Entre nous (106)
Samedi 4
nov. 1995 Composer le matin message pour SL (me prend du temps). Millepages (Klossowski). Pharmacie (préservatifs). Second message pour SL.
C'est par
bouffées que je l'aime. Voilà, j'ai compris. J'ai pour lui de grandes bouffées de tendresse au moment où
j'ai l'impression qu'il est tourné vers autre chose que moi. Et
puis de le voir, de l'apercevoir à des instants très brefs sous un certain angle, non habituel, son aspect extérieur seulement physique (je suis trop coutumière de l'exploration de ses profondeurs), sa stature et son
profil, sa nuque, ses gestes lents, précis, jamais saccadés. Tout cela je peux l'observer, en tenir compte, quand je
vois qu'il m'échappe et que je sais qu'il va
me revenir. C'est une sorte de sécurité intemporelle. Quand je prends conscience soudainement que
cet homme qui m'échappe est à moi et le sera toujours. C'est alors que je comprends aussi que
je suis à lui tout comme il est à moi, et ces choses me font peur, ces mots qui n'ont jamais
encore été miens m'emplissent le cœur
et se répandent dans ma poitrine. Cela
dure très peu, quelques instants
seulement, mais revient épisodiquement.
Je pense
: alors c'est cela, aimer...
Dimanche
5 nov. Lu Les lois de l'hospitalité de Pierre Klossowski (étrange et à la fois familier...)
"L'homme
ne veut pas de ces manifestations de délicatesse parfaitement décourageantes. Ne vois-tu pas, malheureuse, que dans ta
propre complaisance à te montrer généreuse, plus tu redoubles
d'effusion, plus tu agaces ton incompréhensible compagnon. Nous ne
pouvons concourir avec le désintéressement viril - à moins de connaître une sainteté où nous n'avons plus rien d'attirant.
Une femme
est totalement inséparable de son propre corps -
notre amour-propre souffre de la moindre égratignure - rien ne nous est
plus étranger par essence que la
distinction du physique et du moral. Nous abondons dans le sens des hommes
quand ils nous refusent une "âme" alors qu'il font
frauduleusement appel à nos sentiments d'honneur ou
de fidélité."
Lundi 6
nov. Marc M. téléphone : "Deleuze s'est suicidé". Auchan
Fontenay. Le serveur : "Votre mari et moi avons décidé que vous prendrez un thé..." (à part ça, on se traîne)
...
" Mais le malentendu infranchissable débute
avec l'idée que nous ne serions
qu'animales. Naturellement hostile à se définir selon l'esprit, la femme ne se voit autrement que
dans sa passivité corporelle, mais voilà, son corps est bien son âme
et peu importe qu'elle soit une femme laide : outre le fait qu'une femme
disgraciée physiquement mais
intelligente exerce d'autant plus d'attrait sur les hommes qui du même coup la traitent comme leur semblable, une laide malgré cette dissimulation ou cette compensation est toujours
assez femme pour cacher les moyens dont dispose une jolie fille; ces moyens
sont les mêmes et tous les hommes peuvent
y succomber."
Etc... in
Journal de Roberte (écrit par un homme!)
Mardi 7
nov. Je m'achète une paire de gants de cuir
noir (sans doute à cause de
"Roberte"...). Ping-pong dans le froid (deux parties : 8-21 et 4-21,
pour moi). Ensuite café Porte Dorée.
Je me
rends compte qu'hier il était déprimé et que cela avait retenti sur
mon propre état qui au matin était plutôt bon. Le soir, j'étais abattue. J'ai pensé
que c'était le suicide de Deleuze et
surtout la manière dont il est mort en se jetant
par la fenêtre, qui m'avait atteinte de
plein fouet. Mourir ainsi est un cri, une révolte, et nécessite un grand courage et
une force absolue, désespérée. Il n'est pas mort en paix
comme certains qui demandent à ce qu'on les aide à mourir quand tous les possibles ont été épuisés. Il est mort révolté et probablement très malheureux. Bien au-delà
de la notion du malheur ou du bonheur... Il s'est arraché à la vie.
Ce matin,
moi, j'étais contente de vivre. Je me
demande pour quoi. Pourquoi ? Il n'y a pas de raisons à cela. C'est comme ça.
Dans la
voiture, en retirant mes gants de cuir souple pour aller prendre un thé, j'ai fait glisser sans m'en rendre compte mon alliance, qui est restée sur le siège avant passager... (j'ai cru l'avoir perdue, mais en reprenant l'auto, je l'ai vue là, au milieu du siège, à ma place, bien installée...)
Mercredi
8 nov. Hier soir j'étais horriblement fatiguée, un peu fébrile, et vaguement, comme un début de cystite, me tourmentant. Pareil aujourd'hui. C'est le froid, je crois. Mon adaptation au froid.
Croix de Chavaux l'après-midi (racheter poudrier et
poudre pour maman qui m'a demandé)
Il pense
(ou fait semblant de penser, avec lui on ne sait jamais vraiment) qu'il aurait
peut-être été préférable qu'on ait une liaison "tumultueuse et passagère" quand on s'est rencontrés la première fois, "lorsqu'on était jeunes". Je dis : Au lieu d'un amour laborieux de fin de parcours, c'est ça ?...
Nous ne
pouvions pas vivre autre chose que ce que l'on a vécu. On n'a pas tant de choix que cela dans la vie. Pas
libres. Même à vingt ans. Pas plus que maintenant, en tout cas. Et à l'époque, j'avais quatre ou cinq
liaisons en cours, tu n'aurais été alors que la sixième... J'étais libre dans ma vie mais pas dans ma tête. Maintenant, c'est le contraire.
- Ça ne me console pas beaucoup, vois-tu...
- Non, je
sais bien. Et moi non plus.
Dans la
rue, pour finir la journée, un type, qui m'a dit théâtralement : "J'imagine... par derrière..." (!)
Jeudi 9
nov. Regardé film "Pasolini l'Enragé" (passionnant : une découverte,
l'homme- Pasolini). Ping-pong. Beau temps. Je gagne la première manche et lui, la seconde (11 à 21 tout de même...). Ensuite café du Lac. Soir : réunion du conseil syndical.
Il me
demande si j'ai déjà souffert à cause de lui.
- À cause de toi, ou par
toi ?
- À cause de moi.
- Oui.
Souvent. Parce que tu n'étais pas là...
- Et par
moi ?
- Non.
Jamais.
- C'est
dommage.
-
Pourquoi c'est dommage ? Tu aurais aimé ?
- Oui.
-
Qu'est-ce que cela t'apporterait ?
- Je ne
sais pas. Un sentiment de pouvoir sur toi.
- Tu
parles... Ça te ferait chier, oui. Encore
une source de problèmes, tu penserais.
- Non,
non, je t'assure. Je ne crois pas...
- Ou alors,
en bon paranoïaque que tu es ça te plairait d'être bousculé un peu plus et de pouvoir bousculer...
- Ah oui!
Ça, c'est bien.
Vendredi
10 nov. Histoire du caddie abandonné vu devant l'école en y amenant mon fils, avec un bidon d'essence dedans... >> police
municipale appelée, etc. Affaire réglée à midi seulement... Ping-pong (17-21 pour moi). Auchan Fontenay (boîte Playmobil pour le gars). Soir, une fois rentrée : par téléphone on s'engueule un peu
(pas eu le temps l'après-midi) à cause de son parti-pris pro-israëlien... Ça me soûle. Comme si j'avais besoin de ça...
Samedi 11
nov. Anniversaire de ma fille aînée (16 ans). Lu Del Castillo, Mon frère, l'idiot.
"La
vraie vie est toujours derrière soi. La vraie vie c'est-à-dire les mots qui nous ont appelés, engendrés, pétris. p.55
Les mots
substituent la vie à la simple existence. p.57
Ce que le
lecteur gagne en vérité, il le perd toutefois en réalité. Devenu écrivain, il sentira plus fort
encore la nostalgie des joies et des peines immédiates.
À la fois d'ailleurs et d'ici, il
connaîtra la solitude de l'exil.
Incapable de rien vivre sans en écouter résonner l'écho en lui, ce dédoublement lui apparaîtra comme une imposture. Il
doutera s'il rêve ou s'il vit, s'il habite
les mots ou si ce sont les mots qui le recouvrent et le noient. À la fin, il ne possédera d'autre vérité que la musique qui le porte.
Privé d'avenir, il contemplera toutes choses comme déjà accomplies, dans un futur antérieur qui est celui de l'écriture.
Ses jouissances mêmes seront faites de mots. Ses
textes happeront, aspireront ses expériences et, tels des vampires,
ses livres s'abreuveront de son sang.
Il n'y a
de texte que de la déception et du manque.
L'aveu
d'un échec autant que le manifeste
de l'orgueil."
Savez-vous, écrivait Dostoïevski dans sa Correspondance, qu'il y a énormément
de gens qui sont malades de leur santé
précisément,
c'est-à-dire de leur certitude démesurée
qu'ils sont des gens normaux ? "
Lundi 13
nov. Réunion hebdomadaire du conseil
syndical (c'est-à-dire moi, "présidente", et Mr-Mme Louis...) Ping-pong : avant de
jouer il tient à me relancer sur le fanatisme,
arabe et juif = pas le même... Du coup, il perd. Il
fait aussi le tour de la table, pour m'embrasser (faire la paix). Il appelle ça "le baiser au tiers-monde"... Ensuite, Carrefour pour un livre, et La cour
romaine, thé-café.
Je ne
parle presque pas. Et lui non plus. On reste en surface des choses. Il a fumé de l'herbe cultivée en son jardin... par son
ex-assistante... qui l'aurait remise pour lui... à
son amie Déborah avec laquelle il a pris
le thé samedi... (ouf! mais il
reprend) L'herbe n'était pas bonne (qu'est-ce que ça peut me faire...). Sans commentaire de ma part à voix haute. Ah si, un seul : Pourquoi "pas
bonne" ? c'était du persil ?... Il ne relève pas : je ne comprends pas ce genre de "sujet",
doit-il penser, et selon lui, je n'aime pas même
en entendre parler (pas faux : aucun intérêt). Mais il demande : Et toi ? - Moi, quoi ? - Qu'as-tu
fait ? - Rien, moi non plus... (j'insiste sur le "moi non plus") Rien en tout cas qui puisse t'intéresser. - Je pense, tu vois, conclut-il soudain doctement,
que ce qui nous sépare au fond, ce sont nos idées... - Ah! Si ce n'était que ça !...
Je me
tais. Il m'amuse, quand même. Je trouve qu'il est
vraiment un personnage Dostoïevskien... Le vieux Karamazov, peut-être, Fiodor...
![]() |
| Dernier roman de Dostoïevski, paru d'avril 1878 à janvier 1880 sous forme de feuilleton dans le magazine le Messager russe |




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