Entre nous (109)





Samedi 2 déc. 1995  Hier soir, et encore ce matin, mal au sein (toujours le kyste). Télé en panne >> réparateur.

Dimanche 3 déc. Repas de midi pris tard (14h). Sieste. Lecture. Repassage. Ranger les Lego avec fiston.

Lundi 4 déc. Tél. de Serge (ses vertiges du week-end). Ping-pong avec gants et manteaux... Auchan Fontenay (achat bonsaï et disques pour Noël).

Mardi 5 déc. Il neige. Vais chez coiffeuse (couper court). Atelier canevas à l'école primaire.  Pas ping-pong car il neige. Auchan Fontenay (papeterie). Au retour on se dépêche pour que je puisse récupérer avant mon fils, à l'école maternelle la petite d'une voisine, malade.

Mercredi 6 déc. Matin récupérer télé. Escrime, le cours de l'après-midi. Serge fait une apparition à l'entrée du centre pour fixer un rendez-vous "un peu plus tard", que je comprends mal. Résultat : arpenter les rues à la recherche l'un de l'autre, dans le froid, pendant une heure...

En ce moment on se comprend mal, on se trompe souvent et s'attend dans les mauvais endroits. Comme dans les rêves. Ça a un côté désespérant. Quand cela se produit, il m'engueule. C'est toujours de ma faute. Je ne fais pas attention. Toujours "prise ailleurs", distraite. Je n'ai qu'à comprendre, écouter ce qu'il dit, pas "imaginer", comme j'ai tendance à le faire. Mais ses allées et venues sont si complexes et si inattendues qu'il est difficile de le suivre dans ses déplacements, obligations, contraintes... Sous une grande passivité et un immobilisme quasi total, il est extrêmement agité si bien que la moindre activité chez lui prend des allures d'entreprise phénoménale. Et je dois, moi, continuer de louvoyer entre de multiples occupations et tâches qu'il ne soupçonne même pas, qu'il ne peut pas imaginer, ou à peine, en tout cas difficilement...
Finalement, on se revoit après la fin du cours d'escrime, de 4 à 5, rue de l'Industrie, pour un thé et un "entretien" particulier.

Jeudi 7 déc. Fils pas à l'école (grève). Il va chez son copain l'après-midi. Rue de l'Ind. pour moi. Thé + proposition d'analyse (qu'il en fasse une...). Il rit. Millepages, invitation à une signature et débat, de la part de Francis Geffard (le patron), et acheter Le dire et l'être.

À ma suggestion qu'il fasse un bout de chemin en analyse, il évoque le fait qu'il a toujours "laisser filer les choses" (concernant par exemple les soins dentaires, "quand il en était encore temps") et que cela prouve (non?) son état de dépression permanente. "À cette époque, commente-t-il, le Prozac n'existait pas..." - Mais la psychanalyse, si, je m'entends lui répondre, alors que très rarement je m'engage avec lui dans cette voie. Aussitôt, c'est ensemble que nous montons "dans le bateau".
- Pourquoi je n'ai pas fait d'analyse ? Tu veux savoir ? Parce que j'ai rencontré une personne...
- Une femme ? Avec qui tu couchais, probablement...
- Oui, une femme... Une psy, qui m'avait envoyé voir quelqu'un d'autre, une femme aussi, mais exerçant trop loin (Boulogne) j'avais trouvé...
- Tu n'y es jamais allé... 
- Non.
- Alibi des plus classiques... "c'est trop loin"... Et puis pourquoi une femme t'envoie voir une femme?...
- Je ne veux parler qu'à une femme. Je ne me vois pas disant à un homme "je me suis masturbé"... tu vois...
- Parce que tu en es toujours à croire qu'en analyse on ne parle que de ces trucs-là ?...
- Je n'en sais rien mais je trouve les femmes plus aptes à recevoir ce genre de confidences...
- Peuh... N'importe quoi...

Vendredi 8 déc. Réimpression des Cent jours. Lu "Le dire et l'être". Rue de l'Ind. Petite discussion houleuse... 15h15 Aller faire mammographie + échographie mammaire. Pendant ce temps, il va m'acheter le livre La haine du désir, de Daniel Sibony (à ma demande...)

- Je vais te suggérer d'autres lignes de pensée que celles que tu empruntes habituellement... T'es d'accord ?
- Oui, vas-y. De toute façon, ai-je le choix...
-  La psychanalyse n'est pas affaire de confidences, ni le lieu où raconter des choses... Raconter, pour toi, c'est toujours l'espace dans lequel tu te situes, sans jamais avoir senti tout ce qui est en jeu dans cet espace-là de parole qui n'est pas occupé uniquement par le récit, le dire... Par exemple, tiens, quelques minutes avant qu'on entame cet entretien psychanalytique (préparatoire), j'ai voulu te montrer ma boule au sein, dont tu me parles souvent (plus que moi...) et qui semble t'inquiéter (plus que moi aussi), et tu m'as dit : "Je connais très bien cela car j'avais une maîtresse qui avait des kystes comme toi et se les était fait enlever, et cela se voyait, plusieurs années après..." Que répondre à ça ? Que dire ? On se reboutonne vite, en regrettant de t'avoir montré quelque chose... Quelque chose à soi, d'intime, que par des paroles un peu idiotes, pleines d'à-propos, tu as fait basculer dans le "déjà-vu chez une maîtresse"... Ça m'avance à quoi ?
- Tu n'aimes pas être comparée à d'autres, que j'ai connues...
- Ce qu'il y a surtout, c'est que tu veux toujours montrer ce que tu sais, c'est en partie cela qu'il faudrait que tu traites en analyse (première étape), et d'autre part, tu as sans cesse besoin de faire savoir ce que tu as eu (des femmes, donc), dans le passé. Possession qui n'est plus. Et c'est cela que tu appelles "raconter". Maîtrise et possession. Tu vois, tu as déjà là deux sujets de départ de travail analytique...
- Que tu m'offres sur un plateau...
- Pour t'expliquer que l'analyse, ça n'a rien à voir avec raconter que tel ou tel jour tu t'es masturbé...
- Ah ah ça t'a énervée, ça... Maîtrise et possession, tu parles... je n'ai rien.
- Ce qui reste à entendre comme "j'ai tout perdu"...
- Et je ne sais rien, non plus...
- Ce qui ne serait pas chez toi, lorsque tu le dis, oh non, loin de là, un doute métaphysique et encore moins une forme d'humilité savante... On peut l'entendre plutôt comme l'absence de courage pour apprendre encore... Car c'est toujours possible. Il suffit de le décider.
- Bon, enfin j'ai compris, ça va, que l'analyse, ce n'est pas raconter... Pas la peine d'appuyer comme ça...
- J'ai souvent essayé de te le faire entendre, mais en vain...
- Alors tu as décidé de sortir la grosse artillerie, cette fois. Je vois ça... Mais excuse-moi, pour ce qui est de me mesurer véritablement à l'autre, en prendre plein son grade, je suis servi, avec la pâtée que tu me mets chaque jour, au ping-pong...
- Rien à voir. C'est entre nous. Strictement confidentiel, là pour le coup... Et je ne sais pas si tu as remarqué mais je ne fais jamais aucun commentaire sur tes défaites... Ni aucune allusion ensuite.
- Manquerait plus que ça... Ne t'avise pas...  

Samedi 9 déc. Appel du matin. On parle enfin (pas trop tôt...). Et le soir on remet ça, sous forme de messages (pacifiques).

Je crois qu'il n'a pas voulu faire d'analyse (comme beaucoup de gens qui en auraient besoin) non par absence d'intérêt pour lui-même (il en a déjà beaucoup trop), mais par refus de se déprendre de l'entreprise de séduction dans laquelle il se trouve, dès qu'il est en relation avec quelqu'un (quelqu'une, pour lui). Du moins, de cette séduction, n'a-t-il jamais voulu en démonter le mécanisme, en observer les rouages... Ce qui immanquablement se produit dès qu'on entre en analyse... On observe alors, on découvre avec celui qui est là pour ça, dont c'est le métier, et depuis l'intérieur du transfert, ce qui se passe, ce qui se produit quand on se trouve en relation avec l'autre. Comment ça fonctionne, de quels "outils" on se sert, et toujours dans la séduction... Ce qu'on y gagne et ce que l'on perd. Finie la magie ! Et les illusions sur soi-même. Va y avoir de la casse ! C'est cela, qui freine... la plupart du temps.




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