Entre nous (101)




Lundi 2 oct. 1995  Sa mère, malade, nous ne nous verrons pas. Drôle d'effet (nous nous voyons à 18h quand même). SH thé à la maison.

Ce qui est important, ce n'est pas qu'il soit venu pour le thé, ni que je lui recouse tandis que nous parlons un bouton au poignet droit de sa chemise couleur brique qu'il a dû poser, mais le fait qu'il n'est pas comme d'habitude, plus à l'aise, plus direct. Faisant moins de détours alambiqués dans la parole et même la contenance.
Il remet sa chemise dans le pantalon après que je la lui ai rendue, et pour ce faire il défait sa ceinture et ouvre un peu sa braguette.
Il se rhabille en parlant de tout autre chose. Quoi de plus naturel ? Je le regarde et je m'étonne de ses gestes simples, sobres, sans façon, que soudain j'ai l'impression de n'avoir jamais eu l'occasion chez lui de voir. Et pourtant... C'est donc si loin le temps où nous nous "rhabillions" côte à côte tout en discutant ?
Curieusement, aujourd'hui, ce n'est pas dans ses paroles que je le cherche, mais je me sens à l'affût de son être existant. Je cherche à le déchiffrer dans ce qui lui échappe, ce qu'il ne maîtrise pas. Mais peu de choses lui échappent ce jour. La petite différence, la minuscule nuance, c'est qu'il semble parvenu à un tel accord avec lui-même que plus rien ne peut à présent le toucher. Plus rien dorénavant, de moi, n'arrivera jusqu'à lui. Voilà ce qu'intimement je ressens alors. Et c'est depuis son récent long séjour en Iran qu'il a refait on dirait bien une synthèse de lui-même. Son être occidental et son être oriental semble-t-il se sont rejoints. Je n'arrive pas à savoir en moi-même si j'en suis heureuse pour lui ou inquiète pour moi. Il faudra voir. Attendons. Les effets réels ne se feront sentir que plus tard. Pour l'instant je crois qu'il a perdu plutôt que gagné quelque chose dans cette nouvelle sérénité qu'il affiche. À moins que ce ne soit moi.
Nous parlons de la solitude et de l'individualisme. De la sexualité aussi, imposée, à consommer, toujours et encore. De ceux qui font sans dire, de ceux qui disent sans faire. Nous abordons aussi le sujet de l'amour "surcodé" (nous avons élaboré le terme à force d'en discuter, ne trouvant pas d'autre mot disponible). Le désarroi et l'extrême solitude dans lesquels ces deux univers (sexualité/amour) quand ils sont séparés, vous laissent. Nous survolons au passage l'antisémitisme de Blanchot, jeune - très jeune - dont j'ai découvert les vagissements en lisant la biographie d'Emmanuel Lévinas. J'en retiens le principe qu'il ne faut admirer personne. C'est presque la conclusion de notre après-midi d'ailleurs.
Mais pour une fois, cette rencontre me laisse insatisfaite quelque part, dans une partie de mon esprit et de mon cœur que je connais assez mal. J'ai fortement l'impression que bien que d'accord sur tout ou presque, contrairement à mes échanges avec Serge, nous n'avons pas parlé de la même chose. C'est peut-être que cette fois il en a dit plus sur lui-même (sur la partie concrète de sa vie et de sa relation aux autres) et que ce plus, commun à tout un chacun, m'est apparu un moins par rapport au mystère dans lequel je me suis habituée à l'enrouler...
À cause d'un simple bouton de chemise recousu ?

Mardi 3 oct. Pique-nique avec l'école à préparer pour fiston. Millepages. Rue de l'Ind. (il ne veut pas me rendre le manuscrit des Cent jours ..."pas encore"). Ensuite recherche d'un endroit pour manger dehors = Quick Drive à Neuilly sur Marne. Il est heureux.

Mercredi 4 oct. Matin : j'ai envie de reprendre tous les textes qui se trouvent rue de L'Ind. Lui laisser seulement les lettres, et les 100 jours. L'aprem, j'oublie ce besoin du matin... Fils à l'escrime. Café Le Drapeau. Je ressors même, après 16h. Nous allons à Joinville. Sujet : le rêve érotique du matin...

Jeudi 5 oct. SH à Tours. Millepages : mon Journal de captivité (enfin celui d'Althusser) est arrivé. Bry sur Marne en terrasse. Thème : les personnes âgées dépendantes.

"L'amour est destructeur et le sexe joyeux". C'est vrai. Mais on pourrait aussi bien dire l'inverse et cela paraîtrait tout aussi vrai... Donc, cesser de dire (et lire) des choses comme ça, qui n'avancent à rien. En ce moment, on ne voit que ce genre de sentences (inutiles) apparaître au dos des livres dans les librairies, et nous entendons partout ce type de déclarations en bien d'autres endroits encore... 
Tiens, je me suis fait "interviewer" à la sortie de la boulangerie par deux collégiens qui filmaient en vidéo pour projeter leur petite enquête en cours de français. C'étaient des questions sur Molière. Je me suis appliquée, du mieux que j'aie pu, ma baguette sous le bras, à essayer de correctement répondre. Ma fille, collégienne elle-même, dit que les gens n'aiment pas ça du tout, en principe, qu'on leur pose des questions de culture générale. Ils seraient selon elle, "très pudiques là-dessus", préférant (toujours selon elle) qu'on leur demande combien de fois par semaine ils baisent ou bien s'ils préfèrent les chats aux chiens, et ce qu'ils ont comme animal domestique... Elle a raison. Les jeunes gens étaient contents que j'accepte de répondre. Ils ne trouvaient pas beaucoup d'amateurs pour s'arrêter et écouter leurs questions. Si cela avait été pour la télé, encore, peut-être...

Vendredi 6 oct. Rue de l'Ind. pour ménage à deux des papiers dissimulés sous les fauteuils... (mal au bras, et pas seulement à cause du rangement...)

Serge m'a dit de notre journée d'hier que c'était "presque du bonheur", que cela en tout cas y ressemblait fort. Pour la première fois et tout à fait incidemment il a mentionné qu'il en avait assez de vivre avec Agnès, que peut-être il divorcerait (c'est une habitude chez toi?, j'ai dit... mais en riant, ne le prenant pas du tout au sérieux). Mais lui, très sérieux au contraire (visiblement pas envie de rire), il était fâché contre elle parce que la veille au soir, quand il était rentré, elle n'avait demandé aucune nouvelle de sa mère, alors que celle-ci est malade... - Juste pour ça?, j'ai dit. Je te trouve vraiment gonflé... Tu étais où toi l'après-midi après être passé voir ta pauvre mère malade ? On était ensemble je crois ? - Oui, et ? Ça n'a rien à voir... - Si, un peu tout de même.
Cela il ne peut l'accepter. Qu'elle ne se préoccupe pas de sa mère à lui (alors qu'elle est tout le temps après, à s'en occuper pour ainsi dire quotidiennement, mais à sa façon à elle...). Il joue avec l'idée d'un divorce (pourquoi le divorce d'ailleurs et non pas plus simplement une séparation?). Il caresse cette idée pour se donner l'illusion d'une certaine autonomie, qu'il y a encore des choix possibles, des choix à faire dans son couple, dans sa vie, alors que tout est verrouillé. Je n'y crois pas du tout mais je note qu'il en parle alors qu'auparavant ça lui était extrêmement difficile. Je ne le vois pas vivre tout seul, pas du tout, car il est bien trop habitué à faire semblant d'être seul alors qu'il est avec quelqu'un d'autre. En fait et en réalité, il vit avec son fils surtout. Voilà ce qu'il apprécie par-dessus tout. Mais actuellement cela tend à devenir trop conflictuel. Le trio bat de l'aile.
J'ai toujours pensé (peut-être je me trompe) que lorsque son fils partira pour de bon, il ne restera pas grand-chose de son couple, car son couple s'est bâti sur le fils, autour de lui et ne tient que par lui. Il dit que la vie avec Agnès n'est possible que parce qu'elle est très intelligente... Encore heureux, me dis-je, si en plus elle était sotte... En plus de quoi, je ne sais même pas... Elle est belle, intelligente, et peut-être, oui, un peu brusque... 
Je ne pourrais pas vivre avec quelqu'un de bête mais il y a énormément de gens intelligents avec lesquels je ne pourrais pas vivre non plus...
Non, ce qui manque, ce qui fait défaut, ce n'est pas tant l'intelligence mais la tolérance et surtout le goût réel de l'autre qui viendrait supplanter l'individualisme de chacun, qui dévore et étouffe tout le monde.

Samedi 7 oct. Lecture du carnet Chevignon 92-93 retrouvé et récupéré l'avant-veille rue de l'Ind. (amusant de le relire, franchement... j'ai bien fait de l'écrire, il y a trois ans) Après-midi, Puces de Clignancourt, avec ma fille.







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