Entre nous (102)





Lundi 9 oct. 1995  Midi, copain de mon fils à déjeuner. L'après-midi, à notre rencontre, j'ai sommeil (rarissime). Sandwich dans la voiture pour lui, puis café sur les bords de Marne Joinville

Quelques pas. Il fait chaud.
- Je n'ai plus, dit-il, qu'une idée par semaine... et une érection par mois.
- En voilà une nouvelle !...
- Tu veux pas savoir l'idée de la semaine ?...
- Pour l'érection, c'est pas le bon moment ?
- Ah non, pas de bol.
- Alors va pour l'idée.
- C'est à propos de la fin de Citizen Kane... Tu te souviens ?... Alors tu vois, je me suis dit que si...
Je me sens démobilisée. Pas triste. Pas spécialement gaie non plus. Juste démobilisée.
Après, j'ai retenu seulement quelques morceaux de phrases. Pour ainsi dire des lambeaux, qui sortent de sa bouche, pour arriver difficilement jusqu'à moi.
Possession fait titre (jamais entendu, c'est un proverbe?)
Ma seule passion c'est la sexualité (qu'est-ce que ça veut dire?)
Mon seul but, la provocation (on n'est plus en 68, hou hou!, y'a quelqu'un?)
Je te déteste (ça, d'accord, je vois très bien)

Aimer, détester, ce sont passe-temps comme les autres...

Mardi 10 oct. Grève. Marché (bonsaïs). Copains de mon fils à déjeuner le midi. Bords de Marne (pas rasé, traîne les pieds, sent un peu la sueur).

- Quand je te vois, cela m'évoque la sexualité. Et toi ? Qu'est-ce que cela t'évoque quand tu me vois ?
- ... L'amour.
- Bon. Ça va. Tu t'en tires pas mal.
Au retour, embouteillages à cause de la grève. On se retrouve à Adamville (?) Saint-Maur. Il prend la direction du quartier La Fourchette-Champigny et s'étonne que je connaisse cet endroit. C'est souvent, dit-il, que je m'étonne que tu connaisses des lieux, des choses "matérielles" que j'aurais plutôt pensé que tu ignorais... Nous avons alors une discussion (tout en cherchant notre route) sur les passions que l'on peut avoir "en dehors de l'autre". Je n'appellerais pour ma part pas cela des passions mais plutôt des passe-temps... J'évoque le fait que j'ai pu passer une partie de la matinée, justement, chez le marchand de bonsaïs, à discuter avec lui. Tout de suite je remarque que ça ne lui plaît pas.
- En dehors de moi, dit-il, tu as de multiples activités, ou "passe-temps", comme tu dis, je sais... C'est bien, mais il ne faudrait pas que cela te débranche de moi, non plus...
- Inévitablement, c'est ce qu'il se passe pourtant... Je ne vois pas comment faire autrement.
- C'est-à-dire ?
- Eh bien comme on se voit tous les jours il m'est impossible d'entreprendre quoi que ce soit (autre que des activités générales et un ou deux passe-temps) qui puisse risquer d'empiéter sur les sacro-saintes deux heures de l'après-midi... 
- Ah oui, je vois... Ce que tu veux dire c'est qu'un jour comme celui d'aujourd'hui on peut se demander, tu te demandes, quel est l'intérêt de notre rencontre... Ça t’apparaît comme une véritable entreprise de soutien thérapeutique...
- Enfin, regarde! Tu as sommeil. J'ai sommeil. Tu as des battements de cœur, dis-tu, ne t'es ni lavé, ni rasé, la pollution est extrême, jusqu'aux bords de la Marne où nous nous sommes réfugiés... Et pourtant, pourtant, l'un et l'autre nous avons tenu, au prix de mille difficultés, à nous rencontrer quand même...
- C'est pour moi une évidence. Une Loi, même. Il faut que nous nous voyions coûte que coûte.
- Moi non plus je n'imagine pas qu'il en soit autrement. Mais quand même, c'est curieux. Parfois je me demande si ce n'est pas de l'habitude dont il s'agit, une forte habitude qui s'est progressivement ancrée en nous. Aussi, un peu de superstition : si nous dérogeons à la règle, il risque de nous arriver quelque chose de mauvais...
- Je ne sais pas. Ce qu'il y a peut-être, c'est au bout, la mort... Et cette certitude qu'un jour je te manquerai, là cette fois, sans espoir de retour...
- Ah oui, c'est ça. C'est tout à fait ça. Et tu en joues. Tu sais très bien en jouer.

Mercredi 11 oct. Escrime cours > et pour nous Café de la Mairie, Le Marigny, en terrasse (il est tout beau, tout propre, et - miracle - plutôt enjoué...)

Jeudi 12 oct. Matin : commencé de regarder film de Kiarostami, Et la vie continue... (1992) L'après-midi bords de Marne, café en terrasse (chacun parle, à tour de rôle, des siens). Puis quelques pas. On se revoit à 17h30 (haute dose aujourd'hui!) dans la voiture, une rue perdue dans le haut de Montreuil.

Vendredi 13 oct. Rue de Nemours, dans le 11ème, pour achat matériel d'escrime (veste, masque et gants-fleuret). Thé à la mûre, dans un café sympa.

En ce moment, le soir, il boit. Une demi-bouteille de bordeaux. "Du bon", paraît-il. Mais il boit seul (Agnès ne s'abaisserait jamais à ça) et sans manger de bonnes choses avec. Il se pinte, quoi.
- C'est ma seule activité, ma seule passion, mon seul plaisir à moi, après toute une journée à me traîner, que veux-tu... y'a pas de mal à ça.
- Agnès n'est pas là ?
- Non, elle est partie quelques jours, seule, elle aussi, pour montrer son désarroi par rapport à l'attitude de son fils...
- Qu'est-ce qu'il y a ?
- Rien de spécial. Il débloque complètement. Surtout, elle s'est barrée pour éviter que ça se voie qu'elle est atteinte. Que cela la fait souffrir.
- Et toi, ça ne t'atteint pas ?
- Oh que si ! Mais il y a bien longtemps que je ne cherche plus à le cacher. Et je préfère être là. Au cas où. On sait jamais. Il peut avoir besoin de moi.
Mais qu'est-ce qu'ils ont tous, à se traîner ainsi ? Serai-je moi aussi comme ça, plus tard ? C'est si dur d'apprendre à vivre ? Maintenant, je dois bien l'admettre, toutes ces histoires me lassent. Auparavant, cela me révoltait plutôt. J'aurais voulu pouvoir agir. Le secouer, lui. Mais comme tous se tiennent bien serrés entre eux dans la névrose, je ne peux rien faire. Je crains seulement un laisser-aller plus grand encore de sa part. Après le tabagisme, l'alcoolisme peut-être... Ce sont les femmes qui rendent leur mari alcoolique. Et elle, c'est une spécialiste de l'interdit de plaisir... Tous les plaisirs, elle les lui aura supprimés, un à un. Sexuels, ceux de la table, de l'art de vivre, de la parole, de la paternité... C'est une surdouée de la frustration sous des dehors artiste et une intelligence concrète, immédiate - impressionnante. Jamais d'hésitations. De doute.
En même temps, moi, je ne sais pas comment je réagirais si je devais vivre à ses côtés, actuellement. Je n'en sais rien, à ceci près que (je m'imagine) si j'avais vécu trente ans avec lui, il ne serait pas, je crois, dans cet état... On se croit toujours plus maligne.
Mais c'est peut-être moi, alors, qui serais détruite.

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