Entre nous (103)




Dimanche 15 oct. 1995  Explication (forcée) avec F. (à cause des vacances, comme d'habitude)

Il se plaint. Il se plaint de moi, essentiellement. Tout est de ma faute. Du coup je détruis dans la matinée quatre exemplaires du manuscrit "Est-ce elle?", mon nouveau texte... Je suis énervée et cela me défoule. Je n'ai nulle envie de souffrir, de me sentir coupable, d'accepter ni d'entendre ses plaintes. Que répondre à qui vous reproche de ne pas l'aimer comme il désirerait. Il a le syndrome de don José que Carmen n'aimerait plus... Il ne veut rien entendre, rien comprendre. À quoi bon discuter. Il oppose au présent qui lui déplaît, le passé qui lui convient (tel qu'il le voit, ce passé). Il refait l'histoire à son idée.
Il pense qu'au fond (au fond de quoi ? du lit ?), je n'aime pas être avec lui (si c'est au lit, ça c'est faux). Il est arrivé à cette "conclusion". Je ne l'aime pas. Après vingt-ans de vie commune, si c'était le cas, j'aurais alors vraiment le goût du martyre... Je ne suis pas celle qu'il a rêvée (ça, c'est son problème à lui), je ne tiens pas quant à moi à me conformer tant bien que mal à cette image qu'il a ou qu'il avait de moi. Je n'ai plus peur des mots, des menaces sournoises, non plus (car il va jusqu'à proférer des menaces), et c'est cela qui a changé. Les choses ont changé. Il ne veut pas le voir. Je n'en peux plus de ses soupirs et de son air malheureux. Les mots, je les entends mais ils ne me font rien ou juste partir dans l'instant après les avoir entendus déchirer des textes que j'ai pu écrire (où je disais qu'il était "formidable"). Il se risque parfois à prononcer ceux des mots qui, pense-t-il, me feront trembler, m'arracheront à ma bulle tranquille de sérénité conjugale : séparation, échec du couple, dépendance (matérielle), et tout ce qui orne un mariage normal... Ce ne sont que des mots. La vie passe là-dessus. Il voudrait me faire peur que ça ne m'étonnerait pas... Sentimentalement, j'ai ma vie ailleurs. Ce n'est drôle pour personne, mais qu'y puis-je ?

Lundi 16 oct. À la piscine de Saint-Mandé (récupérer peignoir oublié la veille par mon fils : si les hommes participaient plus à la vie concrète avec les enfants, me dis-je, ils n'auraient plus le temps de faire la gueule...). Ping-pong l'après-midi (le beau temps le permet). Puis café du Lac Daumesnil.

On parle. Je me méfie. Il propose : "Alors, raconte... Ça ira mieux, tu verras..."
- Il dit m'aimer. Mais alors de quelle façon il m'aime ? Je me suis mise à avoir peur de l'amour. D'où qu'il vienne. Je ne veux plus entendre parler de ce mot. Des actes. Plus de mots. Qu'on ne la ramène pas devant moi avec ce mot-là...
- Tu dis ça parce que tu as des problèmes en ce moment à la maison. Ne t'inquiète pas outre mesure, ça va passer.
- L'amour... Ce mot pesant, étouffant, alourdi de tant de prétentions, gras et content de lui, à qui l'on doit, forcément, respect et reconnaissance à vie. Ah? Tu m'aimes ? Je dois donc t'en remercier sans cesse, t'en savoir gré jusqu'à ma mort ? Ah? Je dois t'aimer aussi puisque tu m'aimes... Il faut bien que je te rende la pareille. Ah? Tu vis pour moi, rien que pour moi (plus quelques autres...), pour que je sois heureuse sous ta férule ? Tu fais tout, absolument tout pour moi ? Tu te sacrifies, dis-tu ? Bon alors ne m'aime pas, tu vois, je préfère... 

Mardi 17 oct. Depuis que je sais que "mon couple" est un échec (paraît-il) je me sens libérée. Ping-pong, café du Lac Daumesnil, comme hier. La fin d'après-midi : dermato pour mon fils (verrue). Salle d'attente pleine à craquer. Où donc est-il, le père de l'enfant ? Ah oui, encore au travail, le soir tard. 

Triste, oui, mais libérée. Cette perfection absolue vers laquelle (avec lui) je me sentais obligée d'aller, je croyais tendre - je devais tendre - n'est plus. Le barrage a cédé en moi. Les choses ne me pèsent plus autant. D'autres vont venir à leur place.
Maintenant, vivons !
Si l'amour n'est jamais libre de par son essence, de par sa nature, j'aime autant y renoncer tout de suite. Totalement ou partiellement. Je suis prudente, et encore jeune... Y renoncer totalement si ce qu'on appelle amour est seulement la peur de la solitude, ce à quoi on se raccroche pour éviter jusqu'au bout le rendez-vous avec soi-même. Totalement encore, si aimer c'est mettre un mot élégant sur le besoin trop humain d'avoir quelqu'un à soi, un être humain à sa portée, de posséder par cet amour annoncé une personne entièrement, et de s'en convaincre chaque jour en brandissant ce sentiment galvaudé, passeport du bon droit, quoi que tu aies fait ou puisses faire à l'autre, que tu aimes.

Mercredi 18 oct. Ramonage des cheminées. Poussière partout... Escrime conduire fiston au cours. Café de la Mairie ensuite avec SL. On parle "médecines". Lac de la porte Jaune quand cours fini et enfant raccompagné. Un banc. Il semble me comprendre. Réconfortée (dire que j'ai failli ne pas ressortir... pour être tout à fait clean, irréprochable en ces temps troublés ? sentiment de culpabilité passagère qu'heureusement je n'ai pas laissé s'épanouir, aidée par lui...).  

L'amour le plus fort (je continue, sur le banc, épaule contre épaule, jambes étendues devant nous)... l'amour le plus fort ne se montre pas, n'écrase pas l'aimé par ses manifestations perverses, ne réclame pas son dû non plus, et ne se paye pas de mots. Il ne se voit même pas, ne se sait pas amour, ne fait que passer... Et quelquefois il change de route. Il effleure l'aimé qui n'est par lui qu'à peine touché.
Le reste, n'est pas l'amour. C'est tout ce que l'on veut, mais pas l'amour. Compagnonnage,  solidarité, dévouement, charité, fraternité, raison, maladie, crainte d'être seul, lâcheté, manque d'imagination, fatigue...
Je refuse totalement cet amour-là. S'il existe pourtant je tiens à lui donner son vrai nom, qui varie selon les jours et les circonstances. J'accepte de le voir prendre son habit quotidien qui est fait du tissu de tous les autres amours possibles, et les recouvre du manteau de la sécurité. Car l'humain a besoin pour vivre avant tout de sécurité, matérielle et affective. On n'y peut rien. Nous sommes ainsi faits.

Jeudi 19 oct. À 6h30, un rapprochement (6h30! je dormais bien). Dans la matinée, SH passe (ne parle pas de notre scénario : qu'en a-t-il fait ? je n'ose poser la question). Ping-pong l'après-midi. Je gagne, mais de justesse (29-31). Suis fatiguée. Lasse plutôt. Migraine, le soir : un point sensible.

Il me masse la nuque (accupressing) et aussi le dessus des paupières, sous le sourcil, ses doigts me font du bien, tandis que je continue ma rumination de la semaine sur "l'amour".
- Partiellement, moi je veux bien de cet amour, s'il sait se faire rencontre et non pas engagement; s'il sait se retirer quand il est temps, sur la pointe des pieds, s'il sait respecter l'autre en l'aimant, sans peser de tout son poids sur lui... Momentanément, oui, cet amour-là existe, je veux croire qu'il existe, même à l'intérieur du système de la conjugalité, où il est pour lui le plus compliqué d'exister encore. Par moments, j'ai bien cru qu'il existait, entre lui et moi. Un amour léger, porté par des corps vivants et libres, qui fonctionnent bien, et dans une totale confiance. Je me suis trompée. C'est cela qui me rend triste. On m'a dit (lui) que ce n'était pas cela. Ce que je m'imaginais, moi. Ces moments que je croyais légers, moments de plaisir sans poids, étaient empoisonnés, n'étaient pas libres, pas plus que tout le reste. C'était un devoir, une obligation d'en passer par le sexe pour arriver à percer le secret de l'autre (sic!), le forcer à la rencontre et à être lui-même... Qui croit-il que je suis ? Où, sommes-nous vraiment nous-mêmes ? Certainement pas dans la sexualité. Nulle part, d'ailleurs. Nous ne sommes jamais vraiment nous-mêmes. Et si le plaisir n'est pas ce que je croyais qu'il fût, je préfère m'en passer. Je n'en veux plus. Merci, pour moi. Sans façon. Je ne dépends de personne, j'ose l'affirmer, et encore moins de moi-même comme corps désirant. Il y a du plaisir à être ensemble, je le prends, je me sers, et je le donne aussi, on ne m'en fait pas cadeau, on ne m'attache pas non plus avec. Il n'y en a pas, ou plus, je n'en fais pas une maladie. Rien en tout cas, ce que je sais, ne se règle sur l'oreiller... Je n'ai qu'une seule attente, une seule exigence : je veux qu'on me respecte comme je respecte les autres. Et je ne tiens pas à entendre, quand la boîte est ouverte, ce qu'il a à me dire lorsque ça consiste seulement à en refermer le couvercle : "Tu as eu ce que tu voulais de moi. Des enfants et la sécurité. Maintenant, c'est comme si je ne pouvais plus rien t'apporter."
- Moi, je trouve, dit-il, me repassant mon écharpe autour du cou, après le massage, c'est déjà pas mal, tout ça, c'est énorme, même, et cela aussi il l'a voulu, lui, et il l'a eu... Que veut-il d'autre, venant de toi ?
Ses petits massages précis sur ma nuque et le front ont été tellement efficaces que je me relève du banc presque chancelante. Il me rattrape du poignet. Doucement, mais fermement. - Allez, rentrons.



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