Il aimait...




Le dernier livre de Philip Roth finit par ses mots : Parti pour de bon. Un autre livre porte le titre suivant : Les ruines du ciel. Celui qui pour moi est parti était une belle ruine. Du ciel, je ne sais pas. On parle à des gens et tout à coup ils ne sont plus là : on reste avec nos paroles coupées comme une jambe ou un bras.
Il aimait les femmes et le cinéma. Les formes aérodynamiques, le vol des canards et des hirondelles, la maladresse des pingouins. Les enfants esquimaux et japonais lui faisaient saigner le cœur d'amour. L'innocence des enfants russes le rendait plus vulnérable encore qu'il n'était depuis toujours.
Il aimait la musique tzigane et les chansons russes. J'ai pensé à lui en voyant le film Le concert de Radu Mihaïleanu. Que dire, j'ai pensé à lui : j'étais avec lui ! L'émotion y était facile à souhait, et intense comme il aurait aimé. J'ai ri (beaucoup) et pleuré (à la fin). C'était des larmes de bonheur. Après, on m'a dit que ce film était grotesque, caricatural. M'en fous. Il disait souvent « oh tu sais moi j'ai la larme et le rire faciles ; un petit coup de violon (il faisait le geste), un gitan et des gosses sales et rieurs autour, je m'effondre ».
On démêlait souvent des problèmes ensemble. Quand c'était fait, après, tout devenait léger. La vie n'avait plus d'importance. La vie compliquée.
« Comment pourrions-nous comprendre la vie, écrit Christian Bobin, nous ne voyons que son dos. Quand elle tournera vers nous son visage ce sera la mort, le vrai début de la conversation. »

Il n'aimait pas la conversation vide, les patrons de bistro et les patronnes de boulangerie. L'une d'elles, quand il  était enfant lui avait refusé du pain — le 16 juillet 42 — pour porter à son père par dessus la grille, alors qu'il était avec d'autres parqué dans un endroit, attendant son départ. Du pain, il y en avait,  mais pas pour cet enfant-là qui court partout, affolé.
Alors, il a détesté les carottes-Vichy, Pétain, la bourgeoisie française, le poujadisme, Céline, Louis Aragon.  
Chirac, il s’est mis à l'aimer après son discours en 95, pour le 53ème anniversaire de la rafle du Vel'd'Hiv. Mais il n'y a pas eu prescription pour De Gaulle, et ses propos qu’il trouvait méprisants sur le peuple élu, sûr de lui et dominateur... 
Il aimait le Voyage au bout de la nuit, Aragon, la cuisine juive et celle italienne, les ouvriers étran- gers, et les résistants de la MOI.

En 44, le 6 juin était un jour béni parmi tous. A partir de ce jour, il a commencé à pouvoir aimer et vivre.  Il aimait planer (je ne sais pas ce qu'il entendait par là... fumer un joint sans doute), la plongée dans la mer, la ville, faire des choses à plusieurs, faire des films, le montage. Il était épris des enfants de toutes les couleurs. Toujours fut sensible au silence, aux corps déliés et  aux corps pleins. Il aimait New-York, Gary Grant, Toute la ville en parle, Glenn Close, Boris Barnett, les cigarettes turques, l’Espagne, l'Italie, la Crète.
Ses ennemis sont devenus alors le pharmacien résistant FFI avec ses belles bottes cirées, à la Libération, le nationalisme, la hiérarchie, le temps qui passe. La maladie, la mort. Quand on se chamaillait, il disait souvent "ce que je ne comprends pas, c'est pourquoi tu veux toujours avoir le dernier mot". Le dernier mot, je ne l'ai pas eu.

Le dernier mot est une corde d'amour dont la vibration ne cesse jamais.


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