Entre nous (100)



Samedi 23 sept. 1995  Seule à la maison. Bien. Soir, magret de canard conjugal. Retour de notre fille aînée (amoureuse et malade).

Dimanche 24 sept. Je découvre qu'il y a besoin de faire quelques retouches-corrections dans  100 jours. Désinfection chambre de Mia (isoler canari malade)

Cela me contrarie de penser qu'il ne lira pas Cent jours,  mais qu'il veuille tout de même "garder le manuscrit" pendant le week-end... Je ne comprends pas pour quoi encore une fois je le lui ai confié. Je voulais juste lui montrer ("faire voir"), ça doit être ça. Qu'il puisse le "palper", l'exhiber ainsi qu'on a vu Arafat brandissant avec fierté sur toutes les télés du monde la première mouture des accords d'Oslo... Celle dite de l'accord "intérimaire", impliquant le fameux découpage... L'affaire n'est pas jouée pour autant... 
Qu'il le touche, ce texte, cet accord entre nous "de Taba", comme moi, il me palpe (je ne fais pas grande différence entre mon corps et mes écrits...) et enfin, le plus important, que ce texte-là le touche, lui, réellement... Mais mieux vaut arrêter avec ces élucubrations que je brasse, il ne lira pas, un point c'est tout. Exactement comme d'habitude.
Pour moi, pourtant, c'était un grand moment d'avoir enfin fini cette "chose" que je traîne depuis quatre ans. J'aurais aimé qu'il soit le premier à le voir terminé. En même temps, je me rends compte que lui montrer à lui constituait une sorte d'exorcisme. Dis-moi que c'est fini, bien fini, que ça valait la peine de m'y atteler avec cette folle constance doublée d'énergie quotidienne; dis-moi que je vais pouvoir faire autre chose, enfin! Dis-moi... Il n'y a que toi qui puisses dire. Mais pour lui, ce n'est qu'un texte de plus, pas vraiment indispensable, on pourrait tout à fait s'en passer, et qui me prend du temps en plus de celui consacré aux enfants et à mon mari... Du temps qui n'est pas à lui, pour lui. Un texte qu'il pourrait entreprendre à la limite seulement parce que je lui ai dit que ça parle de lui. Et encore... quand il aura le temps. Ce qui n'est pas demain la veille. 

Lundi 25 sept. Vétérinaire (canari). Me dit au tel qu'il a lu un peu des 100 jours. L'après-midi, Auchan Fontenay. Pour un lundi, ça va. Règles (expliquant sans doute mon état ces derniers jours). Franprix de Saint-Mandé. Passés devant synagogue (Yom Kippour, jour du grand pardon), quelques pas ensemble dans le secteur. Il se dit "très épris".

Mardi 26 sept. Auchan Fontenay Bry sur Marne. Rien de spécial, entre nous. La routine des rencontres.

J'ai reçu une lettre ce matin d'un auteur, plus ou moins proche, qui a lu les Cent jours que je lui ai adressé. "Ton texte, écrit-il, est un coup de poing; il réveille et il fait mal; oui, il est parfois rude, tu avais entièrement raison de m'en prévenir..."
Je ne m'attendais pas à ce type de réponse. Un avis de ce genre... Cela me fait (un peu) plaisir. Enfin! Je comprends! J'ai mis le temps, mais ça y est, j'y suis : en général, et pas seulement en ce qui a trait à la littérature, les gens n'aiment pas être dérangés. En matière de lecture, en tout cas, ce qu'ils cherchent c'est l'évasion, l'émotion. Ils veulent une histoire, avec un début, et une fin.
Il dit aussi dans sa lettre, en forme d'avertissement cette fois : "... il faut d'abord penser au plaisir du (des) lecteurs, davantage qu'au sien. Et aussi, encore, à propos du texte, de manière plus "technique", d'auteur à auteur : "où veut-il nous conduire ? Que veut-il nous dire ? On ne voit pas très bien..."
J'ai là entre les mains et sous les yeux un avis, assez instructif, émanant de quelqu'un, un auteur "primipare", qui vient juste d'être publié comme on dit "à son premier coup d'essai" (avant, il était dans le journalisme sportif...). Problème : son livre, je l'ai lu, et il ne m'a pas plu. On voit que l'auteur se fait plaisir, justement, qu'il se "promène" dans sa vie et décrit avec émotion et parfois une certaine préciosité des sentiments plus que galvaudés. On sait où il veut nous conduire, et ce qu'il a l'intention de nous dire, d'un bout à l'autre du bouquin... À réfléchir. 

Mercredi 27 sept. Escrime pour fiston. Le Drapeau-café, pendant le cours. Puis invitée chez une amie à moi à Nogent sur Marne, où il vient me rechercher en bagnole. Gentil.

Je discute boutique (shop talk, comme dirait Philip Roth) avec Brigitte Baillard. Elle dit qu'elle a rêvé d'un livre dont le titre serait "Le grandir de Dieu" (pas catho, elle est néanmoins légèrement mystique) que j'entends moi (lorsque je cherche à m'en souvenir plus tard) Le grand dire de Dieu... (rien à voir...)!

Jeudi 28 sept. Le canari est mort. Je le fourre dans la terre du petit jardin avec Monsieur Louis, mon voisin du 3ème étage. L'après-midi, Bercy. On achète un nouveau canari dans un magasin d'animalerie de la galerie commerciale. Un "blanc", cette fois, l'autre était orange. Une femelle née en 1995, d'après sa bague. Avec SL on va ensuite la présenter au chardonneret (qui s'en fiche royalement...)

Monsieur Louis m'a raconté ce matin pendant que nous procédions à l'inhumation miniature de l'oiseau, que lorsqu'il était prisonnier de guerre sur le front de la Baltique, Schleswig Stalag XA, (matricule 11028), à la Libération on avait laissé les prisonniers, affamés, chasser en forêt. Pour les manger, on y tuait des biches à tire-larigot, un peu partout dans les bois. Il avait recueilli un petit faon ainsi orphelin qu'il avait nourri sur la maigre ration à laquelle ils avaient droit. Puis, avec Althusser (le véritable Althusser, Louis, comme lui mais de son prénom, Louis Althusser, compagnon d'infortune d'André Louis), de ce petit faon ils se sont occupé, et ce pendant cinq jours ! Mais le faon est mort et ils l'ont enterré "gentiment", raconte Monsieur Louis,, ainsi que nous sommes en train de le faire pour l'oiseau. J'ai pu alors imaginer les deux hommes, amaigris par une captivité longue et difficile, qui enfin libérés eurent besoin, plus que de manger, de retrouver les quelques gestes simples de la vie : protéger plus démuni encore que soi-même, et ainsi recouvrer l'essence même de l'humanité de l'homme qui est faite, en dépit de tout, d'espoir en la vie, et de solidarité... En s'investissant ainsi auprès du jeune animal, ils ont tenté de pourvoir à ses besoins élémentaires et malgré qu'ils aient échoué, ils ont pu, eux, s'humaniser, à l'échelle de l'Histoire...

Vendredi 29 sept. Bry sur Marne, en terrasse. Beau temps. Fatigue, pour lui. Moi, au contraire, ça va. Il ne m'a toujours pas rendu le manuscrit. Pas lu, non plus... Rétention de textes. Et d'informations...

J'ai commandé à la librairie Millepages le Journal de captivité d'Althusser. Envie de le lire, vite, mais je ne l'aurai que dans une semaine. Le lire, pour ensuite peut-être aider Mr Louis à rédiger le sien. Il doit avoir tant de choses à raconter...
Envie, envie... J'ai envie de tout, en ce moment.

Samedi 30 sept. Joinville bords de Marne, terrasse du café. Promenade et banc : bien parlé, il me semble...

... mais à présent j'ai tout oublié. Ne me restent que quelques lambeaux de phrases qui sur le coup m'ont fait beaucoup d'effet. C'est étonnant le poids et le pouvoir des mots... Leur caractère à la fois éphémère et puissant, qui n'est que dans l'instant.
Si l'on pense au mot confiance, quoi de plus banal ? Et pourtant... Confiance.
- Maintenant, j'ai confiance en toi. Cette confiance m'est venue dans l'amour, je veux dire dans les gestes de l'amour, pas les phrases, ni le sentiment. La confiance se nourrit, sinon de vérité, au moins de sincérité. C'est dans l'amour que j'ai trouvé cette forme d'authenticité que je n'arrivais pas à rejoindre auparavant, que je ne lisais pas dans tes paroles, ni même dans aucun discours. Cette parole-là, des mots, des gestes, des regards échangés, je ne l'avais jamais encore rencontrée. Elle est née du secret de l'amour. De son mystère. Je sais qu'elle existe maintenant. 



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