Entre nous (107)




Mardi 14 nov. 1995  Millepages, acheté L'Éternel mari (Fédor D.) que Roger Grenier m'a conseillé, dont il a fait la préface pour l'édition de poche Folio. Onze-midi, atelier canevas que j'anime à l'école de mon fils. Ping-pong dans le froid avec blousons, qui nous gênent. Il est trop nerveux et perd. Auchan Fontenay, après. Soir, tel de SH.

"Pour écrire un roman , il faut avant tout se munir d'une ou plusieurs impressions-forces, effectivement vécues par l'auteur en son cœur. Ceci est l'affaire du poète. À partir de cette impression se développe un thème, un plan, un tout harmonieux, ceci est désormais l'affaire de l'artiste, bien que l'artiste et le poète s'entraident dans l'une comme dans l'autre." Dostoïevski, Correspondance, lettre à Strakhov.

Qu'est-ce qu'il se passe lorsqu'on écrit ? On a confiance, en soi, en l'autre, et on se lance. Ce n'est pas qu'une force particulière vous pousse à aller vers la découverte des choses. Non, du tout. Une force les met sur votre route. Tout à coup, tous les chemins paraissent se rejoindre. Ils convergent ensemble vers la même obsession.
Quand on décide de dire "l'essentiel" sur quelqu'un, qu'on a connu, qu'on a aimé, faut-il vraiment alors tout dire ? La réponse est oui si l'on souhaite partager avec d'autres ce que l'on a connu et vécu avec lui ou avec elle. La réponse est non, si l'on a l'intention de dévoiler, sur lui ou sur elle, de l'intime, quelque chose qui ne la ou le regarde qu'en soi-même. Laissons-lui ses secrets, ses caprices, ses refus obstinés et sa grandeur d'âme. Sa force, sa fragilité, ses faiblesses et sa petitesse aussi. Bien entendu, cela revient alors à écrire sur la corde raide... penché en quelque sorte au-dessus du vide.
Quelles justifications pour mes évocations du passé, les souvenirs que je rameute, les émotions que j'engage ?... Eh bien simplement le plaisir que je peux y prendre, parfois, en de courts instants, le profit que j'en tire pour mon existence, et peut-être celle des autres, me lisant, les réactions que je provoque... Après tout, n'est-ce pas pour cela que l'on a besoin d'écrire ?

Mercredi 15 nov. Désinsectisation de l'immeuble (en tant que présidente de syndic, je me retrouve à la tête de la croisade contre les cafards, avec les spécialistes-techniciens convoqués, plus quelques voisins qui en ont chez eux. Moi, non). Conduire l'après-midi fils à l'escrime. Café de la Mairie pendant que le cours a lieu. On est à deux doigts de s'accrocher encore une fois avec l'histoire du procès de Christian Didier, qui a exécuté Bousquet sur son paillasson en juin 93, et du verdict annoncé de 10 ans.

Je trouve (ai-je raison? moi au moins je n'en sais rien) que l'un et l'autre ont eu ce qu'ils méritaient. La mort, et la prison. Lui n'est pas d'accord. On n'a pas été indulgent avec Didier, compte tenu des circonstances. Les coupables (pour lui) sont Mitterrand et Badinter, et tous ceux qui ont fait en sorte que le procès de Bousquet lui-même n'ait pas lieu. Il aurait voulu (en gros) que le procès de Christian Didier soit celui de René Bousquet... C'est ce que je lui suggère. Il n'apprécie pas. De toute façon, ça n'a pas été le cas, alors pourquoi s'embrouiller là-dessus...
- Quel est le vrai problème, tu crois, quand on discute comme ça entre nous ? Car il doit bien y en avoir un.
- Tu as besoin de croire que tu sais, et que moi je ne sais rien. Et que tu dois m'apprendre les duretés de la vie, que toi seul connais...
- Tu penses que je te prends pour une oie blanche... Née de la dernière pluie...
- À peu près, c'est ça. Enfin c'est toi qui choisis ces mots-là. Moi, ce que j'entends, c'est que pour toi c'est très important de me convaincre, m'obliger presque à penser exactement comme toi. Mais tu sais au plus profond de toi-même et tout en faisant semblant de l'ignorer, que moi aussi, de mon côté, je veux penser par moi-même, et que je fais tout pour résister.
- Tu te souviens de ce que disait Diderot...
- Ah voilà, tu vois ? Tu vas me balancer un truc qui coupe tout...
- Diderot disait que "tout ce qu'on gagne en connivence avec l'actualité, on le perd en clarté pour la postérité"...
- Et je te répondrai, par la voix de Péguy, très cher ami : "Mon effort, c'est, quoi qu'il m'en coûte, de regarder la réalité en face"...
- Alors, grosso modo, nous sommes d'accord...
- Oui, jusqu'à la prochaine fois. Et on a perdu du temps, là.
- C'est vrai, mais admets aussi que l'une des tâches les plus difficiles qui soient c'est de faire semblant de comprendre lentement ce que l'on a tout de suite compris...
- Et tu es un expert en la matière...

Jeudi 16 nov. Mairie de Vincennes pour prospection syndic nouveau (on veut en changer) avec Mr Coll. Fin de matinée, SH avant son départ pour Istanbul. Ping-pong l'aprem. Du vent et des balles perdues. Beaucoup... Bercy ensuite (thé-café + achat BD pour mon fils)

Je lui touche au retour faisant glisser mes doigts au travers en remontant les cheveux bouclés, ceux qui sont sur sa nuque. Je me demande ce qu'il est en train de penser, et lui aussi sans doute, de moi, car nous ne disons rien. On l'a un peu mis en veilleuse, ces temps-ci. On ne s'aventure pas trop. Trop de sujets glissants. Pour moi, c'est presque mieux ainsi. Cela me laisse plus d'énergie pour "le reste", même si le reste en vaut après tout et peut-être moins la peine... Je me demande toutefois combien de temps il va tenir le coup avant de me demander "Quand vas-tu te décider à m'aimer?" ou quelque chose comme ça... Et comment je me défendrai, me justifierai en essayant d'expliquer que c'est "de cette façon que j'aime le plus, ou le mieux, à une certaine distance de l'autre"... Et il rira en étant malheureux et il ne me croira pas, mais alors, pas du tout...

Quand je retire la main de sa nuque à l'arrêt d'un feu de croisement, il tourne la tête vers moi et demande : à quoi penses-tu, depuis qu'on roule? Tu vas te décider à parler, oui, ou non ?
Alors j'ai tout balancé. (voir plus haut)

Vendredi 17 nov. Mal au sein droit en m'éveillant (mastose). Recherche d'une "rondelle pour cylindre du verrou du 3ème ét." (lassée de m'occuper seule de tout un tas de trucs concernant la maison, comme si c'était seulement mon rôle à moi). 2ème proposition (contrat) reçue concernant le changement de syndic. Je rencontre dans la rue De Oliveira, qui connaît lui "un bon syndic"... L'après-midi, pas de ping-pong car je me réveille à 15h et le téléphone était mal raccroché ("tu veux couper court entre nous, quoi...", il dit). Vite on va à Auchan pour une heure. Et l'on se revoit le soir pour "rattraper" l'heure manquante du début d'aprem (de véritables obsessionnels) après avoir attendu chacun par erreur en deux endroits différents... (un quart d'heure à faire le pied de grue, dans le froid et la pluie...)

Le soir, le voisin de l'immeuble en face s'exhibe en soutien-gorge à la fenêtre de sa cuisine... Pff... Ça fait bien rire mes filles qui pouffent derrière le rideau. Je dors avec fiston, qui en profite quand papa parti (à Orléans). Je n'ai pas trop mal au sein. Je ne sais pas si "je m'occupe bien de la maison" comme F m'a dit l'autre nuit, juste avant de me faire l'amour (ça m'a totalement débranchée, d'ailleurs). Erreur de "dialogue". Faute de goût. M'a paru déplacé, incongru, et relativement inquiétant... Les mots de l'amour ne peuvent pas être ceux de la vie quotidienne. Les "remerciements" sont pour un autre moment (où ils ne viennent d'ailleurs pas le plus souvent, quand on les attendrait, quand ils seraient alors bienvenus). Un malaise de plus entre nous. Sans doute à cause de l'éclairage particulier que cette remarque maladroite, quoique justifiée en tant que simple constatation, donne aux motivations et conception du désir chez lui (toujours l'idée de mérite, de devoir, de bonne volonté...  Pouah!)


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