Entre nous (104)





Samedi 21 oct. 1995  Un autre rapprochement qui aurait pu être sans préservatif mais il a préféré avec. Why? Seule à la maison l'après-midi (calme). Messages tardifs consultés vers 18h : moi, "reprendre la main", lui, "traversée du désert"(comme chaque week-end...) Soir : je fais des lasagnes et après dîner, plusieurs parties de Taboo avec les enfants (faire deviner un mot à son coéquipier, sans utiliser certains mots, interdits...).

Petit à petit, je me dis, je gagne du terrain. Ou bien, c'est encore une illusion. Une nouvelle. Une de plus. J'ai choisi de ne rien demander à personne pour pouvoir être tranquille. Bref.
Écrire. Qu'on me laisse écrire. Et pas pour être écrivain. Pour cheminer lentement vers ma propre liberté. Qui n'est pas celle des autres. Pas la même. Depuis toujours, depuis le début, j'ai besoin d'écrire. Pas pour dire de belles choses, pour survivre. Supporter les autres. Me tenir à côté d'eux sans mourir asphyxiée. Leur inconscience, leur dangerosité, leur sûreté d'eux-mêmes, leurs manies et leurs égoïsmes. J'ai fini par apprendre à être comme eux, en secret, jalouse de ma personne et de ma sérénité. En organisant un espace qui m'est propre, privé, no disturb, un espace blanc, à part, intouchable, rempli de mes seuls mots à moi qui n'ont de compte à rendre à personne. J'ai réussi, enfin par moments, à avoir le sentiment d'exister.

Dimanche 22 oct. Maman à déjeuner le midi. Ciné avec elle l'après-midi : Nelly et Monsieur Arnaud, de Sautet. Le soir, j'ai mes règles qui arrivent en trombe.

Il faut être décalé par rapport à l'existence pour éprouver le besoin d'écrire. Sentir en soi cette impression d'avoir raté quelque chose pour ne pas être toujours de plain pied dans sa propre vie qui offre tant d'occasions d'oublier qui on est, ce qu'on veut.
Quand on écrit, quand on pose les mots qui tournoient dans la tête, on s'aperçoit qu'être ce n'est pas vouloir à tout prix n'importe quoi, toutes ces choses dont on attend qu'elles vous soient offertes, et qu'au contraire ce que l'on veut, personne d'autre que soi-même ne pourra vous le donner. Et surtout, surtout, au bout du compte, au bout de la ligne, que vouloir, ce n'est pas être. On ne peut avancer, en n'importe quel domaine de l'existence, en étant persuadé qu'il faut toujours vouloir quelque chose d'autre pour parvenir enfin à exister.
Il y a l'écriture. L'écriture, c'est l'amour. C'est un travail et une nécessité. On peut le pratiquer, ce travail, jusqu'à en avoir la nausée.

Lundi 23 oct. Malgré les règles, pleine forme! Heureuse de marcher, de parler, d'être avec lui. Et il fait beau ! Ping-pong (16-21 = la norme, dans les scores, il en a pris l'habitude, ne se bat pas trop pour "remonter"). Café du Lac ensuite. Il est crevé, grippé un peu. "À bout psychiquement". Du coup, moi aussi j'en rabats... Migraine le soir (mais c'est à cause des règles, je pense).

J'écris pour laisser quelque chose. Comme j'ai la chance d'avoir des enfants, j'écris (ça a commencé comme ça en tout cas) pour laisser quelque chose à mes enfants. Peut-être, n'en voudront-ils pas. Peut-être j'espère, tout ce que j'écris est déjà en eux, inscrit dans leur être profond. Une fragilité et une force. Ils n'en demandent pas tant. Que j'écrive pour eux. Ils demandent que je sois là. C'est peut-être au fond cela le véritable amour. Seuls les enfants avec leur mère en sont capables, seules les mères avec leurs enfants le comprennent. Sois là. Quand tu en auras assez, pars. Sois là et dans cette présence, fais ce que tu veux, sois ce que tu veux être. N'aie pas peur de partir quand tu le voudras, quand il le faudra. Un tel amour ne peut pas avoir de regrets.

Mardi 24 oct. Ping-pong (15-21 : il se laisse distancer sans rien faire). Café du Lac (j'en ai marre de cet endroit, faudra changer. Que des vieux friqués et silencieux face à face à l'heure du thé). Parlé. Il a les cheveux propres.

- J'étais enchantée, ravie, heureuse de te revoir hier lundi. Tu l'as senti ?
- Oui, vaguement remarqué... C'est moi qui n'étais pas spécialement en forme.
- La semaine passée, je n'avais pas profité de toi, ou mal... De nous, et du beau temps... J'étais trop préoccupée, engloutie dans mes problèmes conjugaux.
- Je n'étais qu'une oreille attentive, j'ai vu, oui, ou plutôt j'ai entendu...
- Une oreille, et comme un écho à mes soucis, mon Souci... Tu m'as écoutée. J'allais mieux. Tu m'as dit m'aimer encore plus, encore mieux, dans l'état où je me trouvais alors. Que tu me trouvais aussi particulièrement bien, et particulièrement belle...
- Ça t'a remonté le moral ?
- Oui, tout de même... Quel meilleur soutien pouvais-je espérer ? Il me semble qu'avec toi et avec toi seul, j'ai le sentiment d'exister réellement, pas comme fonction ("ma femme", "ma mère", "ma fille"...) mais comme un individu de sexe féminin, qui porte un nom et un prénom, le sien, que tu n'utilises jamais, mais ça, ce n'est pas grave...
- Il m'est trop proche, tu sais bien... Il m'émeut trop. Je ne peux pas m'en servir.
- Avec toi, je suis, enfin... Et je suis Danièle Martin. pas un tas d'autres trucs...

Mercredi 25 oct. Levée tard. Beaucoup rêvé. SH au téléphone dans la matinée (pour formulaire "aide à l'écriture de scénarios" : on cherche à gratter un peu de sous). Cours d'escrime, et pendant, café de la Mairie-Le Marigny. En métro ensuite, nous allons au Grand Palais voir une expo sur le Bouddhisme (au retour, tenant la barre du métro, moi accrochée à sa manche, je lui arrive à peine à l'épaule, il me parle du projet qu'il fait pour moi...)

La liberté est dans les mots. Et même cette liberté-là, le plus souvent nous sommes incapables de la prendre. Quand les mots sont dits, on ne peut plus les reprendre. Ça doit être pour ça. On doit faire gaffe. Pourtant, invariablement, nous leur prêtons une sorte de pouvoir magique. Une certaine superstition les entoure. Si l'on a dit de quelqu'un à quelqu'un d'autre qu'on l'aimait, cela paraît bien plus définitif que si on l'avait dit à la personne elle-même. Si on a vécu vingt ou trente années avec une personne dont on se dit soudain qu'au fond peut-être on ne l'aime pas, ce doute-là a plus de poids, de réalité et d'emprise sur vous que ces trente années d'amour qui ont été vécues sans se dire...
Je n'ai jamais dit je t'aime à personne, sauf par jeu, et parce qu'à ce moment-là cela pouvait se dire légèrement. Pas de déclaration. En d'autres circonstances, quand cela est "nécessaire", cela me fait trop peur. Et je crains d'avoir à mentir. Ce qui est dit doit être.

Jeudi 26 oct. Réfléchi au projet qu'il a pour moi... Trois amendements, j'y ajoute. L'après-midi, rue de l'Ind., mise à exécution du projet. Il en accepte les trois amendements.

Le soir à la maison : dernier rapprochement tardif avant son départ demain. Pour moi, c'est très bien. Pour lui, je ne sais pas. J'aime bien faire l'amour avec mon mari, et peut-être que c'est tout. Mais il me faut aussi le reste. La liberté, ma vie sans lui, et ça, je n'en démordrai pas.
J'ai vu sur le trottoir en sortant de chez le marchand de journaux un vieux bonhomme, gras, bancal, affreux, air salace, type gros dégueulasse, commentant pour une petite mamie aux cheveux blancs bien mise, propre sur elle, un accrochage entre deux bagnoles qui venait d'avoir lieu sur l'avenue : "À cette vitesse, ils auraient pu y rester... Non franchement, moi, ce que je voudrais, c'est mourir la tête entre deux cuisses, plutôt..."


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