre les deux possibilités...
- Oui, j'hésite...
- Tout ton être est pris par cette hésitation même...

- Je ne supporte plus les fictions à la télé. Je ne supporte plus aucune fiction.
- Tu ne supportes plus la télé du tout, si ça se trouve... Tu en as trop consommé...
- Surtout le fait d'y avoir travaillé toute ma vie... Enfin ça n'explique rien.
- Alors peut-être que ce que tu vis en ce moment te paraît être une fiction, la fiction par excellence ? Auparavant, je me souviens très bien, tu disais qu'à ta vie, tu préférais la fiction... Ou plutôt, tu te noyais avec délice dans les fictions afin d'y retrouver des bribes de ta vie à toi. De manière presque à ce que ta propre vie ressemble le plus possible au cinéma... Maintenant, tu n'as plus envie de jouer à ce jeu, tu es tout entier happé par ce qui t'arrive. Avec l'amour, on peut parfois s'amuser, avec la mort on est pris dans les rets de sa propre vie, on ne peut plus en réchapper.
- Non, ce n'est pas ça. De toutes manières, tu ne peux pas comprendre.
- D'accord. Personne ne peut te comprendre, ni t'aider. Ce que je vois, c'est que dans ton refus de partager ce que tu éprouves réellement, tu as fermé la porte à l'ébranlement possible. Seul ton corps a réagi, a protesté. Ton esprit et ton cœur se sont figés en une position de défense, et de quasi paralysie. Ma vie à moi, mon existence même, te sont devenues une fiction, une fiction que tu ne supportes pas - tu as pris soin de me prévenir - et qui ne parvient même pas, comme par le passé, à te distraire de ton étonnante concentration sur ton "futur travail de deuil", et te protéger de ta prodigieuse déréliction...



- Ça tombe bien, au fond, que les vacances arrivent. Tu vas pouvoir partir, couper le rythme. Te dépayser, et être libre. Pas trop tôt...
- Non, je ne crois pas. J'ai peur des vacances. J'emporterai la télé, tiens...
- Tu ne vas pas à l'étranger, maintenant que c'est devenu possible, sans la charge de ta mère?...
- Oh là là, non, j'ai bien trop peur de me fatiguer...
- Tu liras, peut-être...
- Ah oui, peut-être, je vais lire. Et je rencontrerai des femmes.
- Oui. C'est mieux que la télé en tout cas.
- C'est pas sûr.
- Ah non, c'est vrai.... Les femmes, ça vit, et ça pleure.
- Écoute-moi bien, toi. D'abord, rapproche-toi un peu, là... tu te tiens trop loin...

Quand on vieillit, on veut laisser quelque chose pour après. Toi, ce sera les livres, probablement. Moi, je ne sais pas. Je sais seulement que lorsque je ne pourrai plus te regarder, j'aurai envie de mourir. 

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