Que lit Philip Roth?
J’ai lu Ulysse une seule fois dans ma vie, à grand peine et sans plaisir aucun. J’ai fait ma barmitzva aussi. Dans les deux cas je faisais mon devoir. Joyce me permettait de devenir un juif littéraire. Mais, vraiment, je n’ai jamais eu envie de recommencer.
J.-P. S. — Il y a d’autres auteurs que vous n’arrivez pas à lire ?
Ph. R. — Oh oui, Proust. J’ai lu trois fois Du côté de chez Swann. Et Le Temps retrouvé. Le reste, je n’y arrive pas. Ça m’endort ! Je connais donc la tête et les pieds, mais je ne sais rien du corps. Non, à vrai dire, en France, mon « Proust », c’est Céline ! Voilà un très grand écrivain. Même si son antisémitisme en fait un être abject, intolérable. Pour le lire, je dois suspendre ma conscience juive, mais je le fais, car l’antisémitisme n’est pas au cœur de ses livres, même D’un château l’autre — il a été puni. Céline aussi est un grand libérateur. Je me sens appelé par sa voix : un livre comme Portnoy par exemple est parlé autant qu’écrit. Et comme chez Céline, ce discours est imaginaire. Je n’ai pas reproduit un discours. Céline est très proche de mon sens de l’écriture comme performance. Ecrire, c’est jouer.
J.-P. S. — En dehors de Céline, qui lisez-vous chez les Français ?
Ph. R. — J’admire énormément Mauriac, Colette et Genet. Mauriac parce qu’il est fasciné par la rage, l’envie, la haine. On n’est pas si loin de Céline, même si leurs univers sont très éloignés. Et puis les premières phrases de Thérèse Desqueyroux valent bien celles de La Métamorphose. Colette, pour un Américain, c’est l’acceptation du sexe. Colette est une bourgeoise païenne. En Amérique, on n’a plus depuis longtemps de paganisme bourgeois. C’est même ce qui a valu à Reagan d’être élu. Par des gens qui ne voulaient plus en entendre d’autres dire : « je désire ». Colette, elle, va plus loin. Elle dit : « Je prends ».
Quant à Genet, je l’aime parce qu’il me révèle un univers que je ne connais pas. Sans le glorifier, le mystifier, ni chercher à me convertir… Il me dit : il y a des homosexuels, il y a des voleurs. Je lui fais confiance pour me dire la vérité sur ce monde-là. Au fond, c’est que j’aime chez tous les quatre : ils ne moralisent pas, ne généralisent pas… ils témoignent personnellement sur leur monde. C’est d’ailleurs mon problème avec les Américains : ils n’acceptent pas que je donne un témoignage personnel. Ils m’en veulent, je suis suspect, ils se plaignent : « Roth ne parle que de lui ! » Mais c’est ça qui est bien ! Si vous voulez, j’ai, bien sûr, une position, des prix littéraires… mais j’ai l’impression de parler dans un étrange vide culturel. Ma liberté est totale, mas l’écho est nul.
Extrait de : Entretien de Philip Roth, avec Jean-Pierre Salgas, paru dans la Quinzaine Littéraire, 16 juin 1984

Commentaires
Enregistrer un commentaire